LeRwandais http://www.therwandan.com/fr Therwandan Journal Mon, 21 Jan 2019 21:59:33 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=4.8.8 http://www.therwandan.com/fr/wp-content/uploads/sites/2/2016/10/therwandan1-e1476990118446.png LeRwandais http://www.therwandan.com/fr 32 32 PAUL KAGAME, L’HOMME POLITIQUE DE L’ANNÉE 2018? http://www.therwandan.com/fr/paul-kagame-lhomme-politique-de-lannee-2018/ http://www.therwandan.com/fr/paul-kagame-lhomme-politique-de-lannee-2018/#respond Mon, 21 Jan 2019 21:59:33 +0000 http://www.therwandan.com/fr/?p=6651 Introduction

Rarement dans l’histoire politique de l’Afrique et même du monde moderne l’on aura vu un chef d’Etat monopoliser l’espace médiatique, politique et diplomatique de la région et du monde comme vient de le réaliser le général Paul Kagame du Rwanda durant l’année 2018 qui vient de s’écouler.

Aussi étonnant et extraordinaire que ça puisse paraître, ceci s’explique pourtant par le souci de ses créateurs et protecteurs de le redynamiser et de lui donner un souffle nouveau pour qu’il reste leur agent zélé et intéressé dans la région car il présentait des signes inquiétants d’essoufflement où ses flancs se dégarnissaient quant à la défense à outrance de sa dictature.

Failles et brèches dans son mur de défense apparues en 2017

Il y a eu d’abord ce tripatouillage de la Constitution qu’il avait lui-même dictée en 2003 mais dans lequel il avait omis d’y insérer la possibilité qu’il puisse être président à vie. Il a corrigé cette faute s’est fait élire à un troisième mandat de 7ans avec plus de 98% des voix et en inculpant ceux qui avaient osé le défier dans cette mascarade électorale.

Paul Kagame avec Hussain Radjabu, un opposant politique burundais

Il y eu ensuite l’échec de l’opération d’installer au Burundi un régime « à la rwandaise ». Paul Kagame était en effet chargé, comme fer de lance, d’installer au Burundi un régime identique à celui qui règne sur le Rwanda depuis 1994. Ce malheureux pays devait être victime d’une agression armée et au passage y provoquer des tueries de masses vite qualifiées de « génocide ». Les conquérants qui prendraient alors le pouvoir seraient présentés comme des « sauveurs venus pour arrêter le génocide ». Dès lors le pouvoir qu’ils installeraient à Bujumbura serait non seulement minoritaire et répressif envers la majorité, mais jouirait d’une impunité totale de la part de la communauté internationale. Exactement comme ce fut le cas des éléments tutsi de l’armée ougandaise qui ont envahi le Rwanda en 1990 et qui se sont emparés du pouvoir en1994 en brandissant « l’arrêt d’un génocide ». Ce plan macabre pour le Burundi semble (pour l’instant !) avoir échoué et Paul Kagame en a perdu les plumes.

« Last but not least », il y a enfin l’activité de l’opposition tant externe qu’interne qui n’ a pas baissé les bras mais a montré, après 2017, sa capacité de mobilisation de l’opinion et même a fait ses entrées dans les milieux des ONG et des médias qui généralement n’écoutent que Paul Kagame. On peut citer la percée médiatique et diplomatique de la coalition de cinq partis d’opposition qui se présentent sous l’acronyme P5 ou encore le courage (ou la témérité c’est selon…) et la ténacité de deux dames : Victoire Ingabire et la jeune Diane Rwigara.

C’est face à ce que ses maîtres et conseillers, que sont les lobbies occidentaux qui contrôlent les médias et influencent les politiques étrangères des Etats ou entités qui ont créés et soutiennent  Kagame, ont appelé «  des ratés », qu’ils lui ont concocté un programme pour 2018 susceptible de le relancer et de le maintenir comme l’homme fort et incontournable de l’Afrique.

Chantiers

Présidence de l’Union Africaine

Pour ses créateurs, conseillers et maîtres que sont les lobbies occidentaux, Paul Kagame devait, pour 2018, resplendir sur les flots de l’Afrique  tumultueuse. Pour cela, il devait être à la barre. Rien n’est plus simple que de l’amener au gouvernail du navire. Ce fut chose faite dès janvier 2018. Ce faisant, ses maîtres lui assuraient de trouver ainsi des rentrées pour son KCC (Kigali Convention Center_centre de conférences) budgétivore et le plus cher de la région. Il pourra ainsi y convoquer des réunions intempestives et autres sommets-bidons en sa qualité de président de l’Union Africaine. Mais au-delà de cette considération économique, ses conseillers et maîtres entendaient qu’il pèse, au cours de sa présidence, sur les orientions et les décisions de l’Union Africaine pour qu’elles soient toujours dans le sens que l’entendent les mêmes maîtres (UE, USA, GB, Israël,…).

La présidence de l’UA permettrait à Paul Kagame de glisser sur les dossiers compromettants et lui garantirait la continuité de l’impunité pour ses crimes contre la paix ou économiques internationaux : par exemple les accusations étayées de preuves de la déstabilisation du Burundi par les forces qu’ils hébergent conjointement avec la Belgique, le pillage de la RDC dont les ressources illégalement retirées des provinces occupées des Kivu sont chargées à Kigali  comme si elles étaient produites au Rwanda.

Hold-up sur l’OIF

L’on se souviendra comment le jeune président français Emmanuel Macron, qui était au fait de ce qu’est réellement Paul Kagame car étant des milieux de ceux qui l’ont créé et l’entretiennent, lui a offert la tête de la Francophonie. Il n’a pas hésité à confier le sort de cette organisation censée promouvoir la langue française, la culture démocratique dans ses états membres, à un pays qui venait de bannir la langue française dans son enseignement et dont le régime représenté par la Secrétaire Générale de l’OIF ainsi nommée, est une des pires dictatures du continent.

Paul Kagame, toujours bien conseillé, a exigé et obtenu, l’enterrement du dossier de l’attentat terroriste du 06 avril 1994 qu’il a commis et qui a déclenché le génocide mais ayant aussi coûté la vie à trois citoyens français dont les familles demandent justice depuis 25 ans mais en vain. Sans parler de deux chefs d’Etats africains et leurs suites qui, eux, ne pèsent de toute façon pas lourds dans ce dossier devant les français.

Faire baisser la pression de l’opposition

Dans la foulée de la main basse sur l’OIF, pour donner le change et impressionner, et pourquoi pas les retourner, Paul Kagame a libéré par surprise plusieurs prisonniers dont une femme politique de taille, Madame Victoire Ingabire Umuhoza, présidente du parti FDU-Inkingi et un chanteur-compositeur de renom Kizito Mihigo. Il va ensuite libérer la jeune opposante Diane Rwigara et sa maman Adeline Rwigara qui venait de passer une année en prison après la tentative de Diane de se présenter contre Paul Kagame à l’élection présidentielle d’août 2017, tentative alors considérée par le régime comme « une atteinte à la sécurité de l’Etat ». L’affaire sera définitivement close quelques semaines plus tard quand une cour prononcera l’acquittement pour ces deux personnes et leurs coaccusés.

Toujours selon ses créateurs et conseillers, Paul Kagame devrait profiter de la présidence tournante de l’UA pour banaliser, et au mieux diaboliser son opposition qui s’avère de plus en plus déterminée et cohérente dans ses revendications. C’est dans ce cadre que les tabloïds contrôlés par ses services secrets insulteront bassement la ministre des Affaires étrangères de l’Afrique du Sud quand elle a révélé avoir reçu un des principaux leaders de l’opposition ayant trouvé asile dans ce pays. Quant aux ténors de sa diplomatie, ils s’empressaient de souligner que Lindiwe Sisulu n’avait pas à évoquer un P5 et encore moins envisager des pourparlers entre ce groupement de partis et le régime de Kigali.

Pour diaboliser ses opposants, Paul Kagame n’avait pas à chercher loin. Ses puissants lobbies, qui contrôlent les rouages des organisations internationales comme l’ONU, ont mandaté des « experts » qui devaient conclure au caractère « terroriste » des organisations et personnalités que désignerait le régime de Kigali. Aussitôt dit, aussitôt fait ! La coalition P5, qui regroupe cinq partis démocratiques dont certains ont pignon sur rue dans les capitales occidentales, seraient déclarées par l’ONU « mouvement terroriste ».

De même, le parti RNC ainsi que son leader Kayumba-Nyamwasa réfugié en Afrique du Sud, seraient désormais considérés par l’ONU comme « terroristes » et traités comme tel. Ainsi donc, avec la fin de l’année 2018, Paul Kagame comptait voir s’éloigner le spectre du dialogue avec son opposition, bien mieux s’ensuivrait la neutralisation avant l’élimination de cette opposition désormais qualifiée de « terroriste » par l’ONU sur sa demande.

Sur le plan personnel, assurer un avenir doré à sa progéniture

L’on se souviendra que dans les révélations des « Panama Papers » concernant les fortunes cachées dans des paradis fiscaux, apparaissait le nom d’un rwandais sur le

Billy Ndengeyingoma (en blanc) avec Ange Kagame/photo_instagram

compte de qui étaient déposés des centaines de millions de dollars. Rien d’étonnant en cela sauf que ce rwandais se trouvait être un jeune étudiant de 24ans encore inscrit au Massassuchett Institute of Technology (MIT) aux USA et donc logiquement non encore sur le marché du travail et des affaires.

Les masques vont de tomber quand en ce 28 décembre 2018, Paul Kagame a donné officiellement la main de sa fille Ange à Billy Ndengeyingoma, un jeune homme à sa hauteur, – au propre comme au figuré -,  le même jeune milliardaire signalé dans « Panama Papers » auparavant. On ne cherchera pas à savoir si la cagnotte de quelques centaines de millions de dollars accumulés sur le compte du jeune Billy au Panama proviennent simplement des restes de l’argent de poche qu’il recevait de son papa Cyrille Ndengeyingoma, ou si son futur beau-père Kagame lui refilait un chèque à son anniversaire ou à Noel !

Influer sur les résultats des élections en RDC quitte à jouer les prolongations 

Comme baroud d’honneur Paul Kagame qui doit céder la présidence de l’UA à l’égyptien Sissi n’entend pas s’effacer de la scène sans influer sur l’avenir proche de la RDC après les élections du 30 décembre 2018. Aussitôt les résultats provisoires annoncés, Paul Kagame use de sa position à l’UA pour relayer les positions de l’Union Européenne à ce sujet.

L’on se souviendra que cette Union Européenne, spécialement la Belgique, avait choisi et imposé Martin Fayulu à toute l’opposition politique à part à Félix Tshisekedi qui a rompu le pacte de Genève au dernier moment. Pour l’UE, le prochain président serait donc Martin Fayulu ou alors ce serait le rejet total et donc le chaos si c’était le candidat de la majorité présidentielle qui arrivait en tête. Quelle ne fut pas sa déception quand ce fut le troisième larron qui arriva en tête !

Paul Kagame, avec le président de la Commission de l’UA, Moussa Faki Mahamat, lors de la réunion sur la situation en RDC, à Addis-Abeba, le 17 janvier 2019/photo http://www.rfi.fr/afrique.

C’est de cette déception que Paul Kagame fut chargé par l’Union Européenne d’exprimer, avant de quitter la présidence de l’UA. Car, il faut le souligner, depuis quelques années, l’UA est réduite en une caisse de résonnance des désidératas de l’ONU (plus précisément de certains membres du Conseil de Sécurité) et surtout de l’Union Européenne qui a ainsi recolonisé, par voie détournée, l’Afrique. On le voit avec des présidences en exercice de cette Union Africaine de certains (on ne citera pas de noms) comme Paul Kagame du Rwanda qui ont été créés et promus par ces puissances ou qui étaient, avant leur accession au pouvoir, leurs agents et qui le restent.

C’est ainsi Paul Kagame convoqua, en catastrophe, une réunion à Addis Abeba le 17/1/2019 et à l’issu duquel, un communiqué bizarre fut rendu public. Paul Kagame demande tout simplement que puisque les résultats provisoires ne donnent pas le candidat de l’UE Martin Fayulu gagnant, la Cour Constitutionnelle suspende la proclamation des résultats définitifs en attendant son passage à Kinshasa pour leur dire quoi faire. Il semble que la plus haute juridiction de la RDC n’ait même pas prêté attention à cette plaisanterie de mauvais goût puisque le 19 janvier 2019, elle a déclaré Felix Tshisekedi élu président de la République Démocratique du Congo sans attendre l’arrivée à Kinshasa du maître du Rwanda et de l’Union Africaine qu’est Paul Kagame.

Bilan et leçons à tirer

Le bilan de l’année 2018 pour Paul Kagame est mitigé. Il a marqué des points dans quelque dossiers, dans d’autres il devra confirmer et dans certains, il s’est dégarni ou a tiré sa dernière cartouche.

Dans tous les cas, nous pouvons en tirer quelques leçons : depuis 1990, dans la crise rwandaise, les fondamentaux restent :1) Infantilisation des peuples africains : ce sont les puissances et acteurs extérieurs qui tirent les ficelles en utilisant leurs pions comme Kagame.  2) Pas de justice mais « deux poids deux mesures » ; exiger la transparence dans les élections en RDC ou la limitation des mandats au Burundi mais acclamer les 99% de Paul Kagame ou financer son référendum pour une présidence à vie. 3) Une dictature n’est jamais recyclable d’elle-même, mais est à renverser. 4) Le FPR de Paul Kagame n’est pas une fatalité pour le peuple rwandais.

Bruxelles, le 20 janvier 2019
Emmanuel Neretse

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Human Rights Watch:Rwanda Événements de 2018 http://www.therwandan.com/fr/human-rights-watchrwanda-evenements-de-2018/ http://www.therwandan.com/fr/human-rights-watchrwanda-evenements-de-2018/#respond Fri, 18 Jan 2019 22:52:37 +0000 http://www.therwandan.com/fr/?p=6649

Le Front patriotique rwandais (Rwandan Patriotic Front, RPF) au pouvoir et le président Paul Kagame ont continué d’exercer leur contrôle sur le paysage politique rwandais, les dirigeants de l’opposition politique ayant fait l’objet de mesures d’intimidation, été réduits au silence, visés par des arrestations ou forcés à s’exiler. Le RPF a remporté une victoire écrasante lors des élections législatives de septembre, suite à la réélection de Kagame avec un score annoncé de 98,8 % des voix lors de l’élection présidentielle de 2017. En 2015, un référendum avait conduit à un amendement de la Constitution du pays et autorisé Kagame à briguer des mandats supplémentaires.

En juillet, le Sous-comité des Nations Unies pour la prévention de la torture (SPT) a annulé sa visite au Rwanda en raison d’un manque de coopération de la part des autorités rwandaises. C’était la première fois en 11 ans que le SPT annulait une visite. La Commission nationale des droits de l’homme du Rwanda n’a pas encore publié de rapport sur le massacre de réfugiés congolais aux mains de la police dans la province de l’Ouest.

Les groupes de la société civile, les médias locaux et internationaux, les organisations internationales de défense des droits humains et les opposants politiques sont dans l’incapacité d’opérer de manière indépendante ou de critiquer la politique gouvernementale. Un chercheur de Human Rights Watch s’est vu refuser l’accès au pays en janvier 2018. Le même mois, un consultant rwandais qui travaillait pour Human Rights Watch a été appréhendé et détenu de manière arbitraire pendant six jours, au secret pendant les douze premières heures.

Liberté d’expression

Si certaines stations de radio privées diffusent parfois des émissions sur des sujets « sensibles », la majeure partie de la presse écrite et des médias audiovisuels reste fortement dominée par les opinions pro-gouvernementales. La plupart des journalistes n’ont pas pu ou pas voulu prendre part à un travail d’enquête sur des questions politiquement sensibles et n’ont guère critiqué les politiques gouvernementales en raison des mesures d’intimidation, des menaces et des poursuites en justice mises en œuvre au cours des années précédentes.

Le service de la BBC en langue kinyarwanda reste suspendu depuis 2014.

En raison de nombreuses années d’intimidation et d’ingérence de la part de l’État, les organisations de la société civile indépendantes sont très faibles, et rares sont celles qui documentent et mettent en évidence les atteintes aux droits humains perpétrées par les agents de l’État.

Pluralisme politique

Le RPF a remporté les élections législatives en septembre avec 40 des 53 sièges élus. Le Parti vert démocratique du Rwanda a quant à lui remporté au moins 5 % des voix, obtenant ainsi deux sièges au Parlement. Il s’agit là de la première voix indépendante à siéger au Parlement rwandais depuis plusieurs années.

Le procès de Diane Rwigara, qui avait porté sa candidature à l’élection présidentielle de 2017, et de sa mère, Adeline Rwigara, a démarré en mai 2018. Ces deux femmes, ainsi que quatre autres personnes jugées par contumace, étaient accusées d’« incitation à l’insurrection ou à des troubles parmi la population ». Diane Rwigara a également été accusée de « faux et usage de faux » et d’« usage de faux documents », et Adeline Rwigara, de « discrimination et sectarisme ». Le 5 octobre, la Cour suprême a ordonné leur libération sous caution. Le 6 décembre, les femmes ont été acquittées de toutes les charges retenues contre elles.

Diane Rwigara, sa sœur Anne et leur mère avaient été arrêtées en septembre 2017, après que Diane Rwigara s’était vu interdire de se présenter à l’élection présidentielle du mois d’août. Quelques jours avant son arrestation, elle s’était entretenue avec des médias internationaux et avait critiqué les actions de la police et les accusations portées contre elle. Quelques heures avant d’être arrêtée, Rwigara avait déclaré à l’un de ces médias que sa famille était « persécutée pour ses critiques à l’égard du gouvernement ». Anne Rwigara a été libérée un peu plus tard et les accusations portées contre elle ont été abandonnées.

L’accusation d’incitation à l’insurrection concernait des commentaires émis par Diane Rwigara lors d’une conférence de presse en juillet 2017 pendant laquelle elle avait critiqué le gouvernement. L’accusation de faux et usage de faux découlait d’allégations faites par la Commission électorale nationale selon lesquelles un grand nombre des signatures qui appuyaient sa candidature n’étaient pas valides. Les accusations d’incitation et de discrimination portées contre Adeline Rwigara semblent avoir reposé sur des messages privés échangés sur WhatsApp. Certains de ces messages fuités à la presse rwandaise pro-gouvernementale critiquaient le gouvernement.

Un recours à la force disproportionné dans le camp de réfugiés de Kiziba

En février 2018, la police rwandaise a recouru à une force excessive et tiré à balles réelles pour réprimer une manifestation de plusieurs milliers de réfugiés congolais qui protestaient contre les conditions de vie dans le camp et contre une baisse des rations alimentaires dans le district de Karongi, dans la province de l’Ouest. Certains réfugiés, qui n’étaient pas armés, ont jeté des pierres à la police. Si la police a affirmé que cinq réfugiés avaient été tués, le Haut-Commissariat de l’ONU aux réfugiés (HCR) a publiquement déclaré qu’au moins 11 réfugiés avaient été abattus et a réclamé une enquête indépendante. Human Rights Watch a reçu des témoignages de survivants indiquant qu’au moins 15 réfugiés avaient été tués ; plusieurs autres sont encore portés disparus et l’on redoute qu’ils ne soient morts.

La police a arrêté 15 réfugiés lors de cet incident, et d’autres ont été arrêtés dans les jours et les semaines qui ont suivi la manifestation. Le camp de réfugiés de Kiziba a connu un regain de tension en mai, conduisant à la mort d’un réfugié et à l’arrestation d’au moins 42 autres personnes. Au moment de la rédaction des présentes, un grand nombre de ces réfugiés restaient en détention, accusés d’avoir organisé des manifestations ou d’avoir jeté des pierres à des policiers, entre autres chefs d’inculpation.

En mars, la Commission nationale des droits de l’homme a publié une déclaration déplorant les morts et les blessés lors des manifestations et affirmant qu’une enquête donnerait lieu à un rapport public détaillé. Au moment de la rédaction des présentes, la Commission n’avait pas publié ce rapport.

En avril, le ministère de la Gestion des catastrophes et des réfugiés, l’agence gouvernementale chargée de la gestion de Kiziba, a dissout un comité exécutif de réfugiés à Kiziba, l’accusant d’être à l’origine des « troubles ». Cette décision, conjuguée aux arrestations, a incité de nombreux membres du comité exécutif à fuir le pays.

La plupart des réfugiés, issus de l’ethnie banyamulenge en République démocratique du Congo, pays voisin, se trouvent au Rwanda depuis 1996.

Détentions arbitraires, mauvais traitements et actes de torture

En 2018, ne pouvant accéder au pays, Human Rights Watch a eu du mal à confirmer les allégations de nouveaux cas de détention illégale. Les médias ougandais ont rendu compte des dossiers très en vue de Dennis Karera, homme d’affaires et frère de l’actuel ministre de la Justice, et de Karenzi Karake, ancien chef des renseignements, qui auraient été victimes de disparitions forcées après avoir été arrêtés par des agents de la sécurité d’État le 25 juillet. Karera a été libéré le 6 août. Karake est toujours porté disparu. Interrogées par les médias ougandais, les autorités rwandaises ont nié détenir Karake.

Des personnes précédemment arrêtées et accusées de délits contre la sécurité de l’État sont restées dans des centres de détention illégaux. En juillet s’est ouvert à Nyanza, dans la province du Sud, le procès d’un groupe de 25 personnes accusées d’atteintes à la sécurité de l’État. Elles avaient été arrêtées en 2017 et détenues dans un commissariat à Gikondo, quartier résidentiel de Kigali, communément appelé « Kwa Gacinya ». Certains des accusés ont fait état à Human Rights Watch de passages à tabac et d’actes de torture commis à Kwa Gacinya.

La mise en détention de vendeurs ambulants, de travailleurs du sexe, d’enfants des rues et d’autres personnes démunies dans des centres dits « de transit » s’est poursuivie à travers le pays. La détention dans ces centres est arbitraire et les conditions y sont dures et inhumaines.

En avril, l’avocat rwandais Donat Mutunzi a été retrouvé mort pendant sa garde à vue dans des circonstances suspectes, dix jours après son arrestation.

La justice pour le génocide

En juin 2017, le Mécanisme international de l’ONU appelé à exercer les fonctions résiduelles des Tribunaux pénaux (MTPI) à Arusha, en Tanzanie, a accédé à la requête d’Augustin Ngirabatware relative à une révision de son jugement en appel. Sa requête s’appuie sur de « nouvelles informations de nature probante » pertinentes pour son dossier. En 2012, le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) avait condamné Ngirabatware, ancien ministre du Plan du gouvernement de l’ancien président rwandais Juvénal Habyarimana, à une peine d’emprisonnement de 35 ans pour génocide, incitation à commettre le génocide et viol constitutif de crime contre l’humanité.

En 2014, la chambre d’appel du TPIR avait réduit sa peine à 30 années d’emprisonnement. Ngirabatware a été arrêté en Allemagne en 2007 et transféré au TPIR en 2009. L’audience de révision, dont l’ouverture était prévue pour le 24 septembre 2018, a été ajournée jusqu’à nouvel ordre.

En lien avec l’affaire Ngirabatware, cinq Rwandais ont été arrêtés et transférés à Arusha en septembre en raison d’une mise en accusation prononcée par le Procureur général du MTPI. Le Tribunal a fait savoir dans une déclaration que ces cinq individus avaient « offert des pots-de-vin et exercé des pressions pour influencer la déposition de témoins protégés » dans cette affaire. Ces cinq personnes ont été accusées d’outrage au tribunal, d’incitation à commettre un outrage et d’entrave au cours de la justice.

En juin, une cour d’appel à Bruxelles, en Belgique, a statué que l’État belge n’était pas responsable du massacre de quelque deux mille Tutsis à l’École technique officielle (ETO) lors du génocide de 1994. Elle a estimé que la responsabilité incombait à l’ONU étant donné que les militaires belges qui avaient évacué le site et n’avaient pas protégé les civils rwandais opéraient dans le cadre de la force de l’ONU. La Commission nationale rwandaise de lutte contre le génocide (CNLG) a qualifié cette décision de jugement politiquement motivé.

Principaux acteurs internationaux

En juillet, le SPT, qui surveille l’application du Protocole facultatif se rapportant à la Convention contre la torture (Optional Protocol to the Convention against Torture, OPCAT), que le Rwanda a ratifié en 2015, a mis fin à sa visite au Rwanda. Cette visite avait été suspendue en octobre 2017 en raison de mesures d’obstruction de la part du gouvernement rwandais. Dans sa décision de mettre fin à sa visite, le SPT a invoqué un manque de coopération du gouvernement et conclu : « Il n’y avait pas de perspective réaliste que la visite puisse reprendre et être conclue avec succès dans des délais raisonnables. » C’est la première fois que le STP a pris une telle décision en 11 années d’existence.

Le gouvernement a rejeté les allégations de manque de coopération, les qualifiant de mauvaise foi.

Un rapport annuel du Secrétaire général de l’ONU, publié en septembre, a identifié le Rwanda comme l’un des 38 pays où les défenseurs des droits humains font l’objet de représailles s’ils coopèrent avec l’ONU dans le domaine des droits humains.

Source: HRW

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RD Congo : élections ou acoquinage, que veulent les Congolais? http://www.therwandan.com/fr/rd-congo-elections-ou-acoquinage-que-veulent-les-congolais/ http://www.therwandan.com/fr/rd-congo-elections-ou-acoquinage-que-veulent-les-congolais/#respond Tue, 15 Jan 2019 19:14:58 +0000 http://www.therwandan.com/fr/?p=6646 Avant que la France ne complote contre lui jusqu’à orchestrer son kidnapping en direction du pénitencier de la CPI à La Haye, Laurent Gbagbo, ex-président ivoirien était surnommé « le boulanger ». Ce sobriquet, il le devait, rapporte-t-on, à son habileté à « rouler dans la farine » ceux qu’il considérait comme ses adversaires politiques. Il n’était pas le seul sur le continent : plusieurs chefs d’état sont en effet passés maîtres dans la duperie et experts ès combinards. En politique s’entend. C’est tout méritoirement que le futur ex-président de la RD Congo vient de rejoindre ce club de ses pairs longtemps habités par le souci de faire et de défaire le présent (et le futur) de leurs concitoyens. Au terme d’un suspens de presque 2 ans, le fils du Mzee (LD Kabila) vient donc de servir, sur un plateau « électoral », le fauteuil présidentiel au fils du Sphinx de Limete (E. Tshisekedi). Martin Fayulu, l’autre candidat-favori, aura beau protester, il semble que l’affaire est pour le moment pliée… Qu’en dire ?

Pour la première fois dans ce pays de plus de 80 millions d’habitants, le pouvoir est en passe d’être transmis pacifiquement, sans qu’il n’y ait effusion de sang. Pas encore. Bravo. L’on aurait de ce fait tendance à s’en réjouir et soutenir que les élections devraient justement servir à cela : organiser une alternance au pouvoir de la manière la plus civilisée, la plus soft qui soit. Et c’est là que le bât blesse. Qui a voté dans ce pays ou, plus précisément, pourquoi a-t-on voté ? Cette question risque, si elle ne rencontre pas une bonne analyse (donc un bon traitement), de réveiller les vieux démons du sécessionnisme congolais. L’église catholique qui revendique quelques 35 millions de fidèles dans ce pays n’a pas sa langue dans la soutane et, à travers ses évêques, elle laisse nettement entendre que la victoire du peuple lui a été volée, que leur candidat a frauduleusement été écarté et les répercussions de cet évangile risquent très bientôt de faire trembler les bases de cette timide et caricaturale démocratie des « fils de » que sont Joseph Kabila et son successeur pressenti, Félix Tshisekedi.

Félix Tshilombo Tshisekedi. Pourquoi lui et pas un autre candidat pour présider aux destinées de la patrie de Patrice Lumumba et de « Franco » Luambo Makiadi ? Officiellement, il a « gagné » le scrutin. En réalité, le choix s’est porté sur lui parce que, nous explique-t-on, c’est (c’était) le plus faible de tous les opposants : « pas charismatique et pas brillant en plus d’être le plus enclin à toutes les compromissions pour arriver à ses fins ». Kabila l’a également choisi pour « punir » la traitrise de Moïse Katumbi, jadis très proche du pouvoir. D’avoir en effet soutenu la candidature de Martin Fayulu, Katumbi n’a en réalité fait que plomber et enterrer implacablement ce dernier et le président Kabila que l’écrivain Patrick Mbeko qualifie de « plus rusé que le cousin du diable » a dès lors saisi la balle au bond et n’a pas peiné à dribbler son propre dauphin (E. Shadary) pour ensuite adouber un « Fatshi » (surnom de l’élu) qui devra travailler avec un appareil sécuritaire toujours entre les mains de son prédécesseur. En somme, le poste, mais pas la fonction. Saura-t-il se défaire de l’ombre de Kabila ? Là sera son vrai grand test s’il est confirmé et accepté comme prochain mokonzi.

Par son choix, Kabila aura également déjoué tous les plans des Français et de leurs alliés d’Américains qui ont toujours des yeux gourmands bien rivés sur le « scandale géologique » du continent. Les premiers n’ont pas su retenir leur amertume en piaillant par la voix de leur ministre Y. Le Drian qui cacha mal le dégrisement de voir le Congo leur échapper après l’incertitude du Gabon tout proche ainsi que la Centrafrique où les Russes ont pris pied. Quant aux seconds, leur bâton (des marines pré-positionnés en décembre à Libreville) n’a pas eu l’effet dissuasif escompté puisqu’il y a longtemps que la carotte chinoise a appris à certains dirigeants africains à relativiser les tintamarres de l’Oncle Sam en particulier et des Occidentaux en général. Dans le même mois, c’est la Belgique qui avait jugé bon de nier l’envoi de ses troupes à Brazzaville. C’est donc un Occident démasqué et désorienté qui piteusement se rabat sur l’Eglise catholique du Congo et sa fameuse « Cenco » pour rattraper le retard tactique qu’ils ont pris sur Kabila, le nouveau boulanger…

Reste à savoir ce que veulent vraiment les premiers concernés, les Congolais qui ont voté. Dans leur majorité ils rejettent tous le diable (le président sortant) et tous ses œuvres (Fatshi et Kamerhe) au motif qu’ils roulent pour le Rwanda de Paul Kagame. Sont-ils vraiment prêts à confier leur grand et majestueux pays à Martin Fayulu, un candidat déjà perçu comme une marionnette entre les mains de Katumbi et de Bemba, eux-mêmes roulant, semble-t-il pour d’autres parrains à Washington, Paris, Bruxelles et Tel Aviv ? C’est en tout cas la terre promise que risque de leur offrir Moïse, Katumbi de son nom. En son temps, le Vieux Sekula (surnom de Mobutu) disait qu’ « entre un frère et un ami, le choix est clair » ; serait-il entendu aujourd’hui ?

Pierre Rugero, écrivain

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Vient de paraître en version néerlandaise, le livre « In Praise of Blood: The Crimes of the Rwandan Patriotic Front » de Judi Rever http://www.therwandan.com/fr/vient-de-paraitre-en-version-neerlandaise-le-livre-in-praise-of-blood-the-crimes-of-the-rwandan-patriotic-front-de-judi-rever/ http://www.therwandan.com/fr/vient-de-paraitre-en-version-neerlandaise-le-livre-in-praise-of-blood-the-crimes-of-the-rwandan-patriotic-front-de-judi-rever/#comments Tue, 15 Jan 2019 15:25:56 +0000 http://www.therwandan.com/fr/?p=6643 Dans cet ouvrage, l’auteur autopsie la tragédie rwandaise de 1994 et démonte avec méthode l’histoire officielle distillée depuis cette date jusqu’à ce jour : celle des bons contre des méchants avec Paul Kagamé dans le rôle du héros national mettant fin au génocide dans son pays. Si sans aucun doute, l’essai de cette journaliste canadienne portera un coup fatal au récit tel qu’il a été écrit par le camp des vainqueurs et répété en boucle depuis 24 ans, c’est grâce à la rigueur de son travail. Judi Rever a commencé à s’intéresser au Rwanda en 1997 en rencontrant des réfugiés hutu à Kisangani en RDC. Depuis cette date, malgré les difficultés, les menaces, les intimidations, elle porte ce sujet, dans le sens littéral du terme. Elle a interviewé des centaines de personnes, dont des proches de Paul Kagamé aujourd’hui repentis, elle a compulsé des milliers de pages de rapports des Nations Unies ou du Tribunal Pénal International pour le Rwanda, elle est allée traîner ses guêtres de la brousse congolaise aux couloirs de l’ONU. Par sa constance, sa détermination, son courage, son calme et son humanité, Judi Rever force le respect. Son ouvrage n’est pas encore disponible en français, en attendant qu’un éditeur francophone publie ce livre, l’IVERIS propose un entretien avec l’auteur.

Dans votre ouvrage, vous revenez sur l’événement déclencheur du génocide, l’attentat contre l’avion du Président Habyarimana, le 6 avril 1994. Tous les éléments de preuves accusent l’actuel Président Paul Kagamé d’avoir été l’instigateur de cet attentat. Pourquoi cette vérité, connue depuis quelques années déjà, est-elle si difficile à faire admettre ?

Judi Rever: Les éléments de preuves les plus convaincantes et pertinentes indiquent que Paul Kagame était responsable de l’attentat. Les conclusions de l’enquête du juge d’instruction français, Jean Louis Bruguière, en 2006, et les témoignages dans un rapport confidentiel de l’ONU daté de 2003, que j’ai en main, concordent de manière frappante. Ces informations montrent que Paul Kagame et ses proches commandants ont eu une série de réunions pour planifier cette attaque, ils ont formé un commando pour tirer les missiles. Ces armes, d’origine soviétique, leur ont été fournies par leur allié clé, l’Ouganda. En outre, les témoins de l’enquête ont désigné nommément les individus qui ont transporté et tiré ces missiles, le deuxième ayant abattu l’avion.

Pourquoi malgré la concordance de ces preuves, cette histoire reste-elle un sujet polémique?

Le gouvernement rwandais et ses lobbyistes, surtout en France, essayent avec force de délégitimer toute personne et toute tentative sérieuse d’éclaircir ces faits historiques. Nous sommes confrontés à des actes d’intimidation et de dénonciation. Chaque fois que les témoins apportent des preuves, ils sont exposés aux risques de violence physiques. Les individus, chercheurs ou journalistes qui essayent d’enquêter ou qui osent évoquer les crimes de Paul Kagame sont peu nombreux et sont traités comme des négationnistes. Ils sont systématiquement accusés de nier le génocide des Tutsi et de minimiser les souffrances des victimes. En France, en particulier, les médias répètent sans cesse le récit fourni par le régime de Kigali.

Une autre vérité paraît impossible à admettre : le fait que cet attentat ait mis le pays à feu et à sang, tous les Rwandais ont été victimes et pas uniquement les Tutsi. Si pour ces derniers les chiffres sont connus, 800 000 personnes ont été assassinées, est-ce que l’on a une idée du nombre de Hutu tués pendant les 100 jours du génocide ? Qui étaient les commanditaires de ces massacres ?

Judi Rever: Les ex-membres de l’armée de Paul Kagame, que j’ai interviewés, estiment que le nombre de victimes Hutu tués durant le génocide et dans les mois après par leurs propres troupes est au minimum de 500 000 personnes, et probablement beaucoup plus. Un enquêteur de l’ONU qui a examiné les crimes de Paul Kagame et de son armée m’a affirmé qu’au moins un demi million de Hutu ont été massacrés par le parti du Président rwandais, le Front Patriotique Rwandais (FPR) et ses soldats. L’ancien dirigeant du bureau politique du FPR, aujourd’hui en exil, estime, lui, à près d’un million le nombre de victimes hutu. D’après des témoignages fiables, que j’ai recueillis, les commanditaires de ces massacres étaient Paul Kagamé et ses proches commandants comme Kayumba Nyamwasa, Emmanuel Karenzi Karake et James Kabarebe. Dans mon livre, j’explique que ces crimes de masse constituent un génocide contre les Hutu. J’explique comment, après l’assassinat du Président Habyarimana, les escadrons de mort de Paul Kagame ont immédiatement et systématiquement, avec une organisation étonnante derrière le front, œuvré à exterminer les leaders de la communauté hutu et les paysans, soit en les acheminant vers la forêt d’Akagera où ils ont été fusillés et brûlés, ou en massacrant la population dans les réunions ou dans les champs.

Dans cette histoire tragique, il reste des événements inexpliqués, notamment le départ de la mission de maintien de la paix des Nations Unies (MINUAR) dix jours après le début du génocide. Avez-vous rencontré, Roméo Dallaire, le patron de cette mission ? Comment l’ONU a-t-elle justifié ce départ à l’époque ? Comment continue-t-elle à le justifier 24 ans après ? Pourquoi n’y a-t-il pas eu de poursuites et de sanctions contre les autorités qui ont pris cette décision ?

Judi Rever: Malheureusement le général Dallaire a refusé ma demande d’interview et ses propos publics depuis 1994 ont tendance à obscurcir l’histoire. La réalité est celle-ci : Paul Kagame a dit clairement à la MINUAR qu’il fallait quitter le Rwanda, si l’ONU essayait d’intervenir dans le conflit, l’armée et le FPR la considéraient comme l’ennemi et l’attaqueraient. Les États-Unis, déjà alliés avec les cadres du FPR, ont aussi activement empêché le Conseil de Sécurité de l’ONU de maintenir une force de paix au Rwanda durant le génocide. Dans les années qui ont suivi, Paul Kagame a déformé l’histoire en expliquant que la communauté internationale avait abandonné le Rwanda, or c’est faux. En réalité, il a fait tout pour que l’ONU quitte le territoire. D’après ses proches, il a été particulièrement agacé lorsque le Président français de l’époque, François Mitterrand, a autorisé le déploiement de l’Opération Turquoise en juin 1994. Il craignait que cette mission ralentisse ou stoppe sa victoire militaire et/ou constate ce qui se passait sur le terrain, c’est-à-dire ce que faisaient ses troupes derrière le front. Ce n’est d’ailleurs pas étonnant qu’après la tragédie de 1994, François Mitterrand ait évoqué un double génocide.

Récemment encore, un des prétextes utilisés par Paul Kagamé pour justifier l’intrusion de son armée ou de milices chez son voisin congolais consiste à dire qu’ils pourchassent les milices Interahamwe, ( Hutu qui ont fui le Rwanda en 1994). Mais est-ce qu’il existe des survivants de cette époque ?

Judi Rever: Ce que les enquêteurs de l’ONU ont pu démontrer est que les forces de FDLR (le regroupement de milices Hutu au Congo aujourd’hui), sont toujours actives dans ce pays mais ne représentent pas de vraie menace militaire pour le Rwanda. Les exactions et les attaques qui sont attribuées aux membres du FDLR sont commises contre le peuple congolais et non pas contre les Rwandais. Il faut dire aussi que le pourcentage d’ex- interahamwe chez les membres du FDLR a été exagéré ; un grand nombre de combattants FDLR sont des anciens orphelins hutu suite aux massacres du FPR dans la première guerre d’invasion au Congo par le Rwanda en 1996-1997. Il faut noter également qu’après cette invasion, l’armée de Paul Kagame et ses milices tutsi ont collaboré avec ces ‘interahamwe’, à plusieurs reprises, pour s’emparer des ressources minières et naturelles du Congo. Ce phénomène est très bien documenté.

Vous connaissez bien la RDC, dans certains territoires notamment à l’Est, dans les Kivu, à Beni, la situation est dantesque à tel point que d’aucuns évoquent un « abattoir humain à ciel ouvert ». Est-ce que, selon vous, le Congo paye toujours, d’une certaine manière, les conséquences de l’embrasement du Rwanda en 1994 ?

Judi Rever: C’est délirant à quel point depuis plus de 20 ans l’état rwandais et ses agents militaires et politiques déstabilisent le Congo. Depuis la création du Tribunal Pénal International en 2002, les enquêteurs ont suffisamment de preuves pour inculper Kigali pour avoir créé, formé et armé les milices tutsi (le RCD, le CNDP et le M23) qui ont commis des pires atrocités contre les Congolais. Pourtant le Rwanda n’a jamais fait l’objet de poursuite judicaire. La « communauté internationale » trahit le Congo et protège Paul Kagame. Maintenant on constate que les anciens combattants tutsi et leurs milices agissent dans l’ombre au Kasai et à Beni où le conflit fait rage, ils sont responsables du déplacement de plus d’un million de victimes et tuent les innocents. Nous sommes confrontés, encore une fois, au cycle d’impunité pour des raisons géopolitiques.

En France, le dossier rwandais suscite toujours autant de controverses et il est difficile de revenir sur l’histoire dite « officielle ». Est-ce que les difficultés sont les mêmes aux Etats-Unis et au Canada ?

Judi Rever: Il est aussi très difficile au Canada et aux États-Unis de revenir sur le récit officiel du génocide, c’est à dire l’histoire officielle du FPR, mais au moins en Amérique du Nord nous pouvons exposer les crimes de guerre et les abus de droits de l’homme de Paul Kagame sans être étiquetés comme négationniste. Nous avons un peu plus de marge de manœuvre. En France, il y a des personnes comme Alain Gauthier et son épouse Dafroza, qui travaillent pour le Collectif des Parties Civiles pour le Rwanda, ce couple a été décoré par Paul Kagame l’an dernier. Alain Gauthier possède la nationalité rwandaise et Dafroza Gauthier est la cousine par alliance de James Kabarebe, un homme qui est accusé des pires atrocités au Congo et au Rwanda. Les médias français leur donnent la parole sans jamais évoquer leurs liens avec cet Etat. Il y a aussi Patrick de Saint-Exupéry, qui a bâti sa réputation professionnelle en accusant certains militaires et hommes politiques français d’avoir défendu aveuglément un régime sanguinaire, (l’ancien règime hutu en place), il a été condamné pour diffamation par la Cour de Cassation sans que les médias ne s’interrogent sur le fond du dossier et les raisons de ce verdict.

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Lettre ouverte à Martin Fayulu Madidi http://www.therwandan.com/fr/lettre-ouverte-a-martin-fayulu-madidi/ http://www.therwandan.com/fr/lettre-ouverte-a-martin-fayulu-madidi/#respond Sun, 13 Jan 2019 09:01:05 +0000 http://www.therwandan.com/fr/?p=6641 Cher Martin Fayulu Madidi,

Je n’ai jamais été un partisan des élections dans un pays occupé et sous-tutelle. Je n’ai jamais cru en la nécessité d’organiser des élections dans un État failli. Vous savez aussi bien que moi que la République à démocratiser du Congo (RDC) ne réunit pas les conditions requises pour pouvoir organiser des élections crédibles et transparentes. Vous savez aussi bien que moi et tant d’autres compatriotes que les élections auxquelles vous venez de prendre part sont des élections piège-à-con. Nous vous avons pourtant prévenu, mais vous n’avez pas voulu nous écouter. Vous avez refusé d’entendre raison malgré les expériences passées de 2006 et 2011. Vous avez cru que vous pouvez mettre fin à la Kabilie en jouant selon les règles de la Kabilie dans un système totalement contrôlé par Kabila. Vous avez cru à tort que vous pouvez répéter les mêmes erreurs du passé en arrivant à des résultats différents. C’est ce qu’Albert Einstein a qualifié de « folie ». Vous avez joué et vous avez perdu. Mais heureusement pour vous, le peuple congolais, qui a cru en vous, lui, refuse de s’avouer vaincu. Il est allé à votre rencontre durant la campagne électorale; vous, qui disait-on alors, n’avez aucune «base»; il a crié votre nom à tue-tête alors que vous étiez jusqu’au début de la campagne peu connu de la scène politique nationale ; il a rejeté les opposants de la compromission et de la traitrise et au final il vous a choisi.

Oui, nous savons tous que c’est vous qui avez été plébiscité par les mères de Lubumbashi, les pères de l’Équateur, les jeunes du Kongo central et j’en passe. Vous êtes le choix des Congolais. Le choix de ces millions d’hommes, de femmes et de jeunes gens qui ont bravé la pluie, attendu des heures devant les bureaux de vote pour sortir d’une machine venue d’on ne sait où un bulletin avec votre visage. Ne l’oubliez pas. Même si je n’ai pas voté comme le reste de la diaspora, même si je ne suis pas toujours d’accord avec vous sur un certain nombre de sujets, sachez que vous êtes désormais notre président. À moins que vous décidiez d’accepter l’inacceptable. Ce qui ne semble pas être une option pour vous. Car voyez-vous, M. le Président, votre patron, le peuple congolais, attend de vous une action forte afin de lui redonner cette dignité qui lui a été retirée et confisquée par qui vous savez. Le peuple congolais a désormais le regard braqué vers vous. Vous lui avez présenté un programme politique durant la campagne électorale. Aujourd’hui, il vous demande de lancer un mot d’ordre. De dire juste un, deux ou trois mots… Des mots qui sortiront, certes, d’une bouche humaine, mais qui résonneront sur les collines du Nord et du Sud-Kivu, qui ont vu défilé la douleur, l’horreur et la mort, avec une telle puissance que, je crois, ils redonneront le sourire et la joie à des millions de Congolais, après avoir bien entendu balayé définitivement les forces du statu quo et leurs alliés longtemps CACHés dans l’opposition.

Je suis conscient que la tâche qui vous attend est énorme. Vous avez en face de vous une monstrueuse tyrannie, sans égale dans les sombres et désolantes annales du crime. Mais sachez que vous n’êtes pas seul. Les Congolais sont à vos côtés et le seront. Pour paraphraser une célèbre phrase de l’ancien premier ministre britannique Winston Churchill, vous n’avez rien d’autre à offrir que du sang, de la peine, des larmes et de la sueur. Vous n’avez qu’un seul choix : engager le combat à tous les niveaux contre les forces du mal qui ont pris en otage le peuple congolais depuis maintenant 20 ans et qui s’apprêtent à prolonger ses souffrances à cause de certains de nos compatriotes avides de pouvoir. C’est une épreuve qui sera certainement douloureuse. Mais les Congolais conduits par vous en sortiront victorieux. « Le peuple gagne toujours », dixit feu Rossy Mukendi. Le peuple. Celui-là même, je répète, qui vous a choisi malgré les manigances de la CENI pour le conduire à la victoire. « La victoire à tout prix, disait Churchill, alors que les Panzers allemands commençaient à envahir la Belgique et la France. La victoire en dépit de la terreur, la victoire aussi long et dur que soit le chemin qui nous y mènera ; car sans victoire, il n’y a pas de survie ».

Que le Dieu que vous priez vous protège et que les ancêtres veillent sur cette terre que ce Très Haut leur a donnée et que eux nous ont léguée…

Patrick MBEKO
Un amoureux du Congo et de son peuple

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RWANDA : Les cadeaux de Noël de la France à Kagame http://www.therwandan.com/fr/rwanda-les-cadeaux-de-noel-de-la-france-a-kagame/ http://www.therwandan.com/fr/rwanda-les-cadeaux-de-noel-de-la-france-a-kagame/#respond Tue, 08 Jan 2019 05:23:54 +0000 http://www.therwandan.com/fr/?p=6638 PAR MICHEL ROBARDEY 

Des coïncidences de dates, des échéances un brin précipitées, des embellies subites et des divines surprises ont fait en 2018 le miracle rwandais de Noël.

« On a vu souvent rejaillir le feu d’un ancien volcan qu’on croyait trop vieux » chantait Jacques Brel il y a quelques décennies. Plus récemment, on a voulu croire à Paris que les passions pour la France et la francophonie se réveillaient au pays du Karisimbi, du Muhabura et du Bisoke. Certes, ce ne sont pas les volcans éteints qui manquent au Pays des Mille Collines mais on a apparemment oublié que le seul volcan actif de la région reste le Nyiragongo qui se trouve non pas au Rwanda mais au Congo.

Alors, pour fêter des retrouvailles improbables, la France, fiancée jadis éconduite, a mis le prix pour reconquérir le Rwanda. En premier présent des accordailles nouvelles, elle lui a offert la Francophonie, au risque de blesser d’autres prétendants, plus anciens et surtout plus fidèles :

https://www.la-croix.com/Culture/Francophonie-couronne-Rwandaise-Louise-Mushikiwabo-depit-critiques-2018-10-13-1300975609

Ce premier cadeau, prémisse des amours nouvelles, a été apprécié diversement. Il a surtout bien fait rigoler la promise qui ne s’en est pas cachée :

https://www.youtube.com/watch?v=XEpmKxzm_H8&feature=youtu.be&t=6

Alors, pour faire bon poids, la fiancée énamourée a sorti son joker sous la forme d’un réquisitoire de non-lieu dans l’information ouverte à Paris sur l’attentat du 6 avril 1994 où deux chefs d’état africain ont été assassinés, ce qui a déclenché le génocide rwandais de 1994:

https://www.lemonde.fr/afrique/article/2018/10/13/rwanda-le-parquet-de-paris-demande-un-non-lieu-dans-l-enquete-sur-l-attentat-contre-le-president-habyarimana-en-1994_5369076_3212.html

Comme par le plus grand des hasards, ce réquisitoire a été communiqué le jour-même où la Ministre des Affaires Etranges du Rwanda était « élue » à la tête de la francophonie. Cette coïncidence de dates a fait jaser. Observant à la loupe la rédaction de ce réquisitoire, d’aucuns ont voulu y trouver les traces d’une rédaction hâtive et un peu désabusée, comme si le substitut du Procureur qui l’a signé s’était senti un peu contraint. De nombreuses lacunes auraient été semées volontairement dans ce texte pour faciliter un appel … supputations que tout cela !

Nous en étions-là lorsque, en pleine soirée de la Nativité, les courroies de transmission habituelles de Kigali ont vendu la mèche : les Rois Mages[1] en route pour Bethléem, avaient, avant de quitter les Monts de la Lune, laissés à Kagame un petit pot de miel sous la forme d’une ordonnance de non-lieu :

https://www.jeuneafrique.com/695033/politique/france-rwanda-la-justice-francaise-clot-par-un-non-lieu-linstruction-sur-lattentat-du-6-avril-1994/

Paris et ses journalistes, médusés, n’en dirent mot pendant plusieurs jours. Les parties civiles, stupéfaites, ont néanmoins immédiatement interjeté appel de cette ordonnance. En effet, celle-ci prévoit prudemment en ses dernières lignes que le dossier serait ré-ouvert en cas d’apports d’éléments nouveaux. Or, les éléments nouveaux semblaient s’accumuler ces dernières semaines sous la forme de résurgence de rapports de l’ONU gardés secrets jusque-là et autres travaux de Judi Rever[2]. Toutes ces nouveautés n’ont pas eu le temps d’être actées en procédure avant la rédaction de cette ordonnance. Et d’aucuns de s’interroger, à nouveau, sur la symbolique choisie par les magistrats qui ont signé délibérément ce non-lieu, à la veille de Noël, peut-être pour signifier clairement qu’il s’agissait d’un cadeau… mais d’un cadeau provisoire, au cas où des éléments nouveaux arriveraient sous peu.

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[1] A cette occasion, on relira avec plaisir le très beau roman Paul  de Del Perugia : « Les derniers rois mages ». Récit ethnologique 

[2]«  In Praise of Blood » https://blogs.mediapart.fr/michel-robardey/blog/230318/le-livre-qui-bouleverse-la-lecture-du-drame-rwandais

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Attentat contre l’avion présidentiel au Rwanda : ordonnance de non-lieu http://www.therwandan.com/fr/attentat-contre-lavion-presidentiel-au-rwanda-ordonnance-de-non-lieu/ http://www.therwandan.com/fr/attentat-contre-lavion-presidentiel-au-rwanda-ordonnance-de-non-lieu/#respond Sun, 06 Jan 2019 17:19:58 +0000 http://www.therwandan.com/fr/?p=6636 Le 21 décembre 2018, les juges Jean-Marc Herbaut et Nathalie Poux ont prononcé un non-lieu dans l’affaire de l’attentat de Kigali. Suivant le réquisitoire du parquet, ils estiment qu’il existe trop peu de preuves concluantes pour justifier un renvoi devant la cour d’assises.

L’ordonnance de non-lieu reprend en grande partie le réquisitoire du parquet dont j’ai publié une analyse dans Mediapart en octobre 2018 (https://blogs.mediapart.fr/fatimad/blog/181018/attentat-contre-lavion-presidentiel-au-rwanda-analyse-du-requisitoire-definitif). Un bref commentaire peut donc suffire.

Les juges retiennent deux thèses « crédibles » et « étayées par de nombreux éléments du dossier », celles des extrémistes hutu et du FPR. En réalité, il n’examinent que la seconde piste. Pour cause puisque la première n’est étayée par aucun élément du dossier, si ce n’est les travaux de la commission rwandaise Mutsinzi. Or j’ai déjà fait remarquer dans mon analyse du réquisitoire que cette commission était composée de membres du FPR et que son unique but était disculper celui-ci. Le FPR était donc juge et partie. Même si l’ordonnance dit que les parties civiles « rappellent (…) que l’introduction du rapport du comité Mutsinzi revendique sa partialité et que dès lors la suspicion pèse sur les témoignages recueillis au Rwanda d’une manière générale et particulièrement sur ceux qui l’ont été par ce comité », les données de ce rapport sont très souvent abordées dans l’ordonnance comme s’il s’agissait de faits.

Tout comme le réquisitoire, l’ordonnance aborde essentiellement trois thèmes et arrive à des constats similaires. Des témoignages et un rapport d’expertise sont exploités concernant le point de départ des missiles. Sur les 13 témoins directs, neuf désignent la zone de Masaka, tandis que trois indiquent les environs de Kanombe. Le treizième témoin, Mathieu Gerlache, présenté comme renseignant le camp de Kanombe, est incomplètement cité, puisqu’il précisait que « de cet endroit, on pouvait apercevoir toutes les pistes mais pas le camp des FAR, ce dernier se trouvant en contre-bas ». Or la vallée de Masaka se trouve en prolongation de sa ligne de vision. Malgré ces témoignages oculaires, sur base du rapport d’expertise les juges privilégient les abords du domaine militaire de Kanombe comme lieu du tir. Il faut ajouter que ce lieu, un cimetière de fortune, ne se situait pas à l’intérieur du camp mais était une zone cultivée par des civils du voisinage. D’après certaines sources, il s’agirait même d’une bananeraie d’où un tir de missiles serait difficile sinon impossible. Même en acceptant le choix fait sur base du rapport d’expertise et dès lors, du moins implicitement, le constat que le FPR n’aurait pas pu commettre l’attentat, cette conclusion aurait dû inciter les juges à orienter leur instruction sur l’autre suspect, les ex-FAR. Or, comme nous l’avons vu, cette piste n’a pas été explorée.

L’ordonnance continue en effet à s’intéresser au FPR comme auteur de l’attentat. Elle analyse des témoignages accusant des hauts responsables du FPR d’avoir commandité l’attentat. Ces témoignages sont parfois contradictoires, parfois peu précis et parfois basés sur des ouï-dires. Certains ont fait l’objet de rétractations ou de modifications. Des doutes existent sur la question de savoir si des témoins peuvent avoir vu ou entendu ce qu’ils affirment. On comprend l’extrême prudence des juges face à ces déclarations, d’autant plus qu’il existe des indices de manipulation durant toute l’instruction.

L’ordonnance aborde ensuite le seul élément matériel, les missiles utilisés. Environ deux semaines après l’attentat, deux lanceurs vides, donc utilisés, sont trouvés dans la vallée de Masaka par des paysans, qui les remettent à des militaires. Les seuls doutes sur cette découverte proviennent du rapport Mutsinzi. Un lieutenant note les numéros de série. Il existe une photo d’un des lanceurs, mais il n’y a plus de trace des lanceurs eux-mêmes, qui semblent avoir disparu au Zaïre/Congo. L’instruction avait déjà établi en 2000 que ces systèmes faisaient partie d’un lot vendu par l’ex-URSS à l’Ouganda dans un marché d’Etat à Etat. L’ordonnance observe que cette origine ougandaise renforce l’hypothèse que l’attentat a été commis par le FPR, plusieurs témoignages indiquant d’ailleurs « que l’Ouganda était le principal fournisseur d’armes du FPR ». Les juges relèvent plusieurs éléments qui laissent penser que le FPR disposait de missiles SA-16. Ils mentionnent la récupération sur le front par les ex-FAR d’un missile en 1991 (le seul doute à ce sujet est tiré du rapport Mutsinzi) et la découverte au Congo en 2016 d’un missile pris par des rebelles à l’APR en 1998. Les numéros de série de ces deux missiles sont proches de ceux découverts à Masaka. Quatre missiles SA-16 venant d’un même lot peuvent donc être rattachés au FPR, alors qu’aucun élément sérieux ne suggère que les ex-FAR n’en ait possédé. Sur ce point, l’ordonnance mentionne la récupération par les ex-FAR du missile trouvé en 1991, mais le fait que celui-ci avait été proposé à la France pour expertise montre bien que les ex-FAR ne comptaient pas s’en servir. L’unique suggestion que les ex-FAR disposaient d’une capacité sol-air provient une nouvelle fois du rapport Mutsinzi.

Les juges examinent ensuite les informations concernant le transport et le tir des missiles par des membres du FPR. Comme déjà noté, les témoignages sont parfois indirects et ne convergent pas sur tous les détails, mais l’ordonnance observe que la plupart des témoins expliquent que les missiles ont été transportés du quartier général du FPR à Mulindi vers le CND à Kigali où était cantonné le contingent du FPR et qu’ils ont ensuite été acheminés vers le lieu du tir dans la zone de Masaka. Ici encore, les seuls témoignages réfutant la possibilité d’un tel transport viennent du rapport Mutsinzi.

Tout ce qui précède met clairement en cause le FPR. Cependant les juges émettent des réserves sur la force probante de ces éléments. Quant aux deux lanceurs de missile trouvés dans la zone de Masaka, l’ordonnance note qu’un certain nombre de constatations n’ont pu être faites, notamment sur le lieu et les circonstances de leur découverte et sur les lanceurs eux-mêmes. Elle estime donc qu’il est « très difficile de tirer des conclusions à partir de ces éléments » et observe « de grandes incertitudes » sur l’existence même de leur découverte, le cas échéant le lieu et la date de la découverte et du parcours des lanceurs avant leur disparition. En l’absence de preuves matérielles, les juges observent que « les charges pesant sur les mis en examen reposent donc exclusivement sur des témoignages ». Ils concluent que « les témoignages recueillis et sur lesquels reposent principalement l’accusation sont largement contradictoires et non vérifiables. Leur accumulation ne peut pas constituer des charges graves et concordantes permettant de renvoyer les mis en examen devant la cour d’assises ». Les charges ne sont donc pas suffisantes et les juges déclarent « n’y avoir lieu à suivre en l’état » et ordonnent « le dépôt du dossier au greffe pour y être repris s’il survenait des charges nouvelles ».

Cette conclusion est compréhensible de la part de juges qui doivent se poser la question de savoir dans quelle mesure les preuves apportées resteraient debout devant une cour d’assises, où la défense des inculpés ne manquerait pas de relever les faiblesses de certains éléments de preuve, suscitant ainsi le doute qui profiterait aux accusés.

Cela dit, trois éléments méritent d’être soulignés. Primo, puisque la seule partie dont la culpabilité a été réellement examinée est le FPR, nous sommes ici (provisoirement, voir plus loin) confrontés à un crime sans auteurs. Etant donné les conséquences extrêmement graves de cet événement (reprise de la guerre civile, génocide, guerres régionales), cette issue est très décevante après vingt ans d’instruction. Secundo, deux données qui ne sont pas examinées dans l’ordonnance auraient pu orienter autrement l’issue de cette instruction. Il s’agit d’un rapport secret de l’équipe enquêtes spéciales du TPIR qui désigne clairement le FPR comme auteur de l’attentat[1]et d’informations précises sur la provenance des missiles de stocks militaires ougandais.[2]On peut supposer que c’est parce que ces éléments n’ont été rendus publics qu’après la clôture de l’instruction qu’ils n’ont pas été pris en compte. Tertio, des parties civiles ont annoncé qu’elles allaient faire appel de cette ordonnance. L’on ne saurait dès lors exclure que de nouveaux éléments pourraient renforcer la force probante de ceux déjà examinés et ainsi in fine aboutir à un procès d’assises. Cela permettrait un débat contradictoire, peut-être suivi par la fin de l’impunité dans cette affaire.

 Filip Reyntjens

Professeur émérite à l’Université d’Anvers

 

[1]International Criminal Tribunal for Rwanda, General report on the Special Investigations concerning the crimes committed by the Rwandan Patriotic Army (RPA) during 1994, 1er octobre 2003.

[2]https://www.theglobeandmail.com/world/article-new-information-supports-claims-kagame-forces-were-involved-in/

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Grands Lacs: La Tanzanie après le Zimbabwe? http://www.therwandan.com/fr/grands-lacs-la-tanzanie-apres-le-zimbabwe/ http://www.therwandan.com/fr/grands-lacs-la-tanzanie-apres-le-zimbabwe/#respond Thu, 03 Jan 2019 14:02:26 +0000 http://www.therwandan.com/fr/?p=6632 Par Pierre Rugero

Karigamombe. Ce nom ferait partie d’une question d’examen que seulement peu d’Africains y répondraient. C’est pourtant l’autre nom de Mugabe, l’ex-président du Zimbabwe démis de ses fonctions après un interminable bras de fer avec un Occident emmené par la Grande Bretagne. Robert Gabriel Karigamombe Mugabe, on le sait aujourd’hui, a fait face à la traîtrise, à la condescendance et à l’agression des nostalgiques de la colonisation ainsi que les tenants à Londres (et ailleurs) de l’arrogance impérialiste. Mugabe s’est battu contre ces derniers et a décroché l’indépendance de son pays avec une promesse (tenue) de ne pas s’en prendre aux fermiers blancs de son pays (3%) qui détenaient une grande partie des terres (40%). C’est alors que par la voix de Clare Short, une ministre de la Reine Elisabeth, la Grande Bretagne renia la signature apposée aux accords de Lancaster House, ceux-là mêmes qui garantissaient les bonnes conditions de la réforme agraire à venir. Le Mugabe « docile » reprit du poil de la bête et la Perfide Albion dut répliquer par l’imposition de sanctions parmi les plus cruelles jamais imposées à un pays. En ce début 2019, pourquoi revenir sur ce conflit ?

Dans son « Discours sur le colonialisme » (Présence africaine, Paris 1955), Aimé Césaire écrivait déjà que « Les colonisés savent désormais qu’ils ont sur les colonialistes un avantage. Ils savent que leurs « maîtres » provisoires mentent. Donc que leurs maîtres sont faibles ». Apparemment, certains de ces anciens maîtres n’ont pas bien assimilé leur leçon et croient toujours vivre dans les années 50 ; c’est à se demander s’ils ne veulent pas la peau de Magufuli après avoir loupé celle de Mugabe. Tenez : il n’y a pas de semaine depuis au moins un trimestre sans que leur presse ne titre à peu près ceci : « La Tanzanie dans la ligne de mire de ses bailleurs » (Le Point Afrique), « Tanzanie : bailleurs et donateurs perdent patience face à la dégradation des droits de l’homme », « Tanzanie : quand le pouvoir autoritaire de John Magufuli inquiète… » (Jeune Afrique), « Tanzanie: le président inquiète les bailleurs de fonds et les milieux d’affaires » (RFI Afrique), «Tanzanie: bailleurs et donateurs perdent patience face au président Magufuli » (La Croix), etc. Cela ne peut plus guère surprendre car leurs attaques commencent si souvent de la même façon : en affirmant, en soutenant, en répétant tout l’inverse de ce qu’ils louaient hier encore ; ici : « La Tanzanie, pays préféré des bailleurs de fonds (Le Monde, octobre 2005). Alors, la Tanzanie après le Zimbabwe ?

En plus d’avoir débarrassé le continent des extravagances et autres frasques du légendaire Idi Amin Dada, le pays du Mwalimu Nyerere est en effet, sur le plan africain, couvert par la gloire d’avoir servi d’importante base arrière pour tous les mouvements de libération de l’Afrique australe lorsque cette dernière ployait sous le double poids des boers racistes ainsi que des colonisateurs portugais et anglais. Dans une région aux turbulences régulières, la Tanzanie jouit d’une stabilité politique plutôt enviable, ce qui a sans doute un rapport étroit avec son évolution sur le plan économique. Le site www.afrique.latribune.fr écrivait ainsi en août 2018 que « ces dernières années, l’Etat tanzanien a connu une reprise de son économie avec un taux de croissance économique annuel de 7%. Un succès que le pays doit notamment aux mesures d’austérité imposées par le président Magufuli, pour réduire les dépenses pouvant être évitées et rétablir la discipline au gouvernement et à la fonction publique pour augmenter la transparence et la responsabilité ». Longtemps classé parmi les économies planifiées, le pays est en passe de réussir sa transformation et cela se ressent concrètement au niveau des ménages. Il y a donc lieu de se demander ce qu’éprouvent comme sentiment les décideurs occidentaux face aux pays africains qui s’en sortent et dont les présidents, comme JPM (Magufuli), ne font presque jamais les capitales européennes, laissant cette responsabilité à son ministre d’Affaires étrangères ?

Sous un discours alambiqué, les capitales occidentales cachent mal qu’elles sont en train de mettre en place des sanctions contre la Tanzanie. Le Danemark (10 millions de dollars), l’Union européenne (100 millions) et même le Banque mondiale (300 millions) ont gelé (ou proposé de le faire) des fonds destinés à différents projets tanzaniens. Motif : les droits de l’homme ou plutôt ceux de la petite communauté d’homosexuels tanzaniens que Paul Makonda le commissaire général de Dar Es Salaam a vertement critiquée, allant jusqu’à les déclarer indésirables dans la capitale. En réalité, la Tanzanie est en train de faire les frais de la guéguerre entre Occident et Chine, ce dernier étant un allié presque traditionnel de la Tanzanie et des pays de l’ancienne ligne de front. Voilà pour la vision globale du tableau. Au plan strictement régional, l’incertitude qui plane sur 4 au moins des voisins de la Tanzanie dans un avenir très proche suscite l’inquiétude de cette attitude des adeptes de « sanctions » autant qu’elle appelle à la dénonciation de cette approche déstabilisatrice. Il y a la véritable bombe à retardement que constituent les élections présidentielles en RDC, il y a, comme vient de le rappeler le président rwandais Paul Kagame, les relations exécrables de son pays avec le Burundi et, dans une moindre mesure, avec l’Ouganda. Une poudrière que n’importe quelle étincelle pourra embraser. Que gagnent donc ceux qui veulent ralentir ou perturber le « calme » de la Tanzanie, seule pôle de stabilité ?

C’est là que l’on ne comprend pas du tout la logique d’anciens « maîtres » de l’Afrique ou plutôt que l’on découvre la constance de leur jubilation dans la déliquescence des sociétés africaines : hier en Libye et au Zimbabwe, aujourd’hui au Congo et demain (peut-être) en Tanzanie. A chaque fois qu’il y en a un qui sort la tête hors de l’eau, il se trouve immédiatement, comme par hasard, des experts de l’orthodoxie financière et de la bien-pensance politique pour troubler la fête. Ils mentent, les Occidentaux ; les Amérindiens disaient si justement d’eux qu’ils avaient une langue fourchue. C’est cette même duplicité qui est à la base du mouvement des « gilets jaunes » et autres phénomènes populistes en Europe. Comme pour exorciser leur impuissance à régler cette « révolution » chez eux, dans leurs « démocraties » de plus en plus contestées, certains cols blancs n’ont rien d’autre à faire que d’œuvrer à l’étranglement de certains pays africains jusqu’à ce qu’instabilité s’en suive. Comme lorsqu’à l’époque de leurs guerres commerciaux et religieux, ils ont essaimé le continent en y exportant un nazisme qui, ironiquement, leur explosera à la figure des siècles plus tard.

Prenant la parole un jour au cours du forum économique Afrique du Sud-Zimbabwe organisé en Afrique du Sud (avril 2015), Mugabe eut ces mots : « Mais l’enjeu est juste de renverser le leadership pour que l’Occident puisse contrôler les ressources naturelles. Vous avez vu ce qui s’est passé quand ils [les Occidentaux] ne peuvent pas enlever une personne du pouvoir : ils commencent à élaborer des mensonges à son égard… ». Ressources naturelles. Celles-là mêmes qui ont fait Barack Obama préférer la Tanzanie à son Kenya ancestral lors de son périple africain en 2013. Celles-là mêmes dont le secteur a été réorganisé par JPM (voir saga Barrick Vs Etat tanzanien). Celui que les Anglais n’avaient pas autorisé à assister à l’enterrement de son fils Nhamo (3 ans seulement en 1966) a donc prévenu, mais est-ce qu’un Tanzanien (Africain) averti en vaudra vraiment deux ? Les Rwandais, eux, disent que « Pierre dévoilée ne peut plus casser de houe »…

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MESSAGE DU NOUVEL AN DE MADAME VICTOIRE INGABIRE UMUHOZA, A L’OCCASION DU NOUVEL AN 2019 http://www.therwandan.com/fr/message-du-nouvel-an-de-madame-victoire-ingabire-umuhoza-a-loccasion-du-nouvel-an-2019/ http://www.therwandan.com/fr/message-du-nouvel-an-de-madame-victoire-ingabire-umuhoza-a-loccasion-du-nouvel-an-2019/#respond Tue, 01 Jan 2019 17:15:40 +0000 http://www.therwandan.com/fr/?p=6625

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« 2019, Année hautement révolutionnaire »: SE Thomas NAHIMANA http://www.therwandan.com/fr/2019-annee-hautement-revolutionnaire-se-thomas-nahimana/ http://www.therwandan.com/fr/2019-annee-hautement-revolutionnaire-se-thomas-nahimana/#respond Tue, 01 Jan 2019 17:05:47 +0000 http://www.therwandan.com/fr/?p=6622

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