« Je ne savais plus qui j’étais. Étais-je Nigériane ? Etais-je Américaine? « 

Temitope (Temie) Oluwaloni Olamide Giwa-Tubosun

Imaginez que vous soyez née au Nigéria et, qu’adolescente, vous ayez ensuite déménagé aux États-Unis pour rejoindre votre famille. Imaginez que vous ayez fréquenté les meilleures écoles, obtenu des diplômes d’études supérieures qui vous donneraient accès a une carrière de rêve. Imaginez cependant que vous sentiez l’appel du pays, cette envie de vous retrouver vos racines, mais aussi de poursuivre un appel du devoir éveillé en vous par l’autobiographie de Nelson Mandela. Par où commenceriez-vous dans ce vaste pays vôtre, un sous-continent de près de 200 millions de personnes aussi diversifié et éclectique que l’on peut imaginer?

Aujourd’hui, je suis inspiré par Temitope (Temie) Oluwaloni Olamide Giwa-Tubosun, du Nigeria. Temie est né le 4 décembre 1985, la quatrième d’une famille de six enfants. Au moment de sa naissance, sa famille vivait dans une petite ville appelée Ìlá Òràngún au sud-ouest du Nigeria. Ìlá Òràngún, une ville ancienne de l’État d’Osun, était autrefois la capitale d’une ancienne ville-état du même nom dans la région d’Igbomina du pays Yoruba, région culturelle du peuple Yoruba qui couvre une partie du Nigeria, du Togo et du Bénin. Sa famille a ensuite déménagé à Ibadan, la ville qui abrite la plus ancienne université du Nigeria.

Ses deux parents étaient des éducateurs, son père un professeur d’université et sa mère une enseignante. En tant que tels, ils étaient très désireux de s’assurer que leurs enfants reçoivent tous une bonne éducation. Sa vie de famille et son enfance tranquille dans une ville rurale allaient changer radicalement en 1995, quand sa mère a gagné le visa d’immigration de diversité des USA – communément connu sous le nom de loterie de carte verte des USA. En quelques mois, ses parents ont déménagé au Minnesota avec trois de leurs enfants. Temie et les deux autres enfants sont restés chez des parents à Ibadan et ont ensuite rejoint le reste de la famille quand Temie avait 14 ans.

L’adolescente était heureuse de découvrir le monde et d’élargir son horizon. Elle a fréquenté le lycee Osseo (Osseo Senior High School), au Minnesota, où elle a obtenu son diplôme secondaire en 2003. Elle a ensuite poursuivi ses études à l’Université d’Etat Moorhead du Minnesota pour étudier les sciences politiques. Après avoir obtenu son baccalauréat en arts, Temie a obtenu un certificat de gestion de projet au Development Project Management Institute (DPMI) avant de poursuivre des études supérieures à l’Institut Middlebury d’études internationales (MIIS) à Monterey, Vermont.

Pendant ses études supérieures, Temie était très impliquée dans la vie universitaire. Elle a coordonné un programme modèle des Nations Unies pour le comté de Monterey, a été le représentant du Conseil des étudiants du MIIS et le président du MIIS Afro Club. Cependant, derrière la façade, Temie traversait ce qu’elle appelle ses années sombres. Comme beaucoup de jeunes Africains immigrants de la première génération, elle a traversé une crise d’identité, se demandant où elle appartenait vraiment.

« Je ne savais plus qui j’étais. Étais-je Nigériane ? Etais-je Américaine?  »

Cet épisode de doute de soi-même a duré environ deux ans, jusqu’à ce qu’elle trouve un jour une copie de «Un long chemin vers la liberté», la célèbre biographie de Nelson Mandela. C’était une véritable bouée de sauvetage ! L’histoire du plus célèbre prisonnier politique du monde, devenu président de la république, lui a appris que la vie a un sens plus grand que notre propre existence.

« Ce que j’ai appris [de l’histoire de Mandela] était un sens du devoir pour votre communauté. »

Ce qui intéressait plus particulièrement la jeune Temie, c’était que la définition que Mandela donner au ‘devoir’. Ce n’était pas celle des super héros hollywoodiens doté de pouvoirs surnaturels et qui font des actions extraordinaires avec des applaudissements de la foule à la fin du film. Au contraire, le devoir impliquait de travailler dur pour que votre vision devienne réalité.

A la fin du livre, Temie était décidée qu’elle aussi allait faire son devoir envers la société et que cela impliquerait beaucoup de travail physiquement, des sacrifices financièrement et que cela viendrait probablement avec une très grande pression émotionnelle.

En 2009, avant de terminer sa maîtrise, Temie eût l’opportunité de renouer avec ses racines Nigérianes. La jeune fille a obtenu un stage pour le Département pour le développement international (DID), stage qui devrait se dérouler à Abuja, la capitale administrative du Nigeria.

C’était la première fois qu’elle rentrait chez elle depuis son départ pour les États-Unis, huit ans plus tôt. Le stage n’a duré que trois mois, mais cela s’est révélé être l’une des périodes les plus déterminantes de sa vie. Avant de partir pour le Minnesota à 14 ans, elle n’avait connu que la partie sud du vaste pays d’Afrique de l’Ouest. Maintenant âgée de 22 ans, elle a enfin eu l’occasion de découvrir d’autres communautés dans son pays d’origine, des communautés qui vivaient dans les villes et villages bordant le Niger francophone. Au Nigeria, chaque région est un pays dans le pays, avec autant de sous-cultures, de mélanges ethniques et religieux que l’on peut imaginer et d’écosystèmes allant des montagnes, des mers et des forêts tropicales au sud aux vastes savanes sahéliennes du nord.

Un jour, elle était dans la ville de Kano quand elle a rencontré une adolescente nommée AÏcha. La fille était enceinte et au moment où Temie l’a rencontrée, elle était en labeur depuis trois jours ! Temie se souvient à quel point l’adolescente était courageuse, n’abandonnant pas malgré la douleur, attendant, espérant obtenir de l’aide! Heureusement, elle a reçu les soins médicaux nécessaires et a pu accoucher sans complications. Cette rencontre a touché Temie et a continué à y penser au cours des années à venir. C’était la première fois qu’elle se rendait compte à quel point sa vie avait été privilégiée.

Après ce voyage aux relents de pèlerinage dans son pays natal, Temie est retournée aux Etats-Unis pour finir ses études. En 2010, elle a obtenu une maîtrise en administration publique et en gestion internationale, axée sur la gestion des systèmes de santé et le financement de la santé.

Elle a ensuite poursuivi sa carrière dans son domaine de prédilection, avec des postes qui lui ont permis d’élargir encore plus sa compréhension du monde. Elle a successivement travaillé avec l’Organisation mondiale de la santé à Genève et le Millennium Villages Project à Ruhiira en Ouganda.

En 2012, Temie est retournée dans son pays natal, le Nigeria, et a fondé le One Percent Project (le Projet pour les Un Pour Cent de la Population), une entreprise sociale destinée à aider que les Nigérians hospitalisés, en particulier les femmes et les enfants, à accéder à du sang.

Le projet One Percent a servi de plate-forme pour éduquer les Nigérians sur l’importance du don de sang et pour demander des dons de sang volontaires à travers tout le pays. En trois ans, One Percent avait réussi à collecter plus de 3 100 pintes de sang!

Bien que son initiative comblât quelque peu le gap dans l’offre de sang qu’elle avait observé dans le pays, elle savait au fond qu’elle ne capturait pas exactement «sa véritable vocation», plus l’appel au devoir que l’histoire de Mandela avait éveillé en elle. Elle avait l’impression d’être en attente, d’attendre quelque chose, un événement qui pourrait peut-être la diriger vers le travail qu’elle était appelée à faire.

Cet événement allait se produire en 2014, le jour de la Saint-Valentin. Non, je ne vais pas transformer notre histoire en un compte de fée, avec un dîner aux chandelles cavalier galant et romantique, armé de roses, de boîtes de chocolats et de beaux poèmes… haha

Le 14 février 2014 était tout sauf romantique pour Temie, du moins pas comme on le pense. C’était le jour où son fils a décidé de venir au monde. Vers la fin de sa grossesse, Temie avait quitté le Nigeria et était retournée au Minnesota, où ses parents vivaient encore. Sa décision s’est avérée salvatrice car cela allait être une naissance extrêmement difficile.

« J’ai été en labeur pendant plusieurs heures », confie-t-elle. « J’ai failli mourir, mon fils a failli mourir. »

La naissance était compliquée. Le bébé, qu’elle appellera Eniafe (« celui qu’on aime » en yoruba), était prématuré de sept semaines et ne pesait que 2 livres à la naissance. La mère et l’enfant ont tous deux eu besoin de soins intensifs.

Tout au long de son labeur, Tembie ne cessa de pensa à la jeune Aicha, la mère adolescente qu’elle avait rencontrée à Kano il y avait de cela quelques années. Elle était consciente qu’elle avait beaucoup de chance comparée à Aïcha. Étant aux États-Unis, elle n’a pas eu à attendre trois jours avant d’avoir accès à un médecin, elle a eu les meilleurs soins possibles et les médecins avaient tout ce dont ils avaient besoin pour les sauver, elle et son bébé.

« J’ai réalisé à que j’aurais pu facilement mourir si j’avais eu mon enfant au Nigeria »

Survivre à cet événement, lui a donné un impératif encore plus grand de retourner en Afrique et essayer de faire plus pour les mères moins privilégiées. D’après les experts, le pays Ouest Africain a le deuxième taux de mortalité maternelle le plus élevé au monde – plus de 800 décès pour 100 000 naissances vivantes. La plupart des décès maternels au Nigeria seraient causés par la perte de trop de sang dans les 24 heures après l’accouchement.

Sa première décision de retour au pays a été de complètement restructurer son organisation One Percent. Il ne s’agissait plus simplement d’appeler les gens à donner du sang, elle allait prendre le sang là où c’était nécessaire. En décembre 2015, One Percent Project est devenu LifeBank.

Dans sa nouvelle approche, Temie voulait aller au-delà du problème de la pénurie, pour s’attaquer au problème de l’accès.

« C’est vrai qu’il y a des personnes qui voudraient faire des dons don de sang mais ne se savent ni comment ni où le faire, mais je pense aussi que le pays souffre autant d’un problème d’accès au sang que d’un problème de pénurie. Tragiquement, les banques de sang finissent par jeter beaucoup de sang à cause de l’inadéquation entre la demande et de l’offre de sang. »

Sa solution a donc été de créer une application mobile.

« Nous utilisons des applications et de l’intelligence artificielle et des données pour déterminer qui a besoin de sang, quels patients auront besoin de plasma, quels patients ont besoin de plaquettes, quels patients auront besoin d’oxygène. »

L’application LifeBank permet aux professionnels de la santé de commander du sang dans environ 25 banques de sang à Lagos – une métropole de 20 millions de personnes. Les commandes sont filtrées par type de sang, lieu et urgence. L’équipe logistique de LifeBank recueille le sang et le stocke dans un système de chaîne de froid – le gardant à 10 degrés Celsius. Quand les demandes sont reçues, l’équipe transporte l’approvisionnement précieux des différentes banques de sang à l’établissement de santé en question.

Tous les transports sont effectués dans des boîtes cadenassées avec code et Bluetooth que seul le destinataire peut ouvrir. LifeBank ne transporte que du sang qui a été testé par des cliniques d’état, réduisant ainsi la possibilité d’infections transmissibles par le sang entrant dans la chaîne.

De plus, LifeBank continue de gérer les collectes de sang initiées par One Percent et mais en lien les donateurs volontaires avec les banques de sang.

Quand on y pense, LifeBank est une véritable révolution ! Non seulement parce qu’elle a été créée par une femme dans un pays où les voix des femmes ne sont pas suffisamment entendues, et pas seulement parce LifeBank permet aux services de santé d’accéder à des données fiables, mais aussi et surtout parce qu’elle permet à tout un chacun de sauver sa propre vie ou celle d’un proche juste en cliquant sur une application sur son téléphone !

Qu’est-ce qui motive cet entrepreneure sociale extraordinaire, PDG de 33 ans d’une start-up technologique si unique?

Temie avoue qu’elle était d’abord une entrepreneure très réticente car ce n’était pas le chemin qu’elle avait choisi à l’origine. Cependant, quand elle a eu conscience qu’elle devait sortir des sentiers battus, elle n’avait d’autre choix que de créer sa propre boite.

Depuis qu’elle s’est jetée à l’eau en 2012 et puis encore en 2015, Temie a continué à être motivée par deux choses: une croyance inébranlable que l’accès aux soins de santé est un droit inaliénable, et que l’entrepreneuriat ne se limite pas à l’argent, mais aussi d’humanité:

« J’ai la conviction que les entreprises ayant une mission sociale sauveront le monde et j’ai entrepris de le prouver avec LifeBank. »

Elle est également consciente que le monde autour de l’Afrique est en train de changer, et ce au détriment du continent, qui a des difficultés à offrir ses services les plus basiques. Tous les Africains peuvent et doivent donc jouer un rôle pour renforcer les infrastructures en difficulté du continent.

« En tant qu’Américaine et Nigériane, je vois quelque chose qui se passe dans le monde. Le monde occidental évolue vers l’isolement et ils sont moins libéraux qu’ils ne l’étaient avant. Ce que tout cela me dit, c’est qu’il est urgent de faire en sorte que notre continent [l’Afrique] travaille pour tous, pour les vulnérables, les plus faibles, pour les mères et pour les enfants, pour toutes les Aïcha de notre continent.  »

LifeBank est fier de ses réalisations et standards professionnels. LifeBank travaille avec 40 banques de sang localisées dans différents quartiers de Lagos, ce qui permet de faire toutes les livraisons en bon état et en deça d’une heure. L’entreprise sociale fournit en moyenne 300 pintes de sang par mois à plus de 170 hôpitaux à travers l’État de Lagos. À ce jour, LifeBank a déplacé environ 10 000 produits, desservi près de 400 hôpitaux, collecté le sang de près de 5700 donateurs volontaires et sauvé environ 2000 vies!

Tout cela avec une équipe de seulement… 7 personnes!

Dans les mois à venir, Temie envisage d’étendre ses services à trois autres états et pense déjà à voir comment proposer ses services dans d’autres pays africains.

On peut dire que la BBC avait raison quand elle l’a inscrite – en 2014, avant même de qu’elle ne crée LifeBank – sur la liste des 100 femmes qui changent le monde. En mai 2017, elle a été reconnue à la fois par le Forum économique mondial sur l’Afrique – qui l’a sélectionné parmi les six entrepreneurs qui montrent le rôle positif que les femmes jouent dans la création d’opportunités et préparent la région à la quatrième révolution industrielle, et Quartz – qui l’a incluse dans sa liste annuelle des 30 Innovateurs Africains qui font preuve de leadership dans plusieurs domaines, y compris la santé et l’éducation.

LifeBank et sa fondatrice ont même reçu les éloges de nul autre que Marc Zuckerberg, qui a rencontré l’entrepreneure Nigériane alors qu’il faisait le tour du monde l’année dernière. Le fondateur et PDG de Facebook estime que la chef d’entreprise nous a donné un modèle d’entreprises qui peut avoir un impact, non seulement à Lagos et au Nigeria, mais aussi dans d’autres pays par le monde.

Félicitations pour votre contribution à l’héritage de l’Afrique, Mme la Présidente Directrice Générale! Vous êtes une source d’inspiration pour tous jeunes du continent qui rêvent de devenir des tech-entrepreneurs et une vraie bouée de sauvetage pour toutes les mères, les bébés, les personnes blessées chaque jour sur nos routes dangereuses, tous ceux qui autrement périraient alors qu’ils pourraient vivre grâce à des dons de sang.

Source: Um’Khonde Habamenshi

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