La Commission Vérité Rwanda n’est pas un espace d’expression pour les négationnistes du génocide contre les Tutsi.

Mesdames, Messieurs,

« La seule chose qui soit nécessaire au triomphe du mal est que les braves gens ne fassent rien », disait le philosophe et homme politique irlandais Edmond BURKE. Face au silence assourdissant de la Communauté internationale sur les crimes du FPR depuis 1990, les Rwandais ne peuvent pas rester les bras croisés.

Des hommes sont morts, mais sont morts également le respect de la vie, le respect de l’autre, les valeurs sociales sur lesquelles nos ancêtres ont bâti le Rwanda.

La Commission Vérité Rwanda se propose de promouvoir les valeurs humaines de vérité, de justice et de solidarité, entre autres, en vue de la réconciliation et du maintien intégral de la dignité humaine dans la Communauté rwandaise : Hutu, Tutsi, Twa.

Si aujourd’hui nous ouvrons le chapitre du génocide contre les Hutu, cela ne veut pas dire que nous refermons celui du génocide contre les Tutsi. Le génocide contre les Tutsi doit continuer à être éclairé et doit être assumé par les Rwandais car c’est notre histoire. Il touche chacun d’entre nous.

C’est pourquoi, je tiens à le dire d’emblée et sans ambages : la Commission Vérité Rwanda n’est pas et ne sera jamais un espace d’expression pour les négationnistes. Le génocide de 1994 contre les Tutsi au Rwanda, au cours duquel des centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants furent massacrés pour la seule raison qu’ils étaient nés Tutsi, appelle à non seulement honorer la mémoire des morts, à apaiser les souffrances des rescapés et de leurs descendants, à apporter un supplément de lucidité et de repères moraux aux générations actuelles et futures ; mais il appelle aussi à combattre toute forme de négationnisme.

Les Tutsi de l’intérieur, en tant que groupe ethnique, ont été, entre avril et juillet 1994, la cible d’un crime de Génocide tel que défini par la convention de Genève de 1948. Les femmes, les vieillards, les enfants, les hommes ont été massacrés pour ce qu’ils étaient et non pour ce qu’ils avaient fait, sous l’impulsion des forces politiques extrémistes qui dirigeaient alors le pays, appuyées par des milices, des structures administratives et une partie des forces de défense et de sécurité.
Il n’est donc pas question pour nous de le soumettre à débat et/ou de le nier sous quelque prétexte que ce soit.

Oui, l’exploitation politicienne qu’en fait le régime du Président Kagame, notamment en travestissant la vérité historique pour tenter d’imposer une « histoire officielle » qui présente l’ensemble des Hutu comme des génocidaires parce que cela serait dans leurs gênes, est condamnable. Mais cette exploitation ne doit pas pour autant servir de prétexte au négationnisme dans certains milieux Hutu, notamment ceux proches de ceux qui ont commis ou supervisé ce génocide.

Oui, le TPIR a certes échoué à démontrer l’existence d’un plan d’extermination des Tutsi. Mais, est-ce parce qu’il n’y a pas de Procès Verbaux de réunions ou de circulaires ministérielles que les éléments nécessaires à la dénomination « génocide » ne sont pas réunis, et que la conclusion logique, simple serait que le génocide contre les Tutsis au Rwanda en 1994 ne fut pas un génocide ? Certainement pas ; car il y a des faits dont l’intention génocidaire ne fait aucun doute, parmi lesquels la constitution des listes de Tutsi dans certains quartiers, la mise en place des milices, les discours politiques génocidaires, les pogroms, la propagande des médias de la haine, dont la tristement célèbre Radio des Milles Collines appelant à l’extermination des Tutsi. Que dire des battues, avec des hordes de chiens, organisées dans certains endroits pour débusquer les fuyards ? Qui peut nier que le gouvernement de l’époque et certains services de l’Etat encourageaient à tuer et fournissaient les moyens aux tueurs ? … que les bourgmestres et préfets qui ne soutenaient pas le génocide ont été démis de leurs fonctions, ou tués ? Comment concevoir que le gouvernement n’a jamais appelé à arrêter les massacres ? Que personne n’a été poursuivi par ce gouvernement pour avoir tué des Tutsi ?

Oui, c’est le FPR qui a attaqué le Rwanda, le 1er octobre 1990. Oui, le FPR était constitué essentiellement de Tutsi de la diaspora. Certes, une partie importante parmi les Tutsi de l’intérieur soutenaient le FPR et certains ont quitté le Rwanda pour le rejoindre Oui, le FPR avait des structures clandestines à l’intérieur du pays ; sans doute avait-il aussi infiltré certaines milices et a pris des positions et mené des actions qui mettaient de l’huile sur le feu.

Mais, est-ce une raison de vouloir exterminer systématiquement les Tutsi de l’intérieur : bébés, enfants, femmes, hommes, estropiés, malades mentaux du seul fait de leur ethnie ou, parfois même du fait de leur apparence ?

Est-ce une raison d’ériger le génocide en moyen de défense selon la thèse de la responsabilité collective et le mythe d’un lien secret unissant tous les Tutsi dans l’espace et dans le temps ? Est-ce une raison de faire du génocide un massacre utilitaire ? Est-ce une raison de faire porter aux Tutsi la responsabilité des massacres qui les ont visés comme le font certains Hutu? Toutes ces pseudo raisons dédouanent-elles les génocidaires de leurs responsabilités ? Ce serait trop facile.
Oui, l’attentat contre l’avion du Président Habyarimana a été le point de départ du génocide contre les Tutsi. Qu’il y ait un débat pour connaître les auteurs de cet attentat est tout à fait légitime. Mais cet attentat ne doit pas être instrumentalisé pour nier la réalité du génocide contre les Tutsi en 1994.

Faire de cet attentant la cause même du génocide ou tenter de justifier le génocide contre les Tutsi par cet attentat, en faisant valoir que les Tutsi l’ont bien cherché, qu’ils ont provoqué leur propre extermination en organisant l’attentat contre l’avion présidentiel est tout simplement immonde.

Oui, le pouvoir de Paul Kagame est sans conteste pire que le régime de Habyarimana. Sans doute aussi, le nombre de Hutu morts est plus important que celui des Tutsi. Cela ne change rien au fait que les Tutsis ont été victimes d’un génocide au Rwanda en 1994. Et cela n’exonère en rien l’ancien régime de sa responsabilité dans ce génocide. Les victimes n’en sont pas moins victimes et les bourreaux n’en sont pas moins génocidaires.

Que la communauté internationale ait joué et continue encore de jouer un rôle dans ce qui s’est passé et ce qui se passe encore, cela est une certitude ; les Rwandais doivent avoir le courage de regarder la Communauté Internationale dans les yeux et de le dire sans détour. Cela ne peut cependant pas être une excuse pour les Rwandais de se dédouaner et de nous faire oublier l’essentiel : les criminels Rwandais sont les premiers responsables des massacres qu’ils infligent à leurs compatriotes.
Il convient donc, pour tous, vis-à-vis du génocide contre les Tutsi, d’identifier avec lucidité cette manipulation rhétorique et de distinguer clairement critique politique du régime et remise en cause de la réalité du génocide contre les Tutsi afin de ne pas offrir une légitimité au négationnisme.

Mail il convient aussi de soumettre à la même exigence et de condamner avec la même vigueur le rôle et les crimes du FPR avant, pendant et après avril 1994.

La situation exceptionnelle du pays, le génocide contre les Tutsi et la victoire du FPR ne constituent pas un permis de tuer. De la même manière que les crimes du régime de Kagame ne doivent pas servir de prétexte pour exonérer les génocidaires Hutu de leurs responsabilités dans le génocide contre les Tutsi, (de la même manière) le génocide contre les Tutsi ne doit pas absoudre les criminels du FPR de leurs responsabilités.

La situation exceptionnelle consécutive au génocide de 1994 ne doit pas être un quitus pour piétiner les droits de l’homme, qui sont universels, ou pour adopter des critères différenciés d’évaluation lorsqu’il ya violations de ces droits.

La sagesse populaire rwandaise dit que « la vérité passe dans le feu mais ne brûle pas ». Encore faut-il établir cette vérité. La mission d’établir la vérité revient à tout un chacun. Il s’agit d’une question de vie ou de mort pour toute la société rwandaise. Cela permettra à nos compatriotes de comprendre tout ce qui s’est passé, pourquoi ils ont souffert et pourquoi ils souffrent encore, comment on en est arrivé là et ce qu’on peut faire pour mettre définitivement un terme à la logique génocidaire.

En tout état de cause, c’est la peur de la vérité qui enferme le régime du FPR dans un terrorisme politique désuet, dans la radicalisation et dans le refus de l’alternance politique. Pour se protéger. C’est cette même peur de la vérité qui l’amène à mettre en place des instruments de propagande dévoués à sa cause et destinés à justifier tous ses crimes.

Le but de la Commission Vérité Rwanda n’est pas de renvoyer les criminels dos à dos ; la Commission vise à servir de point de départ à une action conjointe de toutes les personnes et de toutes les institutions soucieuses du respect de la vie et engagées dans la reconstruction d’une société rwandaise, juste et humaine.

Ce n’est pas une tâche facile ; c’est une œuvre de long haleine et un travail de fourmis. Mais c’est une grande fierté et un agréable devoir pour la Commission Vérité Rwanda d’engager et de participer à ce processus.

Merci de votre attention.

Eugène Ndahayo

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