*Les pieds nus sur le chemin des étoiles*

Imaginez que vous soyez né dans ce qui s’appelait alors le Nyassaland. Imaginez que vos parents aient été si pauvres, qu’ils ne pouvaient même pas se permettre d’avoir un enfant. Imaginez que votre mère ait décidé, par désespoir, de vous jeter à la rivière alors que vous n’aviez que quelques mois. Imaginez que vous ayez survécu, mais que vous ayez eu une enfance si difficile, c’est comme si vous ne viviez réellement pas. Imaginez qu’en grandissant, vous rêviez de devenir enseignant mais que cette opportunité vous soit refusée. Qu’est-ce que vous feriez? Vous resigneriez-vous à accepter votre destin de simple paysan, comme vos parents et grands-parents, ou tenteriez-vous l’impossible pour réaliser votre rêve?

Aujourd’hui, je suis inspiré par Legson Kayira, fils de Timothy Mwenekanyonyo Mwamalopa Arinani Chikowoka Kayira et Ziya Nyakawonga, né dans un village du nom de Mpale, dans le district de Karonga, au nord du Malawi, près de la frontière tanzanienne.

Cette histoire devrait commencer par les mots ‘Habayeho ntihakabe’, il était une fois qui n’aurait jamais dû être, car elle possède tous les ingrédients d’une mythologie africaine. Pourtant, cette histoire n’a rien d’imaginaire, elle du plus pur vécu.

Au début des années 1940, un petit garçon est né dans une famille pauvre du protectorat britannique du Nyassaland, que nous connaissons maintenant sous le nom de Malawi.

À l’époque, sa mère Ziya Nyakawonga était maladive et trop faible pour s’occuper de son nouveau-né, qu’elle trouvait par ailleurs trop lourd. Désespérée, elle décida de le jeter dans la rivière voisine. Contrairement à la légende de Moïse, Ziya n’a pas placé son jeune enfant dans un panier qui serait emporter par les cours d’eau. Elle l’a tout simplement jeté dans l’eau et s’en est vite retourné chez elle avant qu’on ne la voie.

Mais comme dans l’histoire de Moïse, le destin avait un œil sur le nouveau-né: le bébé allait flotter sur l’eau, jusqu’à ce qu’il soit trouvé par une voisine bienveillante qui l’a ramenée à sa mère !

À partir de là, les gens ont appelé le petit garçon ‘Didimu’, du nom de la rivière où il avait presque perdu la vie.
Didimu a eu une enfance très difficile, comme vous pouvez facilement l’imaginer. Ses parents étaient tous les deux analphabètes et vivaient des maigres revenus d’un petit champ de moins d’un quart d’hectare.

«Je viens d’une des familles les plus pauvres que Dieu ait jamais créée depuis le début des temps.»

Il n’avait jamais de temps libre pour s’amuser comme les autres enfants de son âge. Dès qu’il a pu se tenir sur ses deux pieds, son père lui a appris à labourer le champ et à prendre soin de leurs cultures. Quand il a été assez vieux pour tenir une lance, on lui a expliqué comment chasser les sangliers pour pouvoir aider à nourrir sa famille.

Les week-ends, le jeune garçon s’occupait des vaches de son grand-père et dormait dans une grange. Ces jours-là étaient quand même parmi ses préférés car le Samedi soir, sa grand-mère racontait des contes aux enfants du village et il adorait ça. L’imagination était la seule échappatoire de sa vie si démunie de tout.

Le premier et seul cadeau véritable que ses parents ne lui aient jamais offert fut de le scolariser. Ce n’était pas donné. Bien que les frais de scolarité étaient inférieurs à un dollar, il leur avait quand même fallu toute une récolte pour pouvoir se le permettre.

L’école de la mission Wenya était si loin de la maison – à environ 12 km – que Didimu a failli abandonner plusieurs fois. Mais ses parents ne lui ont jamais permis d’envisager cette idée. Ils savaient que l’école était la seule voie vers une vie meilleure pour leur fils et ils tenaient à le voir terminer ses études.

Le jeune garçon s’est habitué à se réveiller avant le lever du soleil, compléter ses tâches ménagères et marcher pendant des heures chaque jour pour aller à l’école. Après un moment, il cessa de voir cela comme un obstacle et commença à profiter du monde sans limites qu’il découvrait dans cette école dirigée par des missionnaires de l’Église d’Écosse.

L’école primaire était une période importante d’auto-détermination pour le petit garçon. La première chose qu’il fit quand il a commencé à lire et à écrire a été de choisir un nouveau nom pour lui-même, de sorte que les gens cessent de l’appeler par Didimu, ce rappel constant de ses premiers jours sur terre. A l’époque, c’étaient souvent les éducateurs européens qui prenaient la liberté de vous donner un nom «chrétien» plus facile à prononcer que votre nom autochtone, mais le jeune garçon Kayira voulait choisir un nom unique. Il aimait le mot «leg», il a donc créé le nom Legson, persuadé que la terminaison «son» lui donnait une consonance anglaise facile à retenir pour ses enseignants.

La deuxième chose importante qu’il a faite a été de choisir une date de naissance. Oui, vous avez bien lu. Comme c’était le cas à l’époque – et ça le reste d’ailleurs encore dans de nombreuses régions du monde en développement – sa naissance n’ayant pas été officiellement enregistrée, personne ne connaissait la date exacte de sa venue au monde. Tout ce qu’on lui avait dit, c’est qu’il était né pendant les récoltes (mai ou juin). Il a donc arbitrairement choisi le 10 mai 1942 comme date de naissance.

Legson était un élève dévoué et à la fin de son école primaire, ses notes lui ont permis d’obtenir une place tous frais payés à la Livingstonia Secondary School, un établissement fondé en 1894 et également dirigé par des missionnaires de l’Église d’Écosse. 

Comme vous l’avez probablement deviné, l’école doit son nom à David Livingstone, le fameux explorateur qui a ‘découvert’ la source du Nil aux côtés de son compatriote Henry Morton Stanley. Question : comment quiconque peut-il découvrir un lieu déjà habité ? Inimaginable, mais bref, je diverge.

Legson a été immédiatement séduit par la devise de l’école ‘I Will Try’, ‘Je vais essayer’. Il allait l’adopter comme son propre leitmotiv personnel pour le reste de sa vie.

Il adorait lire et lire lui donna un aperçu d’un monde dont il n’aurait jamais soupçonné l’existence. L’histoire de Booker T Washington, cet esclave qui avait su conquérir sa propre liberté, lui inculqua tout particulièrement cette notion que l’on peut se libérer de la servitude de par ses propres moyens.
Vous devez vous rappeler que c’était au milieu des années 50 et que le Malawi était encore une colonie britannique rattaché à la Rhodésie. Ce n’est qu’en 1964 que le Nyassaland a obtenu son indépendance de l’Empire britannique et a choisi son propre nom plutôt qu’un nom imposé par l’occupant.
Legson a décidé qu’il deviendrait enseignant, non seulement pour se donner une chance de vivre une vie différente de celle de ses parents fermiers, mais aussi comme un moyen pour libérer les esprits des jeunes et leur faire connaître le monde au-delà de leurs villages.

Malheureusement, sa candidature au Collège des Enseignants a été refusée, sous prétexte qu’il était trop jeune pour devenir enseignant!

Le jeune homme qui marchait 12 km par jour pour aller à l’école alors qu’il n’était qu’un jeune garçon, n’allait pas être vaincu par ce rejet. S’il ne pouvait pas étudier dans son pays d’origine, il irait chercher son diplôme universitaire à l’étranger. Et pas n’importe où dans le monde: en Amérique, le pays de la liberté!

«Je considérais le pays d’Abraham Lincoln comme le lieu où tout un chacun pouvait gagner la liberté et l’indépendance qui lui étaient dus. Un jour, j’irais là-bas et j’irais aussi à l’école là-bas et je rentrerais aussi chez moi pour faire ma part dans la lutte contre le colonialisme.»

Lorsqu’il était adolescent, il était choqué d’apprendre sur 3 millions de personnes vivant dans le Nyassaland, il n’y avait que 22 diplômés universitaires et aucun d’entre eux n’avait fréquenté à une université américaine.

«Je veux être le premier.»

Attends un peu. Pause. On rebobine. Redis-nous ça encore! Étudier à l’étranger ? En Amérique ? En 1958?

Vous pensez peut-être que nous avons sauté un épisode dans lequel sa famille avait fait fortune et avait de l’argent pour l’envoyer à l’étranger. Non, ils étaient toujours aussi pauvres qu’ils l’étaient quand il était enfant, si ce n’est pas davantage.

Est-ce que Livingstonia lui aurait-elle offert une bourse? Non, même pas!

Alors, comment était un adolescent d’un petit village qui ne comptait que des pauvres fermiers, un garçon qui labourait la terre et gardait des vaches pour aider sa famille à survivre pensait-il trouver les moyens d’aller en Amérique ? Lui qui n’avait probablement même pas les moyens pour se payer un voyage à la capitale?

Eh bien, Legson a pris une décision qui a amené tout le monde dans le village à penser qu’il avait complètement perdu la tête: il allait marcher jusqu’aux États-Unis.

Vous pouvez facilement imaginer les moqueries des voisins quand il faisait sa grande annonce. Et à quel point les voisins étaient (faussement) désolés pour cette pauvre famille qui avait envoyé leur enfant à l’école pour étudier et il y avait perdu toute sa raison !

Personne ne savait d’ailleurs où était l’Amérique, pas même ses parents.

Mais le jeune homme de 16 ans avait pris sa décision et rien ne le ferait changer d’idée. Il choisit tranquillement une date de départ, et a fait le tour du village pour faire ses adieux.

Le 14 octobre 1958, il a fait ses adieux à sa famille a sa propre famille et a entamé ce qui allait devenir un voyage de plusieurs milliers de kilomètres.

Sa mère ne croyait pas qu’il irait loin. Elle a même ri en le voyant partir, convaincue qu’il serait de retour en moins d’une semaine. Elle ne se doutait pas que c’était la dernière fois qu’elle irait voir son fils ainé. La vie n’avait pas été tendre avec elle ; elle avait eu huit autres enfants après Legson, mais seuls Legson et deux de ses cadets, des faux jumeaux, avaient survécu à l’enfance. Tous les autres avaient été successivement emportés par la maladie.

Legson avait étudié une carte du monde et son plan était de marcher vers le nord, jusqu’à Port-Saïd ou à Alexandrie, en Égypte, où il chercherait du travail sur un navire à destination de New York.

Il voyageait on ne peut plus léger : une hache pour se frayer un chemin à travers la forêt, une provision de nourriture pour au moins cinq jours, une carte du monde et une carte de l’Afrique, un livre intitulé ‘Pilgrim’s Progress from This World’ (‘Le Voyage du Pèlerin’), le livre religieux de John Bunyan, et sa bible. Il était pieds nus, mais portait fièrement son uniforme d’école pour le voyage, persuadé que la devise de l’école ‘Je vais essayer’ (‘I Will Try’) imprimée sur son t-shirt lui porterait bonheur.

Aujourd’hui, avec le développement des infrastructures routières, les 800 km qui séparent le nord du Malawi de la capitale ougandaise, première étape de ce périple vers le Nord, vous prendraient moins d’une journée de route. À cette époque-là, son voyage allait lui prendre plusieurs mois, marchant et s’arrêtant par-ci par-là pour travailler et pouvoir se nourrir.

Ce n’était pas un voyage facile ; il était souvent nostalgique de la maison et inquiet pour sa famille.

Il est arrivé à Mwanza en Tanzanie en juillet 1959. Il est resté six mois dans cette ville portuaire au bord du lac Victoria, jusqu’à ce qu’il ait gagné assez d’argent pour acheter une place sur le navire à destination de Kampala, dans ce que l’on appelait alors le Protectorat de l’Ouganda.

«Le 19 janvier de l’année mil neuf cent soixante, je suis arrivé à Kampala, une vaste et impressionnante ville commerçante du Protectorat de l’Ouganda. Le bateau à vapeur a jeté l’ancre à Port Bell, à seulement huit kilomètres du centre-ville de Kampala.»

C’était aux petites heures du matin, il y avait une brise fraîche dans l’air et il est resté sur le pont pendant une minute pour admirer le quartier industriel animé qui reliait Kampala à d’autres ports sur le lac Victoria et au reste du pays. 

Mais rapidement, son esprit revint nerveusement à son voyage, anticipant le pire au moment où il descendrait sur le quai.

«Mon cœur palpitait d’anxiété maintenant, me demandant si je pourrais ou non entrer dans la ville sans papiers.»

Il descendit du bateau et se dirigea vers le quai et se rendit au bureau de douane où les agents criaient aux passagers qui débarquaient: «Vos laissez-passer, s’il vous plait, vos laissez-passer!»

Il était sur le point de faire la queue et d’avancer inexorablement vers ce point où on découvrirait qu’il n’avait aucun document de voyage sur lui. La chance devait lui sourire : Legson a vu deux hommes au bout du quai, qui faisaient des signes aux passagers et criant a tout étudiant de venir sortir par la porte où ils se trouvaient.

Dieu est grand !! Legson a rejoint rapidement la file des étudiants et, quand c’était son tour, l’homme lui a demandé s’il était un élève, il a acquiescé et a été autorisé à aller en ville. Sans avoir à montrer aucun papier. Vive la jeunesse !

Malgré cette simili-victoire, Legson était dépassé par cette situation qu’il avait lui-même mis en branle.

«Je suis donc arrivé en Ouganda, ma destination temporaire, mais l’Amérique, mon objectif, était encore bien loin, au-delà des terres et des océans. J’ai sorti ma carte dès que je me suis trouvé loin du regard indiscret des douaniers. Avec mes doigts, j’ai comparé la distance que j’avais parcourue et celle qui me restait à parcourir. J’étais venu jusque-là et il était inutile de faire demi-tour maintenant, me suis-je dit pour me donner du courage. Pourtant, je me plaignais de m’être plongé dans un tel voyage. La devise sur ma chemise disait toujours: ‘Je vais essayer’ et j’ai répété les mots comme je l’avais fait un nombre incalculable de fois, ‘Je vais essayer’. Ma chemise, cependant, était sale, mon short était sale et moi aussi je me sentais sale. »

Lorsqu’il est entré à Kampala, il a vu un jeune garçon qui vendait des bananes plantains cuites:

«Matoke (bananes) en vente ici», criait-il a tous passants. Une scène familière en Ouganda encore à ce jour, quelque soixante ans plus tard !

«J’ai plié ma carte et après l’avoir remise dans la poche, je suis allé vers le garçon et j’ai acheté quelques bananes. Je me suis assis pour manger et j’ai sorti mon livre ‘Voyage du Pèlerin’ que j’ai ouvert à ma page préférée. « … et si vous voulez bien venir avec moi, vous ferez comme je le fais moi-même, car là où je vais, il y en aura assez pour partager avec vous. »

Il ne savait pas vraiment ce qui allait se passer par la suite, mais ces simples mots l’avaient apaisé. Tout ira bien. 

« Je vais continuer à essayer. »

Il a décidé de rester à Kampala quelques jours le temps qu’il puisse planifier la prochaine étape. Il a commencé à faire des boulots ici et là, se préparant à continuer son voyage vers les lointains ports égyptiens.

Un jour, il trouva une bibliothèque et entra y chercher des informations sur les études aux États-Unis. Il a trouvé un répertoire des universités américaines et l’a ouvert fébrilement, un peu au hasard. Le premier nom qu’il a vu était celui d’une école appelée Skagit Valley College (SVC), située dans un état appelé Washington, et sans chercher plus loin, il décida que ce serait là où il irait !

Il suivit les instructions et envoya une lettre de demande d’inscription. En attendant une réponse hypothétique, il continu à travailler et à économiser de l’argent.

À sa grande surprise, l’école a répondu quelques semaines plus tard pour l’informer que sa demande avait été approuvée et qu’il aurait droit à une bourse d’études complète une fois arrivé aux Etats-Unis. Pas de billet pour aller aux États-Unis !

Eh oui, le destin aime bien tester notre détermination! 

Maintenant que vous connaissez mieux notre jeune Legson, vous pouvez facilement deviner ce qu’il allait faire pour contourner cette difficulté : il allait continuer à marcher vers le Nord ! 

Loin d’être découragé, il était encouragé et revigoré par son invitation officielle pour les États-Unis. Il n’allait certainement pas rester en Ouganda et encore moins battre en retraite au pays, juste parce qu’il n’y avait pas de billet !

Le jeune homme a appris qu’il devrait se rendre au Soudan pour obtenir un visa pour les États-Unis. Il a donc fait ses bagages et a entrepris un voyage à pieds de Kampala à Khartoum ! Le premier voyage, celui de Mpale à Kampala, était de près de mille kilomètres ; celui-ci allait être de 2 500 kilomètres!

Un voyage inimaginable de deux mille cinq cents kilomètres, où il allait devoir affronter des lions, des hyènes, des serpents, des éléphants ! Sans compter les maladies !

Mais il y est arrivé, il a foulé le sol de Khartoum, la capitale Soudanaise, vers la fin de l’année 1960. Cela faisait près de deux ans qu’il avait quitté le Malawi !

Il n’a pas perdu du temps avant de se rendre à l’ambassade des États-Unis. Et non, il n’a pas été refoulé malgré son apparence déglinguée. Au contraire, les fonctionnaires consulaires l’ont écouté, et ce avec beaucoup d’intérêt tant son cas était des plus inattendus. Vous imaginez bien combien ces diplomates américains étaient ébahi en entendant cette histoire d’un périple inédit depuis un village inconnu du Nyassaland à la poursuite d’un rêve impossible.
Ils ont été tellement impressionnés par son aventure remarquable qu’ils l’ont aidé à entrer en contact avec le Collège de l’Etat de Washington, qui a pu par ailleurs confirmer qu’ils l’attendaient toujours. 

Quand Skagit College a appris ce qu’il avait dû affronter en essayant de se rendre aux États-Unis – ils ne s’étaient pas rendu compte de sa situation au moment de sa demande d’admission – ils se sont organisés pour lui faire prendre l’avion suivant pour l’Amérique!

L’ambassade s’est arrangée pour qu’il obtienne tous les documents de voyage nécessaires !

Ce fut le moment le plus excitant et le plus joyeux de toute sa vie ! Tous les sacrifices qu’il avait faits allaient finalement porter fruit !

Quand Legson Kayira, né Didimu Kayira, l’enfant d’une famille si pauvre qu’elle ne pouvait même pas se permettre d’avoir des enfants et s’était presque débarrassé de lui quand il était bébé, est monté dans un avion à destination du pays de ses rêves, les Etats Unis d’Amérique, le poids des deux années de voyage et des peines encourues tout au long des 3000 kilomètres à pieds s’est rapidement estompé.

Le 20 décembre 1960, par une froide journée d’hiver, notre rêveur de 18 ans a été accueilli en grande pompe à l’aéroport de Seattle-Tacoma. Les Atwood, la famille qui allait l’héberger pendant ses études, ainsi que les responsables de l’école, dont George Hodson, le doyen du College, avaient fait le déplacement pour l’accueillir! Il se sentait probablement comme un dignitaire malgré son humble accoutrement et son vieux t-shirt d’école secondaire où on voyait encore les mots: «Je vais essayer».

Legson est instantanément devenu une célébrité, et dans l’État de Washington et dans tout le pays. Tout le monde voulait voir ce jeune homme qui avait parcouru quatre pays d’Afrique à pied et qui, même enfant, parcourait plus de 10 kilomètres aller-retour par jour, rien que pour ses études.

À Mount Vernon, Legson s’est installé sur la ferme familiale des Atwood, qui sont de facto devenus sa famille adoptive. La ferme de Bay View ne ressemblait en rien au champ d’un quart d’hectare sur lequel il avait grandi mais le rythme de la vie quotidienne du monde rural Américain des années 1960 n’était pas si différent de celui des paysans de son pays. 
Pendant ses temps libres – oui, des vrais temps libres pour la première fois de sa vie ! – Legson aidait à traire les vaches, non plus pour survivre un jour de plus comme de par le passé, mais plus pour le plaisir de se rendre utile.

Après avoir obtenu son diplôme de SVC, Legson a enchainé ses études à l’Université de Washington, où il a obtenu un diplôme en sciences politiques.

En 1965, alors qu’il complétait encore ce diplôme, Legson s’est lancé et a publié son autobiographie simplement intitulée «I Will Try», un compte-rendu éloquent de ce voyage extraordinaire et épique.

L’ouvrage a connu un succès immédiat: ‘I Will Try’, est resté sur la liste des best-sellers du New York Times pendant 16 semaines d’affilées après sa publication, un vrai record ! Il est également devenu un Best-seller en Angleterre pendant des années et a depuis été traduit dans de nombreuses autres langues.

Legson a ensuite quitté les États-Unis pour aller poursuivre ses études supérieures en Angleterre, dans la seule et unique Université de Cambridge, où il a obtenu un diplôme d’histoire en 1966.

Il rêvait de retourner dans son pays d’origine, qui avait entretemps acquis son indépendance, mais le président de l’époque, Kamuzu Banda, qui trouvait l’écrivain subversif et n’aimait pas les critiques ouvertes de Kayira à l’égard de son régime, lui a interdit de rentrer chez lui.

C’est ainsi que Legson Kayira s’est retrouvé dans un exile forcé au Royaume-Uni, où il a fondé sa famille et trouvé de nouvelles attaches.

Il a travaillé pendant des années dans la fonction publique britannique, tout en poursuivant sa passion pour l’écriture. Après ‘I Will Try’, l’auteur a écrit quatre romans et en préparait un cinquième quand il est mort abruptement en octobre 2012, à deux jours seulement du 54eme anniversaire de son départ du Malawi. Il avait soixante-dix ans.

«Certains atteignent leurs destinations plus tôt, en restant tout simplement assis. Moi, j’atteignais ma destination beaucoup plus tard, en comptant simplement sur mes pas. Mais fin des fins, je m’asseyais avec les autres et je me consolais du fait que nous avions tous atteint notre destination, et c’était tout ce qui comptait. «

C’est très vrai, Legson! 

Que la terre vous soit légère!

Contributeur

Um’Khonde Habamenshi

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