l’impunité: la source des guerres interminables au Congo

Une énième guerre a éclaté en République Démocratique du Congo, et, comme on pouvait s’y attendre, à l’initiative du Rwanda. Le Rwanda de Paul Kagamé devient ainsi, sûrement, le pays le plus belliqueux d’Afrique. La guerre est pourtant source de trop de tragédies pour être provoquée de façon aussi répétitive par un même groupe d’individus. La question de savoir pourquoi le régime de Kigali est aussi habitué à provoquer des guerres meurtrières mérite d’être posée sérieusement. Selon toute vraisemblance, la réponse est à chercher dans le passé inavouable des dirigeants actuels du Rwanda, arrivés au pouvoir par les armes et pour qui les guerres répétitives sont paradoxalement indispensables.

En tout cas, on peut difficilement imaginer qu’un pays s’engage dans une guerre contre son voisin pour une affaire interne de soldes impayées. Bien entendu, et, c’est comme à chaque fois, les autorités et l’armée rwandaises se dissimulent derrière un mouvement « congolais » de paille, le M23. Le gouvernement rwandais dément tout soutien, mais il y a longtemps que la parole des autorités rwandaises, sur le Congo, n’inspire plus la moindre crédibilité.

En remontant au déclenchement du conflit, on comprend mieux les motivations, inavouées, des autorités rwandaises : il s’agit de préserver ce que le régime de Paul Kagamé a de plus précieux : l’impunité pour les siens. Car si jamais on brisait le mur de l’impunité des dirigeants rwandais, le régime tout entier pourrait s’effondrer comme un château de cartes.

Ainsi, à Kigali, on fait tout pour qu’on ne parle plus de Bosco Ntaganda. On parle crise humanitaire, renforts des casques bleus, FARDC, M23,… alors qu’à l’origine de la crise se trouve un mandat d’arrêt délivré par la Cour Pénale Internationale contre ce général, un des nombreux « protégés de Kigali » qui sèment la terreur dans l’Est du Congo.

Le régime de Kigali ne prend pas à la légère le risque d’un déballage judiciaire. Tous les « siens » doivent être à l’abri de poursuites, même lorsqu’ils sont cités comme étant parmi les pires criminels au monde[1]. L’arrestation de « Terminator » (surnom de Bosco Ntaganda) et l’ouverture d’un procès à son encontre aurait été l’occasion de révélations qui risquaient d’étaler sur la face du monde ce que le régime de Kigali a de plus sombre. De nombreux dirigeants rwandais risquaient de se retrouver dans le collimateur du Procureur Luis Moreno-Ocampo.

Tout a donc été entrepris carrément au sommet de l’Etat. Les rapports de Human Rights Watch puis des experts de l’ONU ont confirmé que le M23 a reçu une « aide directe » (armes, munitions, recrues…) de la part de hauts responsables rwandais, dont le ministre de la Défense, James Kabarebe, et le chef d’état-major des armées, le général Charles Kayonga.

En apparence, le Rwanda n’a pas besoin d’une telle « publicité négative ». Mais il tient à ce que le rideau de fumée soit toujours plus épais. Puisque pendant qu’on parle M23, le criminel Bosco Ntaganda se met au vert. Il rejoint à Kigali ses anciens compagnons de triste mémoire : Laurent Nkunda et autres Jules Mutebutsi qui ont semé la mort et la désolation dans l’Est du Congo. Ils se trouvent depuis à l’abri dans le pays qui, au lendemain du génocide, aurait dû être le contraire de ce qu’il est devenu : la base arrière des criminels parmi les pires au monde. Tous, pour se mettre à l’abri, ont bénéficié de sanglantes manœuvres de diversion menées par le Rwanda.

En remontant dans le temps, on remarque avec effarement, qu’au moment où le Rwanda préparait et déclenchait une guerre au Congo, le régime faisait face à des dossiers embarrassants, bien entendu plus graves que celui de Bosco Ntaganda, mais dont il tenait fermement à ce qu’ils ne puissent pas cristalliser l’attention de l’opinion internationale et mener à des actions judiciaires contre un dirigeant ou un autre.

Ainsi, avant la première guerre du Congo (1996), les nouvelles autorités rwandaises n’en pouvaient plus des dossiers des massacres des Hutus commis par les troupes du FPR, au Rwanda-même, dont le plus célèbre est celui de Kibeho en avril 1995. Après avoir instrumentalisé l’affaire des Banyamulenge contre le Zaïre de Mobutu, pour essayer de détourner l’attention, le Rwanda (avec ses alliés ougandais et burundais) est passé à l’attaque dans l’Est de l’ex-Zaïre. Le bruit de la première guerre du Congo a détourné l’attention des médias et des groupes de pression militants pour les victimes hutues. Aujourd’hui, plus personne ne parle du massacre de Kibeho.

Mais la première guerre du Congo se transforma en boucherie. Les réfugiés hutus avaient été massacrés par centaines de milliers et l’affaire devenait terriblement embarrassante pour le régime de Laurent-Désiré Kabila. On envisageait la mise en place d’un tribunal pénal international sur le modèle de celui d’Arusha. La thèse du « double génocide » prenait forme. Laurent Kabila, qui ne tenait pas à être éclaboussé par des crimes dont il n’était pas l’auteur, se mit à accuser les véritables auteurs, à savoir, l’actuelle armée rwandaise.

Avant même que la première plainte des victimes ne soit envisagée, la deuxième guerre du Congo a éclaté (1998), une fois de plus, à l’initiative du Rwanda. Elle a duré le temps nécessaire pour enterrer définitivement le dossier des réfugiés hutus. Plus personne aujourd’hui ne parle du massacre des réfugiés hutus alors que c’était un dossier très soutenu. Quant à Kibeho, c’est de l’antiquité.

Cette deuxième guerre du Congo, la plus meurtrière depuis la seconde guerre mondiale (six millions de morts) a suffisamment terrifié les Congolais et les Hutus pour que plus personne ne parle justice. Elle s’est terminée par une série d’accords qui font du Congo, aujourd’hui, un pays sous occupation rwandaise. Des agents rwandais sont placés à tous les postes stratégiques dans l’armée et la politique. Les Congolais sont paralysés par l’idée de se mettre à dos le régime de Kigali. Plus personne, dans la politique congolaise, n’envisage sérieusement d’inquiéter le Rwanda pour les massacres des Congolais et des Hutus.

Pour Kigali, l’objectif de l’impunité était atteint. Mais il y a la Cour Pénale Internationale. Elle ne peut pas continuer à être crédible en arrêtant uniquement des Congolais et en restant les bras croisés face aux criminels rwandais. Il fallait donc tenter quelque chose. Arrêter Bosco Ntaganda. Le Rwanda n’a pas tardé à réagir. C’est une nouvelle guerre que les Congolais vont devoir, une nouvelle fois, endurer de la part du Rwanda, à cause de Bosco Ntaganda et des révélations qu’ils risquait de présenter à La Haye.

Maintenant qu’on sait pourquoi le Rwanda provoque des guerres à répétition, deux choix se présentent au Procureur de la Cour Pénale Internationale : soit il attend que la situation devienne stable, et risque d’attendre indéfiniment, soit il fait fi du déroulement de la guerre au Congo et continue d’exiger, jour après jour, que Bosco Ntaganda lui soit remis.

Il peut directement demander à Kigali de lui livrer le criminel recherché en mettant la pression sur les bailleurs qui devraient conditionner leur aide au Rwanda à l’obligation pour celui-ci de livrer les criminels qu’il protège. Il peut aussi dénoncer cette guerre de diversion qui l’empêche de faire son travail.

Sa voix sera plus entendue que celles des Congolais qui n’en peuvent plus de ce terrible régime dont ils se souviendront longtemps comme étant la pire catastrophe de leur histoire.

Boniface MUSAVULI

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