*Magnifiquement libre de rêver*

«Imaginez à quel point nous serions plus heureux, à quel point nous serions plus libres d’être nous-même, si nous n’avions pas à subir le poids des attentes de la société par rapport à notre genre. Je regardais souvent ma grand-mère, qui était une femme brillante, et je me demandais quelle vie elle aurait eu si elle avait eu les mêmes chances que les hommes quand elle grandissait. Aujourd’hui, il y a beaucoup plus de possibilités pour les femmes que du temps de ma grand-mère en raison de changements des politiques, des lois, toutes choses très importantes. Mais ce qui compte encore plus, c’est notre attitude, notre état d’esprit, ce que nous croyons et ce que nous valorisons en matière de genre. Et si, dans l’éducation des enfants, nous nous concentrions plus sur la capacité plutôt que sur le genre? Et si dans l’éducation des enfants, nous nous concentrions sur les centres d’intérêt des enfants plutôt que sur le genre? «

Ce ne sont pas mes mots, mais ceux de la femme qui nous inspire aujourd’hui, la très brillante Chimamanda Ngozi Adichie du Nigeria.

Chimamanda, un nom igbo signifiant ´mon Dieu ne me laissera jamais tomber’, est né en septembre 1977 à Enugu, une ville d’environ 700 000 habitants située au sud-est du Nigéria. Elle était la cinquième des six enfants de Grâce Ifeoma et James Adichie.

Chimamanda a commencé à lire et à écrire très jeune, pratiquement à l’âge où d’autres enfants apprennent encore à parler. Les seuls livres qu’elle pouvait obtenir à cette époque étaient des livres pour enfants écrits par des auteurs britanniques et américains. Sans s’en rendre compte, la petite fille Nigériane a développé en elle le sentiment que seuls les étrangers pouvaient écrire des livres ou être les sujets d’histoires publiées. Quand elle-même, encore enfant, a commencé à écrire des histoires, elle a automatiquement créé des mondes où tous les personnages étaient blancs, vivaient dans l’hémisphère nord – où elle n’avait jamais mis les pieds – et leurs vies étaient rythmées par les neiges qu’elle n’avait jamais vues, et des soleils disparaissaient et réapparaissaient à différents moments de l’année, contrairement à son propre environnement où le soleil semblait être fixé en permanence dans le ciel.

À ce tendre âge, elle ne réalisait pas encore à quel point son jeune esprit impressionnable avait été influencé par les livres qu’elle lisait, livres où quelqu’un qui lui ressemblait n’avait pas sa place.

Quand elle était encore enfant, sa famille a déménagé à Nsukka, une des grandes villes universitaires du Nigéria. Son père, un académicien, avait obtenu un poste d’enseignant au campus de l’Université du Nigéria à Nsukka. Sa mère elle-même était une pionnière de plein droit: Grace Ifeoma allait être la première femme à occuper le poste de registrar, l’équivalent de secrétaire général de l’université.

Par pure coïncidence, la famille Adichie a emménagé dans une maison autrefois occupée par l’auteur du classique «Le Monde s’effondre» du regretté Chinua Achebe. 

Quand elle avait 10 ans, Chimamanda a découvert les écrits de Chinua Achebe et d’autres auteurs africains tels que Camara Laye, auteur de «L’Enfant Noir». C’est à ce moment qu’elle a découvert que les Africains eux aussi pouvaient écrire des livres, et ce, avec des personnages africains et dans un cadre africain!

C’était comme être née à nouveau!

«C’est grâce à des écrivains comme Chinua Achebe et Camara Laye, que j’ai eu un changement dans ma perception de la littérature. J’ai réalisé que des personnes comme moi, des filles à la peau couleur chocolat, dont les cheveux crépus ne pouvaient former de queue de cheval, pouvaient également exister dans la littérature. Ce que la découverte de la littérature Africain a fait pour moi est extraordinaire ; ça m’a évité de n’avoir qu’une seule notion de ce que devraient être les livres. «

Cet éveil de conscience a changé à jamais l’idée qu’elle se faisait d’elle-même et de son identité.

À la fin de ses études secondaires, la jeune femme s’est inscrite à l’Université du Nigéria à Nsukka pour étudier la médecine. Ce n’était pas son rêve, mais celui de ses parents. Les Adichie avaient une idée arrêtée sur le futur de leurs enfants : il falait qu’ils aient tous des professions qui leur permettraient de bien gagner leur vie. La sœur aînée de Chimamanda était médecin, une autre pharmacienne et son frère ingénieur.

Après avoir tenté de respecter leurs attentes pendant toute une année académique, Chimamanda a décidé de parler à ses parents en toute franchise par rapport à ce choix qui lui pesait. Avec autant de tact que possible, elle leur informa qu’elle avait décidé d’abandonner ses études en médecine pour poursuivre son propre rêve: celui devenir écrivain. 

À sa grande surprise, ses parents n’ont pas rejeté son choix. Au contraire, ils l’ont soutenue alors qu’elle s’attendait qu’ils la fustigent pour cette décision d’abandonner ce domaine qui lui aurait assurer un bon futur.

La jeune femme a souvent ironisé sur le fait que ses parents l’aient si facilement libérée de son obligation de suivre les pas de son frère et ses grandes sœurs.

« Mes parents avaient déjà des enfants raisonnables qui allaient bien gagner leur vie et je pense que ça les rassurait assez et les mettait à l’aise pour sacrifier la plus étrange de leurs enfants. »

Il faut dire qu’ils s’y attendaient peut-être car pendant l’année et demie où leur fille a étudié à Nsukka, elle s’était fait connaître sur le campus en tant que rédactrice en chef du «Compas», un magazine estudiantin dirigé par les étudiants catholiques en médecine de l’université.

En 1997, Chimamanda, âgée de 19 ans, a quitté son pays natal pour aller étudier aux États-Unis où vivait une de ses sœurs. Pour la première fois de sa vie, elle était sur le point de vivre sa propre vie, pas une vie conçue pour elle par sa famille et ses traditions.

Elle avait choisi d’étudier la communication et les sciences politiques à l’Eastern Connecticut State University.

Un an plus tard, à 20 ans, Chimamanda publia ´Par amour pour le Biafra´, une pièce de théâtre sur la guerre entre le Nigéria et sa république sécessionniste du Biafra, guerre dans laquelle son pays s’est retrouvé engouffré à la fin des années 1960. 

Chimamanda, la rêveuse s’est révélée être une militante née!

Après avoir obtenu sa licence au Connecticut en 2001, Chimamanda s’est inscrite dans un programme de Maîtrise en création littéraire dans la prestigieuse université Johns Hopkins basée à Baltimore. Pendant ses études à l’université Johns Hopkins, Chimamanda a poursuivi son amour de l’écriture en publiant des histoires courtes dans le magazine de l’école.

Son premier roman, ‘Purple Hibiscus’, a été publié en 2003. Elle avait à peine 25 ans.

Elle y avait été encouragée par Muhtar Bakare, un visionnaire qui avait quitté la profession lucrative de banquier pour réaliser son rêve de devenir éditeur. Une des choses qu’elle aimait le plus chez Muhtar Bakare, c’est qu’il croyait fermement que quiconque qui sait lire, lira si on rend les livres plus abordables et plus accessibles.

‘Purple Hibiscus’ est l’histoire de Kambili, une jeune fille de 15 ans de famille riche et respectée, mais qui vivait sous la coupe d’un père tyrannique et fanatique religieux. Le roman a connu un succès littéraire instantané et a remporté le prix 2005 du Commonwealth Writers ‘ pour le meilleur premier livre!

L’auteur se rappelle à quel point elle a été émue par une rencontre qu’elle a eue avec une femme qui travaillait comme messagère dans une chaîne de télévision où elle devait faire une interview. Quand elle l’a vue entrer dans le bâtiment, la femme s’est approchée de la jeune écrivain pour lui dire avec fierté qu’elle avait lu le livre.

«Voilà une femme qui faisait partie de la masse des Nigérians ‘ordinaires’ qui n’étaient pas supposés être des lecteurs et qui pourtant avait lu mon livre. Et non seulement elle avait lu le livre, mais elle s’en été appropriée et avait même des idées pour un de mes prochains livre. «

En 2006, Chimamanda a publié son deuxième roman, ‘Half of a Yellow Sun’ (L’autre moitié du soleil). Bien qu’il s’agisse d’une histoire fictive, ‘L’autre moitié du soleil’ est essentiellement basée sur les expériences de ses propres parents au cours de la guerre entre le Nigeria et le Biafra.

‘L’autre moitié du soleil’ est également devenu un best-seller international et a reçu plusieurs prix, dont le Orange Broadband Prize for Fiction, le Anisfield-Wolf Book Award, le PEN ‘Beyond Margins’ Award et le Orange Broadband Prize for Fiction.

La jeune femme était sur une lancée: en 2009, alors qu’elle achevait une deuxième maîtrise à Yale – cette fois dans le domaine de l’histoire de l’Afrique – elle a publié ‘The Thing Around Your Neck’ (Cette chose autour de votre cou), un recueil de nouvelles acclamé par les critiques.

Bien qu’elle soit indéniablement devenue un écrivain de renom, le nom Chimamanda Ngozi Adichie allait devenir un nom connu du monde entier en juillet 2009, lorsqu’elle a été invitée à prendre la parole à la conférence internationale TED Global 2009, qui s’est tenue à Oxford au Royaume-Uni.

Conformément au thème de la conférence, « La substance des choses non vues », la jeune romancière africaine a choisi de parler du « Danger des histoires venant d’une seule source « , un sujet qui, je pense, a touché tous les peuples du monde qui se sont jamais sentis ignorés ou senti que l’histoire véhiculée à leur propos ne représentait pas leur vérité.

Dans sa manière posée, élégante et délibérée que nous aimons tant – je sais que c’est mon cas en tous cas – l’auteur nous a parlé de sa petite enfance et du parcours qu’elle a pris pour réaliser son rêve, utilisant ses propres expériences de vie pour nous alerter des dangers de la construction d’idées fausses sur les gens simplement parce que vous avez appris «tout ce qu’il y a à savoir sur eux» d’une seule et même source.

Ses premiers jours en Amérique, alors qu’elle avait 19 ans, vous rappellerons vos premiers jours dans la diaspora pour ceux qui ont un jour vécu à l’extérieur. Dès son arrivée en Amérique, la jeune Chimamanda n’a pas tardé à se rendre compte que les gens avaient beaucoup d’idées préconçues sur l’Afrique et les Africains, et ils étaient surpris à chaque fois qu’ils réalisaient qu’elle ne correspondait pas à leurs stéréotypes.

«Ma colocataire américaine était constamment choquée par moi. Elle m’a demandé où j’avais appris à si bien parler l’anglais et a été déconcertée lorsque je lui ai dit que l’anglais était la langue officielle du Nigeria. Elle a demandé si elle pouvait écouter ce qu’elle appelait ma «musique tribale» et a donc été très déçue lorsque j’ai produit ma cassette de Mariah Carey », a-t-elle confié, amenant son auditoire à en rire aux larmes.

«Je vais vous dire ce qui m’a frappé: en fait elle s’était sentie désolée pour moi avant même de me rencontrer. Sa position envers moi, en tant qu’Africaine, était une sorte de pitié bien intentionnée et condescendante. Ma colocataire ne connaissait qu’une seule histoire de l’Afrique, une histoire remplie de catastrophes. Dans cette histoire unique, il n’y avait aucune possibilité que les Africains lui ressemblent de quelque manière que ce soit, aucune possibilité qu’ils ne puissent susciter de sentiments plus complexes que la pitié, aucune possibilité de connexion avec eux en tant qu’égaux, en tant qu’humains.

Elle a ensuite demandé si des personnes comme sa colocataire auraient eu une idée aussi étroite de l’Afrique si elles avaient pris la peine de connaître les multiples sources d’histoires d’Africains extraordinaires qui ne correspondaient pas à l’idée que le monde avait de ce qu’un Africain était ou aurait dû être.

L’auteur a conclu son discours par cette déclaration puissante: «Les histoires comptent. Beaucoup d’histoires comptent. Les histoires ont été utilisées pour déposséder et pour faire du mal, mais les histoires peuvent aussi être utilisées pour autonomiser et humaniser. Les histoires peuvent briser la dignité d’un peuple, mais elles peuvent aussi réparer cette dignité brisée. Lorsque nous rejetons cette histoire unique, lorsque nous réalisons qu’il n’y a jamais eu une seule histoire unique, nous retrouvons une sorte de paradis perdu. ”
Le public l’a ovationnée ! 

Chimamanda, la rêveuse, l’écrivain exceptionnelle, s’est révélée être une voix toute exceptionnelle. Une superbe voix des sans-voix!

À ce jour, la vidéo du «Danger des histoires venant d’une seule source» a été visionnée plus de 17,5 millions de fois et la transcription de son discours de 19 minutes a été traduite en 49 langues!

Une autre étape importante dans la vie de Chimamanda est venue en 2013, lorsque son livre ‘Half a Yellow Sun’ a été transformé en un film hollywoodien avec les grandes stars Thandie Newton, Chiwetel Ejiofor et Anika Noni Rose. 

Toutefois cet événement a été quelque fois assombri pendant un moment par le fait que le Bureau du Cinéma Nigérian a tout d’abord interdit de diffuser le film dans le pays, suggérant qu’il pourrait réveiller des tensions ethniques dans le pays, avant de finalement autoriser sa diffusion.

En 2012, environ trois ans après le célèbre discours devenu viral, Chimamanda est revenue à TED avec un autre sujet provocateur: «Nous devrions toutes être des féministes».
Notre oratrice si douée a commencé par parler d’un ami d’enfance qui était décédé depuis. Okoloma, qu’elle considérait comme un grand frère, la traitait souvent de «féministe», mais pas comme compliment, mais d’une façon accusatrice.

« Je pourrais dire de son ton, le même ton que vous utiliseriez pour dire quelque chose comme: » Vous êtes une partisane du terrorisme », dit-elle en riant.

« Je ne savais pas exactement ce que ce mot ‘féministe’ voulait dire, et je ne voulais pas qu’Okoloma sais que je ne savais pas. Alors, je l’ai écarté et j’ai continué à discuter. Et la première chose que j’avais prévu de faire quand je suis rentré à la maison a été de rechercher le mot « féministe » dans le dictionnaire.»

Cette épithète lui a encore été attribué beaucoup[ plus trad dans sa vie. Elle faisait la promotion d’un de ses livres quand elle a reçu un conseil non sollicité de la part d’un compatriote: 

«Vous ne devriez jamais laisser les gens vous appeler une féministe, car les féministes sont des femmes malheureuses parce qu’elles ne peuvent pas trouver de mari.»
Elle a également donné des exemples de sa vie où elle était traitée comme moindre que les hommes, parfois d’une manière si subtile que les gens autour d’elle ne le voyaient pas nécessairement, aveuglés qu’ils étaient par la culture.
«Chaque fois qu’ils m’ignorent, je me sens invisible. Je me sens énervée. Je veux leur dire que je suis tout aussi humaine que les hommes, que je mérite tout autant d’être reconnue. Ce sont de petites choses, mais parfois ce sont les petites choses qui font le plus mal. »

Elle continue avec passion: «Je suis en colère. Le genre, tel qu’il est vécu aujourd’hui, est une grave injustice. Nous devrions tous être en colère! Historiquement, la colère a été à l’origine de grands changements positifs. »

Ses propos étaient enrichissants a plus d’un titre et sa passion ne pouvait que nous pousser à changer notre perception des hommes et des femmes, et en particulier, réfléchir à comment changer la manière dont nous élevons les garçons et les fille, manière qui ne fait qu’aider à perpétuer les préjugés de notre société.

«Le genre est important partout dans le monde, mais je veux me concentrer sur le Nigéria et sur l’Afrique en général, car c’est là où je sais et c’est là où est mon cœur. Et je voudrais aujourd’hui demander que nous commencions à rêver et à planifier un monde différent, un monde plus juste, un monde d’hommes plus heureux et de femmes plus heureuses et plus authentiques. Et voici comment commencer: nous devons élever nos filles différemment. Nous devons également élever nos fils différemment. Nous rendons un très mauvais service aux garçons dans la manière dont nous les élevons; nous étouffons l’humanité en eux. Nous définissons la masculinité de manière si étroite, que la masculinité devient cette petite cage rigide où nous plaçons les garçons à l’intérieur. Nous enseignons aux garçons à avoir peur de la peur. Nous enseignons aux garçons à avoir peur de la faiblesse, de la vulnérabilité. Nous leur apprenons à se masquer, parce qu’ils doivent être, en nigérian, des ‘durs’ !»

«Et ensuite, nous rendons beaucoup moins service aux filles parce que nous les élevons pour répondre aux égos fragiles des hommes. Nous apprenons aux filles à se réduire, à se faire toutes petites. Nous disons aux filles: « Vous pouvez avoir de l’ambition, mais pas trop d’ambition. Vous devez avoir pour objectif de réussir, mais pas trop, sinon vous menaceriez l’homme. »

En effet, il faut changer!

Suite au succès de sa deuxième apparition à la conférence TED, Chimamanda a , publié en 2014 un essai intitulé «Nous devrions tous être féministes». En 2017, l’auteur prolifique a publié «Chère Ijeawele, ou Manifeste féministe en quinze suggestions», un livre écrit comme une lettre à une amie pour parler du féminisme.

Chimamanda Ngozi Adichie et son mari, Dr Ivara Esege, ont une fille de deux ans. Chimamanda partage son temps entre les États-Unis et le Nigéria où elle co-dirige la fondation Farafina Trust, une organisation à but non lucratif créée pour promouvoir la lecture, l’écriture, une culture d’introspection sociale et l’engagement avec la société à travers les arts littéraires.

En 2016, Chimamanda a reçu un doctorat honorifique en lettres humaines de son université Johns Hopkins University et, en 2017, un doctorat honorifique en lettres humaines du Haverford College et de l’Université d’Édimbourg. En 2018, elle a reçu un doctorat honoris causa en lettres humaines d’Amherst College.

Célébrons la Journée internationale de la femme 2019 avec notre célèbre sœur Chimamanda en promettant à toutes les femmes que nous serons tous des féministes. 
Bravo pour votre contribution à l’héritage de l’Afrique, Chimamanda Ngozi Adichie!

Contributeur

Um’Khonde Habamenshi

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