RWANDA: Assassinat à Gakurazo de 15 civils dont 13 ecclésiastiques et 2 jeunes gens.

Dukuzemungu Emmanuel

Le 5 juin 1994, le FPR a assassiné 3 évêques, 9 prêtres, 1 religieux et 2 jeunes gens dont un enfant de 8 ans.

Témoignage d’Emmanuel Dukuzemungu, l’unique rescapé.

Fin de rédaction: 05 juin 2000

Publication: Juin 2014, à l’occasion  de la commémoration à Orléans (France) du 20ème anniversaire de l’assassinat de Gakurazo.

Sommaire

  1. Avant-propos
  1. Introduction
  2. Affluxde déplacés de guerre à Kabgayi, le 7 avril 1994.
  3. Le Diocèse se mobilise pour les déplacés.
  4. La prise de Kabgayi par le FPR, le jeudi, 2 Juin.
  5. Nous sommes faits prisonniers, le jeudi, 2 juin
  6. Conduits à une destination inconnue, la nuit du 2 juin
  7. Tambwe, notre prison,  le vendredi, 3 juin.
  8. Une nouvelle vie subie et acceptée, le samedi, 4 juin.
  9. Conduits à Gakurazo, le dimanche, 5 juin.
  10. La promenade de la Providence, vers 17 h.
  11. Convocation d’une réunion de la mort, vers 19h 00.
  12. Croquis lié à l’assassinat de Gakurazo
  13. Ma cachette est découverte.
  14. La liste des 15 victimes:
  15. Une parodie de prière, le matin du lundi,  6 Juin.
  16. Préparation des obsèques, le lundi, 6 juin
  17. Cérémonie des obsèques, le mardi, 7 juin.
  18. Les services de renseignement du FPR s’activent.
  19. Les langues des trois filles se délient.
  20. Projets d’évasion.
  21. Visite  inopinée du Père Vjecko, le mercredi, 22 juin.
  22. L’ordre de quitter Gakurazo, le jeudi,  23 juin.
  23. De Ruhango vers Rwabusoro (Bugesera), le samedi, 25 juin.
  24. Les Inkotanyi viennent me chercher, la nuit du lundi,  27 juin.
  25. La visite du cardinal Etchegaray à Kabgayi, le mardi, 28 juin.
  26. De Rwabusoro à Rwamagana (Kibungo)
  27. Triste nouvelle de l’assassinat de Frère Balthazar Ntibagendeza
  28. Evasion par le Burundi, le 30 juillet.
  29. Séjour au Grand Séminaire de Bujumbura.
  30. Insécurité au Burundi et guet-apens des « sans-échec », milice batutsi.
  31. Evacuation et arrivée en France, le 8 décembre
  32. Annexe: Quelques repères géographiques et historiques.

0. Avant-propos

Le témoignage ici-bas, une traduction de l’original en Kinyarwanda, a été rédigé au lendemain des événements de Gakurazo du 05 juin 1994. Bien que diffusées 20 après, juin 2014, les informations disponibles à l’époque de la rédaction ont été maintenues telles quelles. Le lecteur non averti  sur le Rwanda pourra trouver, en annexe de ce document,  quelques repères géographiques et historiques permettant de se repérer  dans les faits racontés.

Le dossier dit « de Gakurazo » a été bien documenté dès 1994. Il fait partie des documents  qui ont permis à une Commission d’experts de conclure que le FPR avait « perpétré de graves violations du droit international humanitaire et crimes contre l’humanité. » Les conclusions de  cette Commission de l’ONU ont fortement contribué à la création du TPIR, Tribunal Pénal International pour le Rwanda, basé à Arusha en Tanzanie. Ce tribunal a été créé pour « garantir que les personnes responsables du génocide et d’autres violations graves commises au Rwanda en 1994 soient traduites en justice devant un tribunal indépendant et impartial. » Le Tribunal a enquêté pendant plus de 10 ans sur les crimes commis par des éléments du FPR et a rassemblé des témoignages et des preuves concrètes les incriminant.  A ce jour, comme le souligne bien Human Rights Watch dans une lettre adressée au Procureur général du TPIR et rendue publique le 1er juin 2009, « le Tribunal a jugé seulement des personnes de premier plan responsables du génocide rwandais de 1994 et n’a pas intenté de poursuites contre les officiers du FPR bien qu’ayant juridiction pour juger leurs crimes ».
 

Le Procureur général, Hassan Jallow

 

 Au lieu de procéder à la mise en accusation de ces affaires devant le tribunal basé en Tanzanie, le Procureur général Hassan Jallow a décidé, en juin 2008, de transférer au Rwanda les dossiers des suspects du Front Patriotique Rwandais pour y être poursuivis. Et pourtant, à cette époque, « deux des chambres du Tribunal venaient de rejeter des demandes de transferts au Rwanda pour des affaires de génocide en instance au motif que le système judiciaire rwandais ne  pouvait pas garantir de procès équitable. »[1]

En vue d’un procès des officiers du FPR, les autorités rwandaises ont arrêté quatre officiers militaires en juin 2008 et les ont accusés de crimes de guerre pour les meurtres en 1994 de 15 civils, dont 13 ecclésiastiques et un jeune garçon de 8 ans. A l’issu du procès qualifié  de « parodie de justice à connotation politique » par  Human Rights Watch, deux des officiers ont avoué le meurtre et ont été condamné à huit ans d’emprisonnement (peine réduite à cinq ans en appel). Deux officiers supérieurs ont été acquittés. C’était le 24 octobre 2008.

Depuis lors,  Human Rights Watch a réclamé à maintes reprises « l’évaluation officielle de ce procès » et  a exhorté le Procureur Général Hassan Jallow « à rappeler l’affaire et à la juger en accord avec les preuves disponibles ». Cette requête ne faisait que s’appuyer sur la déclaration de Jallow lui-même.  On se rappelle que dans un rapport au conseil de sécurité de l’ONU en juin 2008, il s’était engagé à « observer de près le procès rwandais du FPR et de rappeler l’affaire si les procédures ne respectaient pas les normes internationales. »

A notre connaissance, aucune suite n’a été donnée à cette requête jusqu’à aujourd’hui. 

 
Paul KAGAME

 

D’anciens hauts cadres du FPR commencent à témoigner. C’est le cas du Dr Théogène Rudasingwa, ancien Secrétaire Général du FPR et Chef de cabinet présidentiel, qui affirme que Monsieur Paul Kagame, l’actuel président du Rwanda,  a personnellement ordonné l’assassinat de civils à Gakurazo, et en a  une responsabilité directe et personnelle.

Y’aurait-il une relation directe entre l’implication directe des autorités rwandaises au plus haut niveau et l’abandon par le Procureur Général Hassan Jallow de poursuites des crimes graves du FPR qui, pourtant, tombent sous la juridiction du TPIR? L’histoire nous le dira. En tout état de cause, comme le fait si bien remarquer l’organisation non gouvernementale Human Rights Watch, « s’abstenir d’aborder… le meurtre par des membres du FPR de dizaines de milliers de civils aboutirait à une impunité dramatique pour les crimes graves commis en 1994, et laisserait de nombreuses personnes avec le sentiment d’une justice partiale, ou « justice du vainqueur ». Un tel résultat nuirait sérieusement aux accomplissements du Tribunal. »

Les efforts des organisations non gouvernementales de défenses des droits de l’homme, comme HRW, pour relever les incohérences du TPIR, montrent bien qu’il y a un malaise devant ce qui peut être considéré comme un scandale du siècle. La communauté internationale donne, en effet, l’impression d’avoir créé pour le Rwanda un tribunal unique en son genre pour garantir l’impunité à des protagonistes favorisés pendant la guerre  et non pour punir tous les coupables. « A la différence du TPIY (Tribunal international pour la Yougoslavie) qui a apporté des charges contre chacun des protagonistes, seuls les membres de l’ancien gouvernement rwandais et des anciennes forces armées rwandaises sont parmi les accusés du TPIR. »

On se demande si le problème rwandais intéresse tant les décideurs de ce monde. Au lieu d’appréhender le drame rwandais dans toute sa globalité et aider à éliminer le mal dans sa profondeur en poursuivant tous les coupables, certaines puissances ont plutôt  opté pour une sorte de  mascarade obéissant à des logiques inavouées. Si non, comment expliquer  les incohérences notoires de Hassan Jallow lorsqu’il a pris la décision de transférer le dossier de Gakurazo au Rwanda? Sans oublier le silence assourdissant de l’ONU incapable de rappeler à l’ordre un tribunal qu’il a lui-même créé? La réponse est dans le constat du Prof.Peter Erlinder[2] quand il s’insurge contre ce qu’il qualifie de « manipulations politiques manifestes …[qui] ont transformé le Tribunal pour le Rwanda en un instrument des grandes puissances pour leur politique étrangère plutôt qu’un exemple à suivre par la justice internationale. » Il n’y a, en tout cas, pas d’autres explications possibles quand nous nous rappelons de ce qui est arrivé à Madame Carla Del Ponte lorsqu’elle a voulu, s’appuyant sur des preuves irréfutables, en l’occurrence, l’assassinat de Gakurazo, appliquer une  justice impartiale. Cet ancien Procureur en chef du TPIR fut évincé de son poste au TPIR en 2003 parce qu’elle avait « suggéré que les deux parties avaient commis des crimes » et qu’elle recommandait publiquement « que les deux parties en conflit devaient répondre de leurs crimes connus sous le nom de «génocide rwandais». »

 
Brig. Gen. Innocent KABANDANA

 

La présence d’un suspect de crimes sur le sol américain est un autre exemple frappant. Le Général Innocent Kabandana pointé du doigt par madame Espérance Mukashema[3] comme étant un des cerveaux des assassinats de Gakurazo est aujourd’hui Chargé d’affaires à l’ambassade du Rwanda aux Etats-Unis. Le témoin affirme que « ce dernier faisait aussi parti du groupe qui a amené les évêques le 05 juin 1994. Il était lieutenant, et faisait partie des personnes qu’on appelait « les psis ». C’était des personnes qui organisaient des réunions. Kabandana participait à la prise de toutes les décisions, il ne pouvait pas ignorer ce projet d’assassinat, dans lequel il a été activement impliqué.»

Il est grand temps que ces puissances prennent leur responsabilité devant le peuple rwandais et le monde entier car il serait anormal que la guerre du Rwanda soit « la seule guerre dans l’histoire où un seul protagoniste a commis des crimes pendant la guerre ». A quoi aura servi le TPIR, si cette création de l’ONU pour le Rwanda, unique en son genre par ses méthodes, n’a pas réussi à rejeter « l’impunité judiciaire érigée »? Quoi qu’il en soit,  la communauté internationale ne pourra jamais dire qu’elle n’était pas au courant puisque les enquêtes ont  rassemblé « des témoignages et des preuves concrètes ».

L’attitude de l’Église catholique rwandaise mérite une attention particulière. Alors qu’elle est la première concernée par le dossier de Gakurazo, du fait du rang qu’occupaient la majorité des victimes au sein de la hiérarchie, l’Église rwandaise a opté pour le  silence complet et donc complaisant. Certes, le contexte politique est difficile. Néanmoins, une déclaration officielle émanant de la conférence épiscopale et donnant la position et les attentes de l’Église sur le drame de Gakurazo aurait servi de référence et de témoignage. Et pourtant, cela fait 20 ans que les victimes de Gakurazo attendent une sépulture digne des humains et qu’en particulier, deux Évêques doivent être enterrés dans leurs cathédrales respectives comme le veut la Tradition. Où en sont les démarches? N’ y a-t-il pas le risque que la mémoire collective et l’histoire rwandaises retiennent qu’au moment où il fallait du courage et de la ténacité, l’Église a plutôt  préféré  le confort, voire même de la légèreté avec le pouvoir en place?

Il est plus qu’urgent que les uns et les autres se rappellent que la seule maîtresse de nos consciences c’est la Vérité et que le pire ennemi, en tout cas pour le Rwanda, est celui qui, d’où qu’il vienne et qui qu’il soit, tente de s’approprier les consciences et en faire ses esclaves.

L’histoire ne retient que ceux qui, même dans la douleur et l’incompréhension, font  le bon choix, celui de ne servir que la Vérité.

  1. Introduction

Je suis l’unique rescapé d’une tragédie qui a emporté 3 évêques, 9 prêtres, un religieux et deux jeunes dont un petit enfant d’environ sept ans. C’était le dimanche, 05 juin 1994, à Gakurazo, commune Mukingi, préfecture Gitarama[4], dans une communauté religieuse. Ce massacre a été fait par le FPR[5] et a, très rapidement, été présenté comme un acte isolé venant de quelques éléments non identifiés.

Peu de gens sont, jusqu’à aujourd’hui, au courant des faits dont j’ai été témoin et que je veux rendre publics.

Que s’est-il passé réellement ? 

2. Afflux de déplacés de guerre à Kabgayi, le vendredi, 7 avril 1994. 
Avril 1994 : depuis 9 mois, je vis avec d’autres prêtres à la paroisse cathédrale de Kabgayi (préfecture Gitarama) où j’exerce mon ministère.

La Cathédrale de Kabgayi datant de 1925 et la plus ancienne du Rwanda, située à 3 klm de Gitarama.

Le vendredi après-midi, 7 Avril 1994, le lendemain de l’assassinat du président Juvénal Habyarimana, nous sommes surpris par l’arrivée des fugitifs,  en majorité des femmes et des enfants. Ils nous disent qu’ils fuient la capitale Kigali à cause des massacres. Ils sont là dans la cour de récréation de l’école primaire, en face de la Cathédrale. Parmi eux, il y en a qui demandent à être hébergés pour une nuit avant de poursuivre, le lendemain, la route qui les amènera dans leurs préfectures natales (Butare, Cyangugu et  Kibuye). Les autres demandent carrément d’être accueillis à demeure. Parmi ces derniers, il y a tout d’abord des Batutsi qui ont  peur de rentrer chez eux. Il y a ensuite des Bahutu originaires de Byumba qui, de Kigali, n’ont pu aller chez eux à cause de la reprise  des combats dans la région.

Nous voyons arriver aussi des véhicules transportant des familles de militaires et de dignitaires.

En très peu de semaines, tous les locaux de Kabgayi, évêché et établissements scolaires, sont remplis de fugitifs. Ils ne viennent plus seulement de Kigali mais des communes de Gitarama et d’autres préfectures, surtout Kibuye et Kibungo. Au début de juin, il y a à Kabgayi environ trente mille réfugiés.

Comment vivent-ils ?

  1. Le Diocèse se mobilise pour les déplacés.

Le samedi 9 avril, le lendemain de l’arrivée des réfugiés à Kabgayi, l’abbé Rwabilinda JMV, vicaire général de l’évêque Thaddée Nsengiyumva, convoque une réunion. Participent à cette réunion les prêtres de la paroisse cathédrale de Kabgayi dont je fais partie et les chefs d’établissements sous l’autorité directe ou indirecte du diocèse, à savoir le grand et le petit séminaires, les communautés religieuses, l’hôpital et les écoles secondaires du lieu.

Objet de la réunion : comment venir en aide le plus vite possible aux réfugiés? Le plus urgent, c’est de trouver des vivres pour les enfants, d’autant plus que nous ne voyons pas quand et comment peuvent venir les aides de l’extérieur.

Les économes sont donc invités à puiser dans les stocks des différentes communautés et  à fournir le matériel nécessaire.

A certains d’entre nous sont confiés les rôles que réclament les circonstances. C’est ainsi que l’abbé Alfred Kayibanda se voit confier le rôle de veilleur de sécurité des réfugiés tandis que le Docteur Oswald, directeur de ESI[6] A3, va s’occuper des soins des malades. Quant à Vjecko Curic missionnaire franciscain croate, curé de Kivumu qui n’est pas présent à la réunion, il lui est confié la charge de recherche d’aides partout où c’est  possible.

Il est question, avant la fin de la réunion, du rôle des pouvoirs publics. Il est  évident que l’Eglise ne pourra pas à  elle seule s’occuper des problèmes du moment. Il faut que les pouvoirs publics assument leur rôle quant à la sécurité des gens et à l’octroi des laissez-passer aux personnes qui s’occupent des réfugiés. L’Abbé JMV Rwabilinda se charge ainsi d’être notre porte-parole auprès des autorités préfectorales. Nous nous promettons aussi de nous retrouver dans les jours à venir.

C’est dans ces conditions que, dès ce jour, naît  ce qu’il a été convenu d’appeler “ Comité d’accueil des déplacés de guerre de Kabgayi ”. Ce comité jouera, dans la suite, un rôle capital quand les O N G comme PAM (Programme Alimentaire Mondial) et CRS (Catholic Relief Services) viendront à Kabgayi travailler pour les réfugiés. Ils le choisiront comme interlocuteur privilégié. Les autorités préfectorales  finiront elles aussi par  travailler avec lui pour tout ce qui regarde les aides  aux réfugiés. C’est quand les réfugiés de Byumba seront contraints de quitter Nyacyonga, près de Kigali, et seront installés à Kamonyi en commune Taba et au nouveau stade de Gahogo en  commune Nyamabuye.

Les jours suivants, les aides en vivres, médicaments et  matériels arrivent donc à Kabgayi grâce au père Vjecko qui les amène de Bujumbura (Burundi). C’est à ce moment-là  que  François Muligo curé de la paroisse cathédrale de Kabgayi est chargé d’accompagner des camions qui, de l’Akanyaru (frontière entre le Rwanda et le Burundi), apportent ces aides. Je suis quant à moi chargé de la gestion des stocks installés à l’économat de Kabgayi et à la paroisse de Kivumu. Les aides sont octroyées par le PAM (Programme Alimentaire Mondial) de Bujumbura. Elles augmenteront petit à petit, ce qui n’empêchera pas les difficultés de  distribution à cause du nombre croissant des réfugiés que les chefs des sections n’arrivent plus à gérer dans les camps.

L’insécurité est, cependant, le plus grand problème. Des Interahamwe[7]venant  surtout de Kigali et certains politiciens qui passent à Kabgayi trouvent que prendre en charge ces réfugiés est une absurdité totale de la part de l’Eglise. Kabgayi est, pour eux, un fief d’ennemis et de traîtres. Il faut avouer que, même si les Interahamwe n’osent pas attaquer ouvertement la cité de Kabgayi, des hommes et jeunes adolescents disparaissent. L’abbé Kayibanda Alfred, avec un courage extraordinaire,  pourra sauver des vies humaines, mais pas  toutes.

La psychose liée à la guerre  gagne du terrain.

Il se fait que, depuis le 11 avril, contraint de fuir la capitale Kigali à cause des combats, le « gouvernement de transition »  s’est installé  à Gitarama. On s’est pris à espérer que la présence de ces hauts responsables éloignera les combats de la région. Mais, vers la fin du mois de mai,  par certains signes, on se rend compte que l’avenir est plutôt incertain.

En effet, en même temps que la radio RTLM (Radio télévision des mille collines) manipule la population en lui faisant croire que  les FAR (Forces armées rwandaises) ont la situation en main, une vague  de réfugiés nous arrivent massivement à Kabgayi. Les gens fuient  cette fois-ci les combats qui se déroulent au centre de la Capitale et la vague se déverse sur la route de Kigali-Butare pour, la plus part, s’arrêter à Kabgayi. Tous ces gens nous affirment que l’aéroport de Kanombe et même certains quartiers de la ville, entre autres Kacyiru, seraient tombés entre les mains des Inkotanyi[8]. Ceux qui, à Kabgayi, captent les radios étrangères et Radio Muhabura des Inkotanyi affirment, quant à eux,  que la région entière de Kibungo, à l’est du pays, ainsi que le Bugesera, Kigali sud, ne sont plus sous contrôle des FAR (Forces armées rwandaises). Selon eux, les Inkotanyi auraient  d’ailleurs comme objectif de monter vers le Centre du pays, d’envahir donc Gitarama et Kabgayi en passant par la ville de Ruhango (commune Tambwe). Ruhango n’est qu’à 15 Kms de l’endroit  où nous sommes.

A partir du  30 mai, les événements se précipitent:

Ruhango vient de tomber entre les mains des Inkotanyi.  La nouvelle est confirmée par les chauffeurs des camions. Etant partis charger les vivres  à Akanyaru, ces chauffeurs viennent de faire demi-tour. La route Kigali-Butare passant par Ruhango est impraticable.

Nous sommes coupés de tout : la pénurie s’installe. Il nous est, chaque jour, plus difficile de gérer les stocks des vivres à cause du manque d’approvisionnement.

  1. La prise de Kabgayi par le FPR, le jeudi, 2 Juin.

 

Trois jours plus tard,  le jeudi, 2 juin, à l’aube, je suis réveillé par un bruit terrible : des armes lourdes se font entendre, tout près, on en a l’impression, de Kabgayi.

Vers 10 heures, la situation devient préoccupante. Bien que les armes lourdes se soient tues, les armes légères prennent le relais et leur crépitement s’amplifie. Ce bruit nous fait craindre le pire: nous pensons au massacre des réfugiés. Depuis un certain temps, en effet, des rumeurs orchestrées par les Interahamwe nous sont parvenues : il n’est pas normal que Kabgayi soit un bastion de Batutsi alors qu’ailleurs on a“ travaillé ”. Ce terme  était en vogue et voulait signifier saccager et piller les biens des Batutsi et Bahutu considérés comme traîtres et voués à la mort pour la plus part. Nous avons appris en outre, selon les mêmes rumeurs, que Kabgayi sera réduite en ruine si les Inkotanyi poursuivent leurs attaques. Voilà donc ce qui nous fait penser que l’on est en train de massacrer les réfugiés.

Il ne s’agit  pas de massacres, les combats se sont plutôt rapprochés  de nous.

En effet, vers 11 h00, alors que je suis dans la cour de l’évêché avec d’autres personnes, nous apercevons des militaires sur la colline d’en face toute proche, celle de Gihuma, en haut du  plus grand camp de réfugiés installé au Centre Saint Kagwa. Nous les prenons pour  des militaires de l’armée régulière rwandaise mais voilà que bizarrement les gardes (des soldats) qui étaient à l’entrée de l’évêché ainsi que d’autres personnes qui avaient été hébergées à l’évêché disparaissent soudainement. La fuite de ces soldats révèle qu’il y a quelque chose d’anormal, ce qui, d’ailleurs, provoque un affolement  des personnes présentes à l’évêché.

Au même moment, nous entendons une clameur intense monter du camp des réfugiés du “ Centre saint Kagwa ”. Une peur subite m’envahit: ce n’était pas  des militaires de l’armée régulière rwandaise que nous apercevions sur la colline de Gihuma mais bien des Inkotanyi  qui ont commencé à encercler Kabgayi.

A l’évêché nous ne sommes plus nombreux. Tous les autres sont partis. Il ne reste plus que nous les prêtres, les ouvriers et quelques réfugiés dont les évêques Vincent Nsengiyumva et Joseph Ruzindana. Les deux évêques, Vincent Nsegiyumva (Kigali) et  Joseph Ruzindana (Byumba), étaient arrivés à Kabgayi  à la mi-mai. Comme d’autres, ils fuyaient la capitale Kigali où les combats s’intensifiaient. En partance à Rome pour le synode des évêques africains, Mgr Joseph Ruzindana avait été retenu dans la capitale dès l’attentat du 6 avril contre l’avion du président Juvénal Habyalimana.

A l’évêché, on peut y voir aussi des membres de la famille de l’évêque Thaddée Nsengiyumva. Ils ont été, depuis des mois, accueillis  à Kabgayi  après avoir été chassés de Byumba  à cause de la guerre de 1990.
L’évêque Thaddée Nsengiyumva nous conseille de tous partir et dit qu’il  partira le dernier. C’est ainsi que ceux qui s’occupent des enfants réfugiés de Byumba commencent à les mettre rapidement dans les véhicules du diocèse garés dans l’économat. Quant à nous, les prêtres, nous nous précipitons chez l’économe général, l’abbé Sylvestre Ndaberetse, pour avoir un peu d’argent de poche.  L’abbé Emmanuel Uwimana, Recteur du Petit séminaire, vient de me convaincre que nous devons, lui et moi, nous rendre provisoirement chez lui à Kayenzi, le temps que la situation s’éclaircisse à Kabgayi.

Tout le monde s’affaire. Pendant que les uns se précipitent aux réserves d’essence, d’autres vont faire leur valise. Moi-même je suis allé chercher de l’essence et j’ai eu la chance d’en avoir parmi les premiers. Il ne me reste qu’à faire rapidement  ma valise et à rejoindre, comme convenu, mon confrère Emmanuel au séminaire. Mais voilà  que  les ouvriers de la paroisse s’exclament  et m’appellent: “ on est en train de briser les vitres de votre véhicule ”. Je viens et, en regardant à travers le portail, vois effectivement une troupe de gens qui a encerclé mon véhicule et qui réclame: “  le propriétaire de ce véhicule doit nous donner la clef de contact ”. Je m’aperçois vite qu’il s’agit des réfugiés venus des camps, ce que me révèle un mot que certains lancent aux autres : “  Hé ! Ne touchez pas à ce véhicule, il est à l’abbé ”. Je commence d’ailleurs à ouvrir le portail pour les en empêcher, quand mon confrère Alfred  qui a suivi toute la scène d’une fenêtre de l’étage m’interpelle et me conseille de ne pas m’y risquer. Je vois partir le véhicule et oublie mon départ avec Emmanuel.

Quelques minutes après, nous assistons à un spectacle étonnant. En face de nous,  devant le l’école primaire, une longue colonne de réfugiés, encadrée par des militaires,  s’en va lentement, en silence, et se dirige vers la route principale.

Après ce  départ, tout Kabgayi sombre dans le silence. Plus rien ne bouge, on se croirait sur une terre déserte. On peut cependant apercevoir, en habits militaires, des individus qui circulent. Nulle doute que ce sont des Inkotanyi puisque ce sont des êtres de grande taille et minces. Ils sont en uniforme et on pourrait donc facilement les prendre pour des  militaires de l’armée régulière, mais on s’aperçoit vite qu’ils n’en sont pas à cause de leur tenue particulière, bérets légers et casquettes, bottes ou baskets.

C’est d’une fenêtre de notre étage que moi et Alfred suivons tout cela.

Vers 13 h, nous voyons arriver trois Inkotanyi  qui s’arrêtent sur les estrades devant la Basilique, en face de nous. Ils commencent à appeler par son prénom l’abbé Fidèle Gahonzire (aumônier de l’hôpital qui a son logement au presbytère). Ils lui demandent de venir et de partir avec eux. Ils appellent plusieurs fois sans obtenir de  réponse. Ils viennent taper fort au portail mais personne n’ouvre. Ils insistent, en nous disant de ne pas avoir peur de nous approcher, et demandent que nous ouvrions le portail.

Mais voilà qu’un homme s’introduit chez nous par la porte donnant sur l’évêché. On ne sait pas trop par où il a pu y accéder. Dès que je l’aperçois, je le reconnais car il faisait  partie d’un groupe de réfugiés qui venait  nous aider à l’économat général[9]. Il nous dévisage  d’un air méfiant, demande qui nous sommes. Nous les prêtres, on ne dit rien. L’une d’entre les trois jeunes filles présentes  prend immédiatement la parole et explique qui nous sommes. L’Inkotanyi n’écoute pas. Il poursuit son chemin en passant par la grande porte du presbytère et va ouvrir le portail aux trois autres.

Là, devant le parvis de la Basilique, il y’avait trois Inkotanyi. Alfred Kayibanda nous décide à aller aux devant d’eux et les saluer, non sans méfiance. Ils nous posent quelques questions sur notre profession. Mais je fais demi-tour et  vais vite prévenir ceux de l’évêché. Je trouve tout le monde à l’extérieur dans la cour.

Quelques minutes plus tard, nous sommes rejoints par tous ceux que j’ai laissés derrière moi. Les Inkotanyi demandent qui nous sommes. C’est ainsi qu’ils apprennent la présence de trois évêques parmi nous: Vincent Nsengiyumva (Kigali), Joseph Ruzindana (Byumba) et Thaddée Nsengiyunva (Kabgayi).

Il y a aussi des abbés. Tout d’abord, deux plus âgés, à savoir Denys Mutabazi, blessé pendant la guerre et venu de Nyundo se faire soigner,  et Vincent Gasabwoya, ancien vicaire général de Mgr André Perraudin, évêque-émérite de Kabgayi. Ensuite, deux plus jeunes,  Bernard Ntamugabumwe et JMV Rwabilinda.

Mais il n’y a pas que le clergé. La plupart des employés de l’évêché dont les sœurs franciscaines qui s’occupent de l’intendance sont encore là. On aperçoit aussi quelques réfugiés parmi ceux venus de Byumba.

Il faut dire qu’il ne reste, pratiquement, que les seuls habitants de la maison lorsque les Inkotanyi entrent dans l’évêché. Les réfugiés qui y ont été hébergés  depuis quelques semaines ont, presque tous,  eu le temps de prendre la fuite.

  1. Nous sommes faits prisonniers, le jeudi, 2 juinNous sommes donc tous là, dans la cour de l’évêché, en face des bureaux de l’évêque. Les Inkotanyi nous demandent de sortir de l’évêché. Passant par la porte du presbytère, nous débouchons, conduits par les Inkotanyi, sur la basilique. Ils nous  arrêtent devant l’imprimerie. Quelques instants après, d’autres personnes dont les frères Joséphites[10] et des religieuses vivant à Kabgayi nous rejoignent. Nous sommes un groupe d’environ cent personnes.Nous sommes là à attendre la décision de nos nouveaux maîtres, et voilà que les évêques sont séparés de nous. Nous les voyons parler avec les Inkotanyi, puis s’éloigner avec eux  comme pour une promenade. JMV Rwabilinda, François Muligo, Innocent Gasabwoya, Denys Mutabazi et Jean-Baptiste Nsinga (supérieur général des Joséphites) les suivent. Ils prennent la route qui longe la maison des Frères Joséphites pour aboutir à la route principale. Ils prennent ensuite la direction de l’école des infirmières.

    Quant à nous, en attendant les ordres des Inkotanyi, nous restons sur place. Personne ne dit mot, nos visages trahissent notre appréhension. Les Inkotanyi déambulent autour de nous, nous dévisagent avec curiosité. Parmi eux, il y a un jeune garçon d’environ 14 ans qui nous regarde avec mépris.

    Mon attention se porte sur ces soldats, Inkotanyi, dont j’ai longtemps entendu parler. Je réalise que ce sont des êtres humains comme nous et parlent notre langue. Je ne peux cependant chasser le souvenir des mises en gardes de Radio Rwanda qui me glacent d’effroi : ces hommes sont-ils vraiment de grands méchants qui assassinent sauvagement ceux qu’ils attrapent? En même temps, la présence de ceux qui sont avec moi me réconforte.

    Quelque temps après, l’un parmi les Inkotanyi nous dit de quitter les lieux  et d’aller dans les régions où il n ‘y a plus de combat, soit  Byimana, soit  Ruhango.  L’abbé Fidèle Gahonzire va le voir et lui demande s’ils peuvent nous permettre d’aller d’abord faire nos bagages. La permission reçue, nous retournons au presbytère où  nous trouvons nos appartements saccagés.  Des Inkotanyi festoient avec nos réserves de boisson et de nourriture.

    Mais nous n’avons plus de cœur à manger. Nous nous hâtons de boucler nos bagages sous l’œil avide des Inkotanyi qui contrôlent tout. Il n‘y a plus d’intimité. Où que tu ailles, ils te suivent et voient tout ce que tu emportes. Une fois que les valises sont sorties et  posées dans la cour, ils les font rouvrir.

    Avant de partir, nous attendons le retour des évêques et des prêtres qui ne sont pas encore de retour. La présence de François Muligo nous est, en tout cas, indispensable : c’est lui qui a la clé de contact d’une camionnette stationnée dans la cour du presbytère et nous comptons y mettre nos affaires. D’autres personnes dont les religieuses et l’abbé Bernard Ntamugabumwe de l’évêché nous ont, entre temps, rejoints et  nous comptons partir ensemble. Mais voilà que notre attente dure tout l’après-midi, jusqu’à ce que les Inkotanyi nous annoncent que le départ est reporté au lendemain.

    Certains d’entre nous commencent à rentrer leurs bagages lorsque, tout à coup, nous entendons le sifflement d’une bombe qui, au même moment, s’écrase non loin de là où nous sommes. Le bruit terrible provoque un affolement : on se bouscule aux portes, chacun voulant se camoufler. Au moins trois fois les bombes s’abattent sur Kabgayi. Nous ignorons qui les envoie mais nul doute que c’est l’armée régulière qui veut prendre sa revanche. Nous nous terrons tous dans les différentes pièces du presbytère. Personne ne parle, nous attendons dans la peur qu’une bombe nous tombe sur la tête.

  1. Conduits à une destination inconnue, la nuit du 2 juin.Nous sommes donc près d’une cinquantaine à nous entasser dans le vestibule et dans d’autres pièces du presbytère.Vers 19 h 00, nous entendons la porte d’entrée du presbytère s’ouvrir, des pas et des voix basses. Ce sont les Inkotanyi qui amènent les évêques et les prêtres. Comme ils heurtent des personnes couchées à même le sol dans le vestibule, l’un d’entre les Inkotanyi tonne : « qui est là ? ». On lui répond que nous sommes en majorité des prêtres et des religieuses et que nous nous sommes mis à l’abri  par peur des bombes.

    L’Inkotanyi exige alors  que tous les prêtres présents suivent les évêques. Les religieuses, dans un cri unanime, déplorent notre départ. L’Inkotanyi les rassure aussitôt en leur  disant que, pour elles aussi, le départ  ne va pas tarder.

    Fidèle, Bernard, Alfred et moi, nous prenons nos bagages et allons attendre les évêques dehors, devant la basilique. Ces derniers sont dans leur logement. Ils ont eu comme consigne de faire vite leur valise et d’être prêts pour le départ. Ils reviennent sans tarder frugalement chargés: Mgr Thaddée a choisi de ne prendre qu’un porte-document et une lampe halogène  au moment où François Muligo a préféré ne venir qu’avec une couverture.

    Si ce départ ne concerne que le clergé,  d’autres personnes ont absolument tenu à se joindre à nous, se faisant passer pour des employés qui transportent nos bagages. Il s’agit de Stanislas Twahirwa, un jeune réfugié de Byumba, et de trois jeunes filles. Christine Mukankubito travaillait à la station d’essence  de l’évêché. Drocella était employée à l’école de Gahogo fondée par l’abbé Alfred Kayibanda. Josélyne Uwurukundo originaire de Musambira avait échappé de justesse au massacre de sa famille.

    Ces trois jeunes filles font partie des personnes hébergées par la paroisse. Tous les autres gens ont, surtout ce matin-là et même dès deux jours avant, choisi de s’en aller.  Ces trois filles batutsi, elles, n’ont pas de raison de fuir l’arrivée du FPR.

    Les Inkotanyi nous alignent et nous emmènent. Nous passons devant la basilique, prenons la rue qui traverse le grand champ de haricots aménagé par l’abbé François Muligo et accédons à la route principale, à l’arrêt des taxis. Là, nous tombons sur une troupe de soldats Inkotanyi qui se reposent, visiblement épuisés. Beaucoup d’entre eux sont étendus par terre, d’autres, moins nombreux, sont assis autour d’une carte géographique des régions du Rwanda qu’ils scrutent attentivement à la lumière de lampes torches. L’on aperçoit, un peu à l’écart, des armes de toutes sortes que d’autres soldats ont démontées et sont en train de nettoyer.

    Les Inkotanyi nous font passer par la route qui, à 400m, mène à l’école des infirmières. Nous n’allons pas plus loin puisque, à quelques 100m, ils nous arrêtent devant une des maisons qui, en bas, longent la route. Ce sont les logements des professeurs de l’école. Ils nous  disent de rester devant la véranda et d’y attendre un véhicule. Les évêques nous apprennent que c’est ici même qu’ils ont passé tout l’après-midi. Quant à Emmanuel Uwimana, il les y a rejoints un peu plus tard, amené du petit séminaire par des Inkotanyi. Et si nous les avons vus tous revenir à l’évêché, c’est parce que les Inkotanyi venaient de leur annoncer que la  décision venait d’être prise de les évacuer, le temps que la région retrouve le calme.

    Notre attente dure des heures, ce qui pousse certains d’entre nous à sortir les couvertures de leurs bagages  et à se coucher. Les Inkotanyi qui sont là à nous surveiller ne nous adressent aucun mot. Mais l’un d’eux s’est, entre temps,  approché des jeunes  filles et a voulu savoir pourquoi elles se sont mises dans le groupe des prêtres alors qu’elles ne sont  même pas religieuses. Elles répondent que si elles sont encore en vie, c’est grâce à ces prêtres et qu’elles les suivront  partout où ils iront. L’Inkotanyi  rétorque qu’elles n’ont aucune raison  de se coller au clergé, qu’il va donc les ramener avec d’autres filles. Mais, elles le supplient de ne pas les séparer de nous. Devant son refus, elles commencent à pleurer et  l’Inkotanyi finit par céder.

    Vers une heure du matin, vient un Inkotanyi qui s’adresse aux évêques et aux deux prêtres âgés et leur demande de le suivre pour monter dans un véhicule qui les attend. A nous autres il demande d’attendre notre tour. Les évêques et les deux prêtres âgés, Innocent Gasabwoya et Denys Mutabazi, accompagnés de JMV Rwabilinda nous quittent. Le véhicule qui les prend nous le voyons partir de l’arrêt des taxis, à quelques mètres de l’endroit où nous nous trouvons.

    Deux heures après, arrivent des Inkotanyi. L’un d’eux nous apprend qu’un véhicule nous attend. Nous sommes onze : les trois jeunes filles et le garçon, frère Jean-Baptiste Nsinga, les abbés François Muligo, Alfred Kayibanda, Emmanuel Uwimana, Bernard Ntamugabumwe, Fidèle Gahonzire et moi-même. Nos bagages à la main, nous suivons l’Inkotanyi. A l’arrêt des taxis, sur la route Kigali-Butare, nous trouvons deux camionnettes qui nous attendent. L’une des camionnettes n’est autre que celle qu’on m’a volée la veille. Des dizaines d’autres véhicules sont garés tout au long de cette route. La majorité provient de l’évêché qui abritait beaucoup de véhicules laissés par ceux que la guerre a poussé à quitter le pays, entre autres  beaucoup de religieux missionnaires.

    Nous prenons la direction de Butare. Nous sommes assis à l’avant du véhicule tandis que l’arrière est bondé d’Inkotanyi. La nuit est très calme. Dès la colline de Karama jusqu’à Ntenyo, la route est jonchée de feuilles d’arbres et de sorgho encore vertes, signe des combats acharnés qui s’y sont déroulés la veille. Arrivés à « Mugina w’imvuzo », une bourgade située entre Byimana et Ruhango, les Inkotanyi descendent et s’arrêtent à une barrière à l’entrée de la ville. Nous poursuivons la route.  A Ruhango, à peu près 15 km de Kabgayi, le conducteur quitte la route principale et prend,  à gauche, la route qui mène au bureau communal de Tambwe, à 600m. Là, sur la gauche, à 200m, devant la maison d’habitation du bourgmestre, il stoppe. Le premier véhicule qui a emmené nos compagnons est déjà garé là. Les Inkotanyi nous emmènent à pieds. Nous passons par une rue qui, longeant la maison du bourgmestre, donne sur une maison isolée en haut de la colline. A l’extérieur, deux gardes veillent. On nous fait entrer et une lampe à pétrole donne de la lumière. L’Inkotanyi nous  dit que c’est notre logement. Ceux qui disposent de couvertures les sortent, les autres s’étendent sur un  divan qui se trouve dans ce salon. Il est autour de trois heures du matin et bientôt il fera jour.

  1. Tambwe, notre prison, le vendredi, 3 juin.Je suis réveillé dès l’aurore par un soldat qui, de la pièce voisine, sort une personne dont les bras sont ligotés par derrière. C’est aussi dans cette même maison, quoique nous l’ignorions, qu’ont passé la nuit les évêques et les prêtres partis avec eux. Une pièce  a servi de chambre aux évêques et à JMV Rwabilinda tandis que les deux prêtres âgés ont logé dans une autre.Nous sommes tous levés à 8h 00. On nous sert un thé pour le petit déjeuner. Assis à la véranda, nous le dégustons avec des biscuits (compact food) dont j’ai pu prendre quelques paquets avec moi lors de notre départ de Kabgayi. Ensuite, l’Inkotanyi qui nous surveille depuis le matin nous demande la liste de nos noms. C’est moi qui la fais. Nous sommes en tout dix-sept personnes dont trois évêques, neuf prêtres, un religieux, trois filles et un garçon. J’apprends que ce dernier a entre temps été soumis à un interrogatoire pour connaître son identité véritable.

    Nous sommes là désœuvrés. On ne nous donne aucune instruction. Nous nous rendons, en tout cas, compte que notre situation a quelque chose d’ambigu. Alfred Kayibanda, Emmanuel Uwimana et moi-même, nous essayons de comprendre pourquoi, pour nous évacuer provisoirement comme ils nous l’ont dit, les Inkotanyi ont choisi de nous isoler dans cet endroit caché au lieu de nous amener dans des lieux habités et aménagés pour l’accueil comme la paroisse Ruhango à côté de nous, ou Nyanza plus loin.

    Tout cela me paraît flou, même si je me rends compte que nous sommes bien traités. Alfred et Emmanuel sont plus positifs. Pour Alfred, s’ils ont choisi de nous mettre à l’écart, dans un endroit non connu, c’est parce qu’ils veulent  provoquer des réactions de la part de ceux qu’inquiétera  notre disparition. Emmanuel est, quant à lui, convaincu que notre  retour à Kabgayi est une question de jours, le temps que le calme y revienne. Il fonde son argument sur la promesse faite par les Inkotanyi lors de notre départ de Kabgayi. Il est vrai que ces derniers ont bien décrit leur action comme un geste humanitaire.

    Une chose nous paraît, à nous tous,  en tout cas, évidente. C’est que notre séjour en cet endroit risque de durer. C’est d’ailleurs pourquoi nous commençons à nous poser la question des célébrations eucharistiques. Mgr Thaddée Nsengiyumva écrit  une lettre au père Stany Urbaniak, prêtre polonais, curé de la paroisse Ruhango,  lui demandant de nous faire parvenir le nécessaire pour la messe. La lettre est confiée au soldat qui nous surveille.

    La journée nous paraît longue.  Certains d’entre nous ne supportent pas de rester les bras croisés,  assis sans rien faire. C’est ainsi que François et JMV se mettent à nettoyer la cour de la maison qui semble être devenue notre demeure. Nous faisant remarquer que le sorgho et les bananes sont mûrs, JMV nous déride en nous promettant de nous faire goûter prochainement à la bière de solgho et au vin de bananes. Mais pour cela, dit-il, il nous faut apprendre à“ kubohoza”  (nous servir) à notre tour.

    C’est avec la naissance des partis politiques, trois années auparavant, que l’expression « kubohoza » est née. Les adeptes des partis d’opposition l’employaient dès qu’ils réussissaient à faire sortir du MRND (parti unique au pouvoir) un militant qu’ils récupéraient. C’est alors qu’ils disaient : “ twamubohoje ” (nous l’avons libéré). Il y eut cependant un glissement de sens lors des troubles d’avril 1994. L’expression fut récupérée dès qu’il s’agissait de piller, avec le sens de “ prendre de force, s’approprier des biens d’autrui ”. Elle  ne perdit cependant pas son côté humoristique et était entrée  dans le langage familier. Très à la mode, elle  pouvait  être utilisée  dès qu’il s’agissait de se procurer n’importe quoi d’une façon ou d’une autre. C’est dans ce dernier sens que JMV emploie l’expression.

    Les jeunes filles se mettent à laver à grande eau la maison car il y a du sang desséché sur le sol. D’après les photos d’album qui se trouvent au salon, la maison  appartient à Athanase que je connais puisque nous sommes de la même région[13]. Neuve, couverte de tuiles et crépie de ciment rouge,  c’est une trois pièce avec un grand salon.

    Vers 15 heures on nous sert le déjeuner. Nous avons très faim et pour cause! Pour la plupart d’entre nous, excepté le thé du matin, cela fait deux jours qu’on ne s’est rien mis sous la dent. Le plat est composé de riz, de viande avec un peu de sauce. Après le repas, certains vont faire la sieste. Vers la fin de l’après-midi, les prêtres, sauf les deux plus âgés, nous jouons aux cartes trouvées sur place. Après le dîner nous faisons ensemble la prière. C’est une récitation de mémoire des prières du soir des chrétiens que l’abbé Denys se charge d’entonner. Il ne nous est, en fait,  pas possible de nous servir des bréviaires  car la lumière est insuffisante pour la lecture. Nous allons ensuite nous coucher et il y a cette fois-ci des matelas apportés par les Inkotanyi.

  1. Une nouvelle vie subie et acceptée, le samedi, 4 juin.Le samedi, 4 juin, est notre deuxième journée à Tambwe et nous commençons à nous habituer à notre nouvelle condition. Ainsi, ce matin, tout le monde se préoccupe de sa toilette. Les évêques comptent sur nous pour leur procurer le nécessaire. Ils commencent d’ailleurs à se détendre, àêtre à l’aise, alors qu’au début on les voyait gênés de partager avec nous ces conditions anormales, surtout, à cause de la présence des jeunes  filles. Mais voilà que, petit à petit, ils s’y font, en se rendant compte que ces filles  nous sont plutôt utiles. Ainsi, ce samedi là, elles se mettent  à faire la lessive pour ceux qui en ont un besoin urgent, notamment, ceux qui n’ont emporté qu’un seul habit.Après cette séance de toilette, nous nous réunissons pour les laudes. Puis,  petit déjeuner au thé.

    La matinée se passe et, comme la veille, on nous sert le déjeuner à 15 heures. Mais cette fois il y a deux extra. Sont aussi offertes des légumes verts, « imbwija », cueillis sur place ainsi qu’une bouillie de grains de sorgho non secs. Les jeunes  filles les ont préparés dans une marmite. Nous sommes là tout l’après-midi.

    La prière du soir, les vêpres, nous la faisons avant la tombée de la nuit pour pouvoir nous servir des bréviaires. Après le dîner, nous reprenons les jeux de  cartes. La particularité est que  cette fois-ci deux équipes s’opposent, l’évêché contre la paroisse. Les défaites successives de l’équipe de l’évêché rendent la soirée très gaie et le comble est qu’à la dernière partie, l’équipe de l’évêché  est battue à plate couture. Nous allons nous coucher dans une ambiance très gaie.

  1. Conduits à Gakurazo, le dimanche, 5 juin.Nous sommes déjà levés et venons de dire les laudes quand l’Inkotanyi  vient et nous fait une annonce qui nous surprend. Il nous apprend qu’il a été décidé que nous quittions Tambwe pour être  amenés à Gakurazo, commune Mukingi, chez les frères Joséphites, une congrégation autochtone. Il nous demande donc de nous préparer vite parce que le départ est imminent. Cette nouvelle nous réjouit. De mon côté je n’en reviens pas. Alors que je nous croyais otages de Tambwe, voilà qu’il nous est désormais possible d’aller vivre avec d’autres personnes. Nous sommes, en tout cas, sûrs qu’à Gakurazo et à Byimana, deux collines voisines, nous y verrons  les religieuses que nous avons laissées à Kabgayi. Nous savons de fait que celles-ci ont reçu l’ordre d’aller à Byimana. Nous ne cachons donc pas notre joie  à la nouvelle que nous allons enfin revivre.Nous buvons le thé du matin et je pense aux Israélites au moment de l’exode. Nous refaisons ensuite nos bagages, après quoi, vers 8 heures, l’Inkotanyi vient nous trouver et nous dit d’aller rejoindre les véhicules qui nous attendent. Un minibus et une camionnette sont garés là où on nous a fait descendre lors de notre arrivée. Nous les rejoignons donc et partons. Un autre véhicule transportant des Inkotanyi nous suit derrière. On peut reconnaître parmi eux des chefs et les subalternes  qui nous ont surveillés depuis notre arrivée.

    Nous arrivons chez les Josephites à Gakurazo, 10 km de Tambwe, vers 10 heures. La maison abrite  près de 100 personnes. Nous y voyons les frères, habitants habituels de la maison, et constatons que des confrères à eux venant d’autres communautés les y ont rejoints. Il y a  aussides religieuses.

    Ces religieuses viennent de différentes congrégations : Les sœurs hospitalières de sainte Marthe de Kabgayi, plus nombreuses et accompagnées de sœur Marie-Louise, Maîtresse de novices d’origine suisse. Les filles du Foyer de charité de Remera-Ruhondo. Deux sœurs franciscaines du règne du Christ Epiphanie travaillant pour l’évêché de Kabgayi, les autres s’étant rendues à Ruhango.  Deux dominicaines, les autres étant restées à Gihara, commune Runda, Gitarama.

    Nous y trouvons aussi l’abbé Sylvestre Ndaberetse, réfugié hutu burundais et économe général du diocèse de Kabgayi. Mais la maison n’a pas accueilli que les religieux puisqu’on peut y apercevoir aussi d’autres réfugiés où les femmes et les enfants sont majoritaires. Ce qui est impressionnant c’est surtout le grand nombre de soldats présents au moment de notre arrivée et qui se promènent partout dans l’enceinte.

    Notre arrivée émerveille surtout les religieuses qui, en nous apercevant, manifestent leur émotion par des cris de joie. Les frères josephites nous accueillent au réfectoire par un thé chaud, l’ambiance est à la fête. Commencent ensuite les préparatifs pour une messe qui vient d’être décidée et prévue à 11 heures. C’est le dimanche de la fête du Saint Sacrement. Le responsable de la maison, Frère Balthazar Ntibagendeza, d’origine burundaise et Maître des novices, se démène pour nous préparer les logements, sachant que les évêques ont déjà pu avoir les leurs.

    Nous sommes donc là, dans la cour, à causer avec ceux que nous avons rejoints. Nous écoutons l’abbé Sylvestre Ndaberetse qui nous raconte ses mésaventures : la prise de Kabgayi a eu lieu quand il se trouvait dans ses bureaux à l’économat. Il s’y est caché et n’a pas su ce qui nous été arrivé. Il y est resté jusqu’à ce que, tenaillé par la faim, le lendemain, il sorte et monte à la cuisine de l’évêché pour chercher de quoi se nourrir. Mais là se trouvent des Inkotanyi qui l’interpellent et qui apprennent qu’il est économe. Ils lui demandent des devises mais il ne peut satisfaire à leur demande. Ils lui ordonnent de quitter les lieux, tout en lui permettant de prendre sa voiture, et de prendre la direction de Ruhango. Quand il arrive à Karama de Shyogwe, 5 km plus loin, d’autres Inkotanyi lui confisquent sa voiture et prennent tout ce qu’il a sur lui, sauf la valise chapelle. Ils emportent avec eux un million de francs rwandais, ±25 000FF. L’autre million de devises est resté caché dans l’un des WC à l’évêché. Ils l’emmènent  dans un autre véhicule à Tambwe, au bureau communal. Il est enfermé dans une pièce avec d’autres personnes qui, comme lui, ont été capturées. Et voilà qu’en ce matin (de dimanche) il se voit amené à Gakurazo et que comme par hasard nous nous y retrouvons  en même temps.

    A 11 heures, nous nous rendons à la chapelle des frères pour une célébration eucharistique. Elle est  présidée par Mgr Vincent Nsengiyumva qui paraît très fatigué. Après la messe nous attendons un petit moment, avant de nous retrouver, vers 12 h 30, au réfectoire pour le déjeuner. Les frères ont préparé un repas copieux puisqu’ils offrent du poulet de leur poulailler. Après le repas, c ‘est la sieste pour ceux qui ont pu trouver des chambres. Quant à nous, nous attendons que les chambres soient aménagées. Il ne manque, en réalité, que des matelas. Les frères finissent par aller s’en procurer dans des maisons abandonnées des environs.

    Nous sommes là tout l’après-midi.  La plupart de mes compagnons vont jouer aux  cartes ou au ping-pong dans les salles aménagées à cet effet. Quant à moi, je reste là dans la cour à parler avec d’autres personnes.

  1. La promenade de la Providence, vers 17 h.Vers 17 h 00, Soeur Libérata Muragijemariya, une religieuse des Hospitalières de Sainte Marthe de Kabgayi, vient me voir et me dit qu’elle me trouve trop calme et me propose d’aller faire un petit tour avec elle pour me faire découvrir la maison qu’elle connaît déjà. Elle compte me faire voir l’étable et les vaches de la communauté. J’accepte la proposition et nous partons en passant par le réfectoire. De celui-ci, nous accédons à la cuisine et une porte donne à une cour intérieure où est installée l’étable. La sœur avait raison, tous ces endroits sont nouveaux pour moi, je les découvre à cet instant. Les vaches ne sont malheureusement pas dans l’étable mais dans la prairie. Nous restons là à dialoguer et à passer le temps. Au crépuscule nous retournons à la communauté.Je ne tarderai pas à me rendre compte que cette promenade n’était pas un hasard.
  2. Convocation d’une réunion de la mort, vers 19h 00.Il fait donc nuit, ceux qui jouaient dans les salles en sont sortis à cause du manque de lumière. En ces temps de guerre, il n’y a plus de courant électrique. La plupart d’entre nous, sommes donc là sur la véranda, attendant l’heure du repas.Il est vers 19 heures et on nous annonce que les Inkotanyi convoquent à une réunion tout le groupe de ceux qui, en ce dimanche, sont arrivés de Tambwe. Cependant, il ne nous est pas précisé l’objet de la réunion. Il nous est demandé de nous communiquer l’information les uns aux autres et de nous retrouver sans tarder au réfectoire. L’information passe vite comme le souhaitent les Inkotanyi, et quelques instants après, nous voici au réfectoire. Ce bâtiment est une grande salle d’environ 300 places. Du côté de la cour et aux extrémités, deux portes y donnent accès. Nous  passons par la porte du sud qui débouche sur  la partie “ salon ”. Devant nous, du salon jusqu’à la porte qui donne sur la cuisine, sur toute la longueur de la salle, s’alignent  deux rangées de longues tables rectangulaires.

    L’endroit prévu pour la réunion est déjà aménagé quand nous entrons. Des fauteuils et des chaises forment un large cercle autour d’une petite table de salon. Un groupe d’environ huitInkotanyi est déjà dans la salle, assis à l’écart à une des rangées des tables. La salle est éclairée par une lampe à pétrole et Mgr Thaddée Nsengiyumva est lui aussi avec sa lampe halogène.

    L’Inkotanyi[15] qui, visiblement, va présider la réunion, nous reçoit avec politesse et sourire et nous prenons place. Les évêques occupent les fauteuils du côté sud, près du  mur du salon. Suivent, d’un côté, Innocent Gasabwoya et Denys Mutabazi, de l’autre JMV Rwabilinda. En face des évêques, dans le même cercle, s’asseyent l’Inkotanyi qui va présider la réunion et son garde-corps.  Les trois  jeunes filles ne sont pas assises dans le cercle mais derrière l’Inkotanyi. Le groupe des huit  Inkotanyi prend place derrière moi à côté des jeunes filles. Richard Sheja[16], un petit garçon d’environ 7 ans, s’est aussi joint à nous et est dans les bras d’Innocent Gasabwoya.

    L’Inkotanyi commence  par se présenter. Mais nous le reconnaissons de visage puisque c’est celui-là même qui, dès notre arrivée à Tambwe, a été notre surveillant. Il a autour de 25 ans et boite un peu.  Il ne nous demande pas de nous présenter mais enchaîne en parlant de l’objet de cette réunion. Elle a pour objet de permettre une connaissance mutuelle et d’être informés sur la conduite qu’il nous incombe d’avoir dans cette maison d’accueil. Il avertit qu’à cause de l’insécurité, personne n’a droit de sortir de la maison sans en avertir un militaire   et sans être accompagné. Ceci parce que, poursuit-il, l’ennemi rôde encore partout. Il ajoute que nous ne devons pas nous inquiéter pour notre sécurité car l’objectif primordial du FPR est d’assurer la protection de chacun des citoyens.

    Mais voici qu’il commence à promener son regard sur nous tous et que, d’un coup, il manifeste son étonnement et fait remarquer qu’il y a des absents : un évêque dont il ne sait s’il est de Kigali ou de Kabgayi et un prêtre qu’il prend pour le vicaire général de l’évêque  de Kabgayi. Nous nous apercevons effectivement que Vincent Nsengiyumva, évêque de Kigali, et Sylvestre Ndaberetse, économe général de Kabgayi, ne sont pas parmi nous. Mais JMV Rwabilinda se souvient que, quelques minutes avant que nous ne soyons convoqués à la réunion, il a aperçu Mgr Vincent dans la chapelle en prière, qu’il n’a donc pas pu être mis au courant de la réunion. Quant à Sylvestre, personne ne sait où il est mais nous le croyons dans son logement. Quelqu’un sort  et va les chercher.

    L’Inkotanyi redémarre la réunion et  accorde le temps des questions. Mgr Thaddée prend la parole le premier et  parle au nom de ceux qui, au moment de quitter Kabgayi, n’ont pas eu assez de temps pour faire leur valise. Selon la promesse qui leur a été faite, un véhicule allait le lendemain retourner à Kabgayi récupérer toutes les affaires. L’évêque fait remarquer que cela n’a pas pu être réalisé et demande ce que les Inkotanyi comptent faire pour eux  à ce sujet. L’Inkotanyi répond que  tout dépendra de l’évolution de la situation à Kabgayi.

    Il n’a pas fini de parler quand, s’étant  maintenant déplacé et est près de la porte, un des huit Inkotanyi prend la parole. De grande taille, 1m 85, l’homme est d’une trentaine d’années, mince et de tient clair. Il est en uniforme mais sans béret. Je ne comprends pas, dit-il,  les gens qui ne veulent pas l’unité des Rwandais.  Si la situation du pays est catastrophique, ajoute-t-il, c’est à cause d’eux et c’est pourquoi le FPR s’est donné la mission de les combattre partout où ils sont[17].

    Personne ne réagit, n’a en tout cas pas le temps de le faire, parce qu’ après avoir dit cela, l’Inkotanyi sort aussitôt.

    Je ne peux suivre le reste de la discussion, parce que, dès le départ de l’Inkotanyi, frère Balthazar entre et, discrètement, nous demande à moi, à Emmanuel Uwimana et à Fidèle Gahonzire, de sortir avec lui. Au moment où nous sortons, je me rends compte que tous les Inkotanyi assis auparavant derrière nous, sont tous partis. Le frère nous dit qu’il nous appelait pour nous donner les chambres, enfin disponibles. Il nous conduit donc vers le bâtiment juste à côté, où se trouvent les chambres. A peine commence-t-il à nous attribuer les chambres que le jeune Stanislas (de notre groupe)  vient nous trouver pour nous dire que l’Inkotanyi qui préside la réunion nous ordonne de retourner vite au réfectoire, parce qu’il ne veut pas que nous sortions avant la fin de la réunion. Immédiatement, nous retournons donc dans la salle de réunion.

    Nous croisons, à la porte, le frère Jean-Baptiste Nsinga (de notre groupe) qui entre avec nous. Ce dernier vient juste d’arriver pour la réunion. Bien qu’il n’ait pas assisté au début à la réunion, personne n’a remarqué son absence. L’Inkotanyi ne l’a, en tout cas, pas cité parmi ceux qui devaient absolument être présents.

    Je suis le seul à ne pas pouvoir reprendre ma place dans le cercle. Le frère Jean-Baptiste Nsinga vient de me la prendre. Je m’asseye juste derrière lui, dans une des chaises qu’occupaient auparavant les huit   Inkotanyi avant qu’ils ne sortent. Nous sommes tous au complet, Mgr Vincent et l’abbé Sylvestre sont déjà arrivés.

    Tout à coup, alors que je viens juste de m’asseoir, la porte par laquelle nous sommes entrés s’ouvre brutalement et le bruit nous surprend. Je vois des soldats Inkotanyi, au nombre de quatre, qui entrent d’un coup, braquant des mitraillettes comme pour une attaque. Avec des cris bizarres, ils vocifèrent des paroles incompréhensibles, prennent directement position derrière les Inkotanyi qui sont avec nous et ouvrent, immédiatement, le feu.

La peur qui, tout de suite, m’envahit est indescriptible. Je viens juste de comprendre que nous sommes en danger de mort.

A côté de moi, l’une d’entre les jeunes  filles se lève, les mains en l’air,  et crie en implorant les tueurs d’arrêter. JMV Rwabilinda devant moi, s’est lui aussi levé, je le vois et l’entends crier et demander grâce.

Mais tout à coup, tout se passe en quelques secondes, telle une voix qui me parle dans  une inspiration pressante, claire et précise, je me rappelle l’endroit où, quelques heures avant, j’étais avec la religieuse et  sens en moi  quelque chose qui me dit d’aller m’y cacher. Je me jette aussitôt à terre, contourne en rampant la chaise sur laquelle j’étais assis et arrive tout de suite au mur que je longe toujours en rampant, passant dans l’espace vide se trouvant entre le mur et la rangée des tables. Je sens clairement que je dois gagner  la porte du fond du réfectoire que je ne vois pas mais dont je me souviens pour y être passé quelques instants avant avec la religieuse. Dans ma fuite, j’entends le bruit très fort des mitraillettes et  pense que je suis poursuivi et, par moments, je me crois mort. Je fais quelques mètres avant d’accéder à la porte. Par chance, je la trouve ouverte et arrive à la cuisine, en rampant toujours. Je tombe sur des religieuses, recroquevillées à terre, sous le coup de la peur. Parmi ces religieuses il y a Donata Nyirahabyarimana du Foyer de charité « Vierge des Pauvres » de Remera-Ruhondo, sœurs Marie-Louise (originaire de  suisse), Libérata Muragijemariya et Didacienne, toutes, de la communauté des Hospitalières de Sainte Marthe de Kabgayi.

Je passe entre elles et atteins la porte qui donne sur la cour intérieure, là ou se trouve l’étable. La peur qui m’a envahi ne me permet pas de m’approcher de l’étable que je vois  plus loin. Je choisis de m’arrêter près d’un bâtiment tout proche, à ma droite. Je me couche contre le mur.

Quelques secondes après, je vois arriver une, la plus jeune,  des filles qui étaient avec nous dans la salle. Elle respire très fort et a peur. Voyant que c’est moi, elle s’abat sur moi en me disant :« turashize! » “ nous allons mourir! ”. Nous restons sur place un petit moment. La fusillade continue dans le réfectoire. Elle n’est plus, cependant, nourrie mais discontinue, coup par coup.

Il fait clair, c’est le clair de la lune. La jeune fille me fait remarquer que l’endroit où je  me trouvene me cache pas du tout et elle aperçoit, à côté de nous, une maisonnette qui, jadis, devait servir de poulailler. Nous nous y dirigeons et restons à côté d’un pilier qui nous sert de cachette.

C’est de là que je commence à repenser à tout ce qui vient d’arriver. Je redoute quelque chose de grave pour mes compagnons et pense au pire, à la mort pour certains, mais qui? J’essaye de me convaincre qu’il y a des survivants et veux savoir, qui ?

Pour ce qui me concerne, je revois toute  la scène et me rends bien compte qu’il s’en est fallu de peu que j’y passe. J’en conclus que toute vie tient à un fil. Moi qui, dans mon existence, n’ai jamais eu le moindre accident, pas, en tout cas, de grave maladie qui me fasse penser à la mort, je sens combien cela fait peur et est indicible.

Je revois tout ce qui a précédé, ma promenade avec la religieuse, ma sortie au cours de la réunion, l’arrivée tardive du frère et le changement de place. Tout cela me fait penser à la présence d’une Main Invisible. La certitude que Dieu a décidé de me sauver et qu’il ne permettra pas ma mort me soutient et m’aide à, très vite, retrouver mes esprits. La peur qui m’a envahi disparaît progressivement. Je commence, cependant, à m’interroger sur le sens et le pourquoi de tout cela. Je n’ai, cependant, pas de réponse. Toute cette méditation m’amène, en tout cas,  au bilan d’une vie spirituelle pas très glorieuse. C’est ainsi que je commence  spontanément à faire une prière de demande de pardon et d’action de grâce. L’expérience vécue me rappelle, toutefois, ce que j’oubliais souvent,  la fragilité de la condition humaine et de ma vie personnelle.

 
Sœur Liberata Muragijemariya, la messagère de la Providence.

 

La  fusillade a cessé. Plus rien ne bouge dans la maison. Il règne un silence de mort. Mais tout à coup, j’entends et vois  des gens qui arrivent avec des lampes torches, visiblement à la recherche de personnes. Je peux les observer par un trou d’une porte en bois près de laquelle nous nous trouvons. Ce sont des Inkotanyi. Je les reconnais non seulement par leur taille, grands et minces, mais aussi par leurs chaussures, des baskets que ne mettent jamais les FAR (Forces Armées Rwandaises)

La peur m’envahit de nouveau et mon cœur  bat très fort. Je commence à penser qu’on me recherche ainsi que d’autres qui, peut-être, comme moi, auraient pu s’enfuir. Je les vois venir vers nous en braquant des lampes torches mais passent sans nous voir et poursuivent leur chemin dans la direction de l’étable à coté de nous. J’entends, tout à coup, les Inkotanyi qui s’adressent à des gens qui se trouvent dans l’étable. Il faut dire que, depuis longtemps, j’entends les meuglements des vaches qui trahissent la présence d’un élément étranger. Ceux qui sont dans l’étable élèvent la voix en implorant : “ Nous sommes des Frères, pitié ! “Turi abafurere nimutubabrire”. Les Inkotanyi leur disent de ne pas avoir peur et de sortir de l’étable. Méfiants, les frères continuent d’implorer la pitié. Mais ils finissent par sortir, sur l’ordre des Inkotanyi. Je les vois tous  partir avec les Inkotanyi, rejoints par un autre frère qui a suivi toute la scène de l’extérieur de la cour[18].

Tout retombe dans le silence. Il s’écoule un temps où on ne voit âme qui vive. De temps en temps,  une lampe torche s’allume révélant la présence d’un Inkotanyi resté là pour surveiller. Je suis toujours dans ma cachette et mon projet est d’attendre le moment opportun pour m’évader en direction de Ruhango, ma région natale. Je continue donc de veiller et la nuit paraît interminable. Le sommeil me prend, de temps à autre,  mais le sentiment du danger me réveille aussitôt.

  1. Croquis lié à l’assassinat de Gakurazo par le FPR.
 
 Le croquis  montre en détail le complexe des bâtiments de la communauté des frères Josephites où a eu lieu le massacre. Il montre, plus précisément, la place de chacun des tueurs et des victimes lors de l’assaut.
  1. Ma cachette est découverte.Il est à peu près 23h00 quand je vois arriver une colonne d’à peu près une vingtaine de soldats qui s’approchent, ratissant les lieux en s’aidant de lampes torches.De nouveau, une très grande peur m’envahit : j’ai le sentiment que je suis recherché. Ils passent devant l’étable et ne trouvent personne. Ils se dirigent alors vers nous et vont nous dépasser sans nous voir quand l’un des deux derniers dirige longuement sa lampe torche vers l’endroit où je suis et nous repère. Il nous interroge d’une voix sévère : “ Qui êtes-vous, des Frères ou qui d’autres ?”. Dans un grand désarroi, mais en retenant mon émotion, je réponds rapidement : “ je suis prêtre, celle-ci est ma sœur ”. 

    Il n’y a pas de lien familial entre moi et cette jeune fille. En nous cachant, celle-ci m’a proposé, au cas où nous serions attrapés, de me protéger en disant que je suis son frère. Je me suis moqué de cette idée parce qu’il n’ y a aucune ressemblance entre elle et moi. Cependant,  je suis le premier à l’utiliser.

    L’Inkotanyi nous ordonne de sortir de la cachette. J’obéis tout en étant convaincu que ma fin est arrivée. Mais il me commande de regagner ma chambre. Je monte donc vers le dortoir, l’Inkotanyi derrière moi.

    Bien que je m’attende à une mort imminente, je n’ai plus peur. Arrivé dans ma chambre je m’assois sur le lit. L’Inkotanyi reste dans l’embrasure de  la porte. C’est à ce moment que je reconnais  celui-là même qui présidait la prétendue réunion, accompagné toujours par son garde du corps. L’inkotanyi s’adresse à moi. Je constate  qu’heureusement sa voix est  sereine.

    Il me débite sa version de ce qui est arrivé en se disculpant: “ Selon l’enquête qui vient d’être réalisée, ce qui vient de se passer est l’œuvre de quelques éléments du FPR originaires des préfectures de Gitarama et Butare qui n’ont pas supporté le massacre des leurs à Kabgayi. L’un de ces militaires est mortdans les combats qui ont eu lieu à la suite de cette tragédie[20], deux autres sont parvenus à s’échapper, mais on est à leur recherche. Nous sommes désolés de cet incident. « La faute d’un seul ne doit pas rejaillir sur l’ensemble (umukobwa aba umwe agatukisha bose) »[21]. La famille du FPR ne peut tolérer un tel acte, tous les responsables seront poursuivis. ”

    Ces paroles, et notamment le “ nous sommes désolés ” me rassurent. Je me mets à espérer qu’il n’a, peut-être pas, l’intention de me tuer. Je commence, cependant, à réaliser la gravité de la situation. Ce qui me pousse à  lui demander les nouvelles de mes compagnons. J’espère encore qu’il y a des survivants. L’Inkotanyi me répond évasivement qu’il n’en sait rien et je le vois sortir immédiatement.

    Je reste prostré sur le lit, me plonge dans des pensées pleines de chagrin à cause d’un désastre que je pressens mais que  je refuse d’accepter. Quelque cinq minutes après, je revois l’Inkotanyi qui revient et me demande de rejoindre les autres. Ma méfiance se réveille mais je ne peux rien faire d’autre  que d’obéir. Nous sortons du dortoir et dès que nous arrivons dehors, je vois effectivement au loin, près de l’entrée principale, un groupe de gens. C’est tout le groupe des réfugiés et les frères Josephites. Ils sont donc là, groupés, sans rien dire. Les femmes ont couvert leur visage de foulards.

    A peine suis-je arrivé à eux que des soupirs de surprise et de joie se font entendre.

    L’Inkotanyi leur demande vite de se taire et commence à expliquer ce qui s’est passé. Il répète exactement ce qu’il m’a dit quelques minutes avant. “ Selon l’enquête qui vient d’être faite, le drame qui vient de se produire vient de quelques éléments du FPR originaires des préfectures de Gitarama et de Butare, qui n’ont pas supporté le massacre des leurs à Kabgayi. L’un de ces militaires est mort dans les combats qui ont eu lieu à la  suite de  cette tragédie, deux autres sont parvenus à s’échapper mais on est à leur recherche. Nous sommes désolés de cet incident,  « la faute d’un seul ne doit pas rejaillir sur l’ensemble (umukobwa aba umwe agatukisha bose)». La famille du FPR ne peut tolérer un tel acte, tous les responsables seront poursuivis”.  Il termine en disant: “ Allons voir ce qui  s’est passé”.

    Dès que nous entrons au réfectoire, une forte odeur de boucherie nous prend à la gorge. Ce que nos yeux nous montrent au fur et à mesure que nous nous approchons est terrifiant : des corps sans vie gisant au sol dans des flots de sang. Certaines d’entre les femmes ne supportent pas le spectacle puisqu’elles se voilent le visage avec leurs mains. D’autres poussent des cris de désolation et commencent à pleurer. Quant à moi, je suis abasourdi, tout mon être est comme tétanisé, sous le coup de l’indignation : tous mes compagnons, et parmi eux des amis,   je les vois tous sans vie. Je n’arrive pas à me rendre à l’évidence ni n’accepte qu’ils soient morts. Au fur et à mesure que je regarde, mon âme est plongée dans un très grand chagrin.

    Ils gisent tous par terre sauf un seul, l’évêque Thaddée Nsengiyumva qui, tué assis dans son fauteuil et une joue appuyée sur la main, donne l’impression de quelqu’un qui se repose. Son corps  est extérieurement intact à part un pied troué par une balle. Tous les autres sont par terre, gisant dans leur sang. Vincent Nsengiyumva et les abbés J.M.V Rwabilinda et Fidèle Gahonzire ont la tête déchiquetée. Sylvestre Ndabereste a été abattu à la porte en tentant de s’enfuir. François Muligo et Alfred Kayibanda sont tombés face contre terre tandis qu’ Innocent Gasabwoya s’est écroulé par terre avec  l’enfant Richard qu’il a toujours dans ses bras.

Nous n’y restons pas longtemps car, quelques minutes après, l’Inkotanyi nous ordonne de sortir. Tout le monde va se coucher et moi je n’ose pas retourner dans la chambre préparée pour moi, tellement mon émotion est grande. Je suis les réfugiés, notamment, les religieuses, dans la salle qui leur a été réservée comme logement. Mais je vais, d’abord, prendre le nécessaire pour la nuit dans la pièce où ont été déposés nos bagages dès notre arrivée.

Tout à coup, en sortant de la pièce, j’aperçois un soldat Inkotanyi qui s’avance vers moi. Dès qu’il est devant moi, je n’en crois pas mes yeux : c’est l’un de ceux qui ont tiré sur nous. Cela me fait l’effet d’un coup de tonnerre.

Lorsqu’en effet les soldats ont fait irruption dans le réfectoire, j’ai pu  identifier ce jeune homme noirâtre de 25 ans environs. C’est bien lui : la petitesse de sa bouche, des tatouages (imyotso) se trouvant sur son front et son béret jaune sont autant de signes distinctifs que mon cerveau me renvoie.

Dès que nos regards se croisent, la peur m’étreint mais j’arrive à me maîtriser. L’Inkotanyi me salue, puis me demande de lui prêter une des couvertures se trouvant dans la pièce. Tous les bagages de la plupart de mes compagnons sont toujours là. J’accepte bien évidemment. Je lui donne donc une des couvertures. Il me remercie et s’en va.

Malgré les beaux discours d’explication du massacre, je suis obligé de me rendre à l’évidence : tout ceci n’est qu’une mise en scène. Ils nous ont menti.

Je vais me coucher.

  1. La liste des 15 victimes:
  1. Richard Sheja, un enfant mututsi d’à peu près 7 ans qui est mort dans les bras d’Innocent Gasabwoya. Avec sa mère, ils avaient été hébergés par les Frères josephites pendant les massacres. Son père Cyprien Gasana, originaire de Kizibere-Tambwe et sous-préfet à Gitarama, avait été tué quelques semaines avant.
  2. Stanislas Twahirwa, un jeune muhutu d’environ 20 ans. Il est un des réfugiés de guerre de Byumba qui, depuis 1992, avaient été accueillis par l’évêché de Kabgayi.
  3. Frère Jean-Baptiste Nsinga, mututsi, 48 ans,  supérieur général des Josephites.
  4. Abbé Fidèle Gahonzire, mututsi, 28 ans, ordonné le 15/08/1992, originaire de la paroisse Cyeza, commune Rutobwe (Gitarama). Logé au presbytère de Kabgayi, il était aumônier de l’hôpital Kabgayi.
  5. Abbé Emmanuel Uwimana, muhutu, 31 ans, originaire de la paroisse Kayenzi, commune Taba (Gitarama). Il était recteur du Petit séminaire de Kabgayi.
  6. Abbé Bernard Ntamugabumwe, muhutu, 32 ans, originaire de la paroisse Kibangu, commune Nyakabanda (Gitarama). Il était représentant préfectoral des écoles catholiques du diocèse.
  7. Abbé JMV Rwabilinda (avec titre de Mgr), muhutu-tutsi, 33 ans, originaire de la paroisse Karambi, commune Masango (Gitarama). Il était vicaire général de Mgr Thaddée Nsengiyumva, évêque de Kabgayi.
  8. Abbé François Muligo, muhutu, 39 ans, originaire de la paroisse Byimana, commune Mukingi (Gitarama). Il était curé de la paroisse cathédrale de Kabgayi.
  9. Abbé Alfred Kayibanda, muhutu, 45 ans, originaire de la paroisse de Gihara, commune Taba (Gitarama). Il était vicaire à la paroisse-cathédrale de Kabgayi.
  10. Abbé Sylvestre Ndaberetse, réfugié muhutu burundais, 45 ans. Il était économe général du diocèse de Kbgayi.
  11. Mgr Thaddée Nsengiyumva, muhutu, 45 ans, originaire de la paroisse de Bungwe, commune Kivuye (Byumba), sacré évêque de Kabgayi  le 31/01/1987 puis  président de la conférence épiscopale.
  12. Mgr Joseph Ruzindana, muhutu, 51 ans, originaire de la paroisse de Busogo, commune Mukingo (Ruhengeri), sacré évêque de Byumba le 17/01/1982.
  13. Mgr Vincent Nsengiyumva, muhutu, 58 ans, originaire de la paroisse de Rwaza, commune Ruhondo (Ruhengeli), sacré évêque de Nyundo  le 2/06/1974 et archevêque de Kigali le 3/05/1976.
  14. Abbé Innocent Gasabwoya (avec titre de Mgr), mututsi, 74 ans, originaire de la paroisse de Save, commune Shyanda ( ?) (Butare). Ancien vicaire général de Mgr André Perraudin, évêque émérite de Kabgayi.
  15. Abbé Denys Mutabazi,  mututsi, 79 ans, originaire de la paroisse de Save, commune Shyanda ( ?) (Butare); incardiné dans le diocèse de Nyundo.
  1. Une parodie de prière, le matin du lundi, 6 Juin.Le lendemain matin, le lundi, 6 juin, nous venons de faire la prière matinale de 7h00. Pour la plupart, nous sommes dans la cour en attendant le petit déjeuner. C’est ainsi que nous voyons une troupe de militaires inkotanyi entrer par la grande porte. La composition du groupe montre qu’il s’agit vraisemblablement de militaires de haut rang puisqu’ils ont des gardes du corps. L’un des militaires dit qu’il a à nous parler et demande que nous nous rassemblions tous. En très peu de temps tous les habitants de la maison sont là réunis. L’Inkotanyi -ils sont vraiment forts dans la manipulation des gens- demande qu’avant qu’il ne prenne la parole, l’un d’entre nous entonne une prière. C’est ainsi qu’une religieuse entonne le “ Notre Père ”. Après la prière, l’Inkotanyi prend la parole et dit qu’il vient nous expliquer les circonstances du drame mais je suis frappé de constater qu’ il reprend, mot par mot,  le même  discours que celui que l’autre a tenu la veille: “ D’après l’enquête qui a été faite, nous avons appris que le drame qui a eu lieu a été fait par des soldats du FPR originaires des préfectures Gitarama et Butare qui n’ont pas supporté le massacre des leurs à Kabgayi : l’un de ces militaires auteur de cette horreur s’est suicidé[22] cette nuit parce qu’il savait le châtiment qui l’attendait. Version qui, ici,  diverge de celle du premier intervenant qui a dit que le tueur  a été abattu dans les combats qui ont eu lieu après le massacre. Il poursuit son discours: Comme vous le savez la famille du FPR ne peut pas tolérer un tel acte. Les deux autres sont parvenus à s’échapper mais une recherche a commencé et nous vous assurons que des mesures sévères seront prises à leur encontre. Je vous demande d’être forts, sachez que votre peine est la nôtre, la faute d’un seul ne doit pas rejaillir sur l’ensemble (umukobwa aba umwe agatukisha bose)».
  1. Préparation des obsèques, le lundi, 6 juinAprès son message, l’Inkotanyi conclut en évoquant la question de l’enterrement. Il dit qu’avec le concours de tous, tout va être mis en œuvre pour que tous ceux qui sont décédés aient des obsèques honorables. Après ces paroles, l’Inkotanyi est longuement applaudi par la plupart des personnes qui, dès cet instant, se détendent et commencent à rompre le silence et à causer.Après le petit déjeuner, un autre de ces Inkotanyi et le frère responsable de la maison, Frère Balthazar, viennent me trouver et me demandent de les aider pour la préparation des obsèques. J’accepte et quelques instants après, un autre Inkotanyi[23] de teint plus clair et de taille moyenne avec plein de tatouages (imyotso) sur les deux joues s’approche de moi et me demande de lui donner des suggestions pour l’enterrement. Dans ma réponse, je lui précise que, selon les dispositions de l’Eglise, tout évêque doit être enterré dans sa cathédrale. Je lui donne ensuite mon avis sur l’enterrement en lui proposant que tous les corps soient amenés à Kabgayi, que les évêques soient enterrés dans la cathédrale et les autres, dans le cimetière du diocèse. Il est d’accord et promet de mettre à ma disposition un véhicule qui m’aiderait pour les déplacements.

    C’est alors que commencent les préparatifs des obsèques. Le plus urgent est de trouver des cercueils et de préparer les corps des victimes qui sont toujours sur le lieu du massacre. Ce sont les religieuses qui s’occupent de la toilette des morts. Elles les transportent avec l’aide des frères dans une salle de repos. Je pars, quant à moi, pour Kabgayi dans l’espoir de trouver des cercueils à la menuiserie diocésaine. Je pars avec l’Inkotanyi de la prétendue réunion de la veille.

    En chemin, je demande de passer d’abord à la paroisse de Byimana, à ±3 km de Gakurazo, où j’espère trouver des prêtres. Mon but est de, d’abord, informer ces derniers de ce qui nous est arrivé et de les associer ensuite aux préparatifs. A la paroisse de Byimana, je trouve les abbés Joseph Ndagijimana (curé), Jean Nsengimana (vicaire) et Michel Bisengimana (prêtre âgé en retraite). En plus de ces prêtres attachés à la paroisse, il y a d’autres personnes qui y sont hébergées après avoir quitté Kabgayi. Il s’agit du grand séminariste, Sylvain Ndayambaje et de Jeanne, l’archiviste à l’évêché de Kabgayi. Il y a aussi les abbés Venuste Linguyeneza, recteur du Grand séminaire de Kabgayi et vicaire général de l’évêque Jean-Baptiste Gahamanyi (Butare) et Benoît Karango, professeur au Grand séminaire de Kabgayi.

    Joseph Ndagijimana m’accompagne à Kabgayi. A la menuiserie  diocésaine nous ne trouvons qu’un seul cercueil mais nous décidons d’emporter des planches et quelques outils pour fabriquer suffisamment de cercueils, une fois arrivés à Gakurazo.

    Kabgayi a l’aspect d’un lieu mort qui inspire la peur. Le silence de mort qui y règne est, de temps en temps, troublé par le bruit des armes. Aucun passant sur les lieux sauf quelques  Inkotanyi. Les locaux de l’évêché dont toutes les  portes  ont été ouvertes de force   ne sont pas encore pillés, du moins en partie. Tout est, cependant, en désordre et tous les véhicules ont été subtilisés.

    Nous repartons sans tarder pour Gakurazo. Ici, les préparatifs des obsèques sont avancés. Nous allons nous recueillir devant les dépouilles mortelles qui sont arrivées dans la  salle d’attente. Les religieuses ont pu faire les toilettes de tous les morts  et changer les habits de certains. Tous sont couverts de linge et disposés de telle façon qu’on puisse les identifier. Le prêtre qui m’accompagne, Joseph Ndagijimana, peut prendre une photo.

    Les  planches apportées sont insuffisantes pour le nombre de cercueils nécessaires. Il est décidé de ne faire que quatre cercueils, pour deux évêques, l’abbé JMV Rwabilinda et frère Jean-Baptiste Nsinga. Des frères menuisiers se mettent directement au travail. Quant au creusement d’une fosse commune, d’autres frères s’en occupent déjà depuis le matin.

    Vers 15 heures, arrivent trois Inkotanyi[24] visiblement de haut rang, vu les gardes du corps qui les entourent. Ils convoquent une réunion qui, disent-ils, concerne tous ceux qui sont chargés de la préparation des obsèques. C’est dans une salle située près de la chapelle que la réunion se tient. Les Inkotanyi sont au nombre de quatre, les trois arrivants et  celui qui a présidé la prétendue réunion de dimanche soir. De notre côté, nous sommes cinq. A part le frère Balthazar et moi-même il y a aussi d’autres abbés venus tous de la paroisse Byimana, à savoir Joseph Ndagijimana, Vénuste Linguyeneza, Jean Nsengimana et Benoît Karango.

    L’un parmi les Inkotanyi ne m’est pas inconnu. Je l’ai vu pour la première fois au matin du dimanche, 5 juin, à Tambwe.  Il faisait  partie des militaires qui nous ont amenés à Gakurazo. Agé d’une trentaine d’années, il est de grande de taille, 1m 80, noirâtre avec de gros yeux rouges. Il est celui qui s’adresse à nous et  nous dit que le but de la réunion est d’échanger les idées sur la cérémonie d’enterrement. Mais il nous apprend tout de suite que le lieu et la date de l’enterrement sont changés. Concernant le lieu de l’enterrement, il dit qu’à cause de l’intensification des combats, tous les corps devront être enterrés à Gakurazo et non à Kabgayi.

    L’abbé Vénuste Linguyeneza prend immédiatement la parole et réagit en faisant remarquer qu’il serait anormal et par conséquent incompréhensible que les obsèques se fassent de cette manière, alors que, selon  la règle de l’Eglise, tout évêque doit être enterré dans sa cathédrale. Il continue en précisant qu’il incombe aux Inkotanyi de faire ce qui est possible pour que chaque évêque soit amené et enterré dans sa cathédrale respective, avec tous les honneurs qui lui sont dus. S’il le faut, ajoute-t-il, qu’il y ait des négociations entre les parties en conflit pour que les convois de funérailles puissent accéder aux régions non contrôlées par le FPR. L’abbé Joseph Ndagijimana prend lui aussi la parole et appuie l’idée de Vénuste en disant que la participation active du FPR montrerait qu’il s’associe à la peine de l’Eglise. L’Inkotanyi rejette la proposition de Vénuste. Il explique qu’il ne peut être question de négocier avec la partie adverse parce que toute minute perdue dans la guerre a des conséquences fâcheuses. Il ajoute que, même au cas où ces négociations auraient lieu, le FPR n’aurait pas confiance en son adversaire.

    Je prends la parole pour insister sur la promesse que les Inkotanyi m’ont faite dans la matinée. Je fais remarquer que si l’idée d’amener des corps à Byumba et à Kigali n’est pas  retenue, l’inhumation des corps à Kabgayi est tout à fait envisageable puisque la région est entièrement contrôlée par le FPR. Je propose donc que les évêques soient enterrés dans la cathédrale et que les autres le soient au cimetière du diocèse. Un autre Inkotanyi réagit en me demandant comment, en cette période d’insécurité, j’imagine la possibilité de creuser des tombes.  Il explique que les militaires ne peuvent se charger, à la fois, de faire la guerre et d’assurer la sécurité des personnes qui seraient dans les cimetières.

    La discussion se poursuit et les Inkotanyi campent sur leur position qui est d’enterrer les corps à Gakurazo. Ils considèrent et présentent cet enterrement comme provisoire puisqu’ils disent que les corps seront exhumés et ramenés chez eux, une fois le calme revenu au pays.  A un moment donné, je prends la parole et fais une autre proposition en rapport avec le choix du lieu d’enterrement. Je fais remarquer que le problème lié à la sécurité des personnes se pose pour l’extérieur et non pas pour l’intérieur de la cathédrale. Si c’est à cause de l’insécurité des gens que l’inhumation des corps ne peut pas se faire dans le cimetière du diocèse, ce problème ne se pose pas, en revanche,  pour les obsèques dans la cathédrale. Ici, il n’y aura pas besoin de militaires pour assurer la sécurité de ceux qui creusent les tombes. Je propose donc que soit envisagée l’idée de l’inhumation des évêques dans la cathédrale et que les autres corps restent à Gakurazo. Ma proposition est acceptée par les Inkotanyi.

    Reste la question de la répartition des tâches et  celle de l’heure des obsèques. Les Inkotanyi trouvent qu’il revient à l’abbé Joseph Ndagijimana, curé de la paroisse, de s’occuper de la recherche des personnes pour creuser les tombes dans la cathédrale de Kabgayi. Ils fondent leur argument sur le fait qu’en tant que responsable, il est le mieux placé pour connaître les habitants de sa paroisse. Joseph refuse cette tâche en faisant valoir que la majorité des paroissiens se sont enfuis et que d’autres se terrent dans leurs maisons, qu’il n’a donc pas le pouvoir d’imposer quoi que ce soit aux passants. Il conclut en disant que ce travail revient aux Inkotanyi puisque, eux, ils ont l’autorité sur les citoyens. Les Inkotanyi finissent par trouver un compromis. En parlant d’eux et du curé, ils décident qu’ensemble, mais chacun de son côté, ils vont, dans la soirée même,  essayer de trouver des personnes.  Ces personnes seront à réunir ensemble le lendemain matin et seront amenées dans un véhicule à Kabgayi pour creuser des tombes. Quant aux travaux à Gakurazo, les Inkotanyi précisent qu’ils ont été confiés aux frères et à leurs novices.

    Pour ce qui est de la date et de l’heure des obsèques, les Inkotanyi fixent la cérémonie le lendemain, à 14 heures.

  1. Cérémonie des obsèques, le mardi, 7 juin.Le mardi, 7 juin, dès le matin, les préparatifs des obsèques se poursuivent. Les quatre cercueils prévus sont déjà prêts depuis la veille. Le creusement des tombes reste cependant la grande préoccupation de la journée. A Kabgayi rien n’est encore fait, tandis qu’à Gakurazo il ne reste plus qu’à terminer le travail déjà commencé la veille. Joseph Ndagijimana, Jean Nsengimana et moi-même, nous occupons des travaux de Kabgayi. Un véhicule nous amène à Kabgayi et prend sur le chemin les paysans que les Inkotanyi ont réunis. Les travaux commencent vers 10 heures. Deux tombes sont  ménagées dans la Basilique, près de l’autel,  dans le plancher en briques cuites. Celle de Thaddée Nsengiyumva est placée juste devant la porte de la sacristie. Une autre, plus large, prévue pour accueillir Vincent Nsengiyumva et Joseph Ruzindana, est creusée juste derrière l’autel. Pour ces deux derniers, nous prévoyons qu’un jour ils rejoindront leurs cathédrales respectives.
 
L’intérieur de la Cathédrale de Kabgayi. L’autel est juste derrière les trois personnes sur la photo. La porte de la sacristie se trouve à gauche de l’autel.

 

Lorsque nous retournons à Gakurazo, j’apprends que le creusement d’une fosse commune a, depuis le matin, mobilisé des Inkotanyi qui se sont joints aux frères.
Tout est en ordre à 14 heures. Présidée par Vénuste Linguyeneza, la messe ne commence qu’à 15 heures.  Nous nous trouvons dans la cour de la communauté des frères, près de la salle où sont déposés les corps. Quelques corps, ceux pour lesquels les cercueils sont prévus, ont pu être sortis et nous les entourons. Sont présents à la cérémonie tous les habitants de la maison auxquels se sont joints ceux du presbytère de Byimana. On y voit aussi quelques Inkotanyi. Parmi ces derniers, je peux apercevoir celui qui, au soir du dimanche 5 juin, a présidé la prétendue réunion. Je vois aussi celui qui, la veille, au matin, m’a contacté pour mon avis sur l’emplacement des tombes. Celui qui a présidé la réunion de lundi, 6 juin, après-midi, sur les préparatifs des obsèques est présent, lui aussi. Les identités de ces Inkotanyi sont décrites dans les pages précédentes.

Dans une homélie courte mais saisissante et sans détour, Vénuste Linguyeneza exprime la peine de l’Eglise. Il dit que la tragédie qui secoue l’Eglise est sans précédant dans l’histoire: trois évêques assassinés en même temps et enterrés à l’insu du Pape. Concernant l’assassinat lui-même, il dit que cela nous montre jusqu’où peuvent aller l’aveuglement et l’ingratitude de l’homme. Il affirme que beaucoup de  ces victimes se sont dépensées, au risque de leur vie, pour la cause des réfugiés de Kabgayi. Il atteste qu’il  est personnellement témoin de l’implication personnelle de l’évêque Thaddée Nsengiyumva (de Kabgayi). Ses démarches par courriers et des négociations menées auprès des autorités politiques pour la protection des réfugiés. Il dit que Dieu seul sait reconnaître le mérite de chacun et pourra donner une vrai récompense.

Avant la fin de la messe, le frère Frédéric Sezikeye, adjoint de feu le supérieur des frères josephites, prononce une allocution de condoléances. L’un parmi les Inkotanyi présents demande à prendre lui aussi la parole. Il s’associe à la peine de tous mais souligne le fait qu’ils sont à la recherche des auteurs du crime et que ceux-ci seront punis sévèrement.

La cérémonie des funérailles se poursuit après la messe. Pour l’enterrement des évêques à Kabgayi, une délégation comprenant des membres de chaque communauté religieuse est constituée et accompagne le cortège funèbre. Tous les autres restent sur place autour de l’abbé Jean Nsengimana qui poursuit la cérémonie d’enterrement d’autres victimes.

Je fais partie de ceux qui partent pour Kabgayi. Deux véhicules, un pour les corps des victimes et un autre transportant les participants, s’y rendent. Dans la cathédrale où nous arrivons tard dans l’après-midi, autour de 18 heures, il nous faut la lumière des bougies pour poursuivre et finir la cérémonie. Ici  aussi, les Inkotanyi se montrent actifs. En effet, ils  sont ceux qui, en plus d’avoir transporté les cercueils des véhicules jusqu’à destination, prennent houes et pelles  pour reboucher les tombes après la cérémonie. On peut y voir des journalistes de type européen. D’où viennent-ils ? Qui sont-ils ?

Nous quittons les lieux vers 19 heures. Lorsque nous arrivons à Gakurazo, la cérémonie est terminée. J’apprends, en même temps, que la tâche a été particulièrement dure pour les Inkotanyi. Ils ont, non seulement, dû transporter, de l’intérieur à l’extérieur de la cour, ces 12 corps en putréfaction, mais aussi reboucher, avec les moyens du bord, l’énorme fosse commune. Selon le même témoin, une religieuse sur place, les Inkotanyi semblaient, à la fin, être épuisés.

  1. Les services de renseignement du FPR s’activent.Dès le lendemain de l’enterrement, le mercredi 8 juin, je peux me rendre compte qu’il y a eu un remaniement au sein de la troupe des Inkotanyi présents à Gakurazo. Ce sont de nouvelles têtes que l’on croise désormais. Plus jamais je n’aurai l’occasion de croiser les anciens soldats vus à Tambwe ou à Gakurazo.Je m’habitue, progressivement, à accepter ces quatre murs de la communauté des frères qui me paraissent être une prison. Bien que j’aie la chance d’obtenir une chambre individuelle, je n’oserai y  passer une seule nuit. Tellement la peur d’être seul  est encore très forte. Il ne m’est pas, non plus, possible de mettre les pieds au réfectoire. L’odeur du sang  ne quitte pas cette maison et rend mes souvenirs insupportables chaque fois que je passe tout près du lieu. Aux heures des repas qui se prennent toujours dans ce réfectoire, je dois me réfugier dans une pièce à côté, à la cuisine, où, d’ailleurs, deux religieuses se proposent de me tenir compagnie.

    Je subis, dans la même semaine, deux interrogatoires. Vient me voir, dans un premier temps, un homme d’une cinquantaine d’années, habillé en civil et s’exprimant dans un kinyarwanda d’accent ougandais. Nous nous installons dans un parloir situé à côté de la chapelle. L’homme, entouré de ses gardes, se présente en disant qu’il travaille au bureau de renseignement de FPR. Il me dit qu’il a appris que je suis rescapé du massacre et qu’il aimerait que je lui raconte ce qui s’est passé. Malgré ma méfiance, je commence à  lui résumer ce qui nous est arrivé depuis Kabgayi jusqu’à Gakurazo, comment nous avons été amenés à Tambwe avant d’être conduits à Gakurazo où, dans la soirée, les assassins ont tiré sur nous. Pendant que je parle, il prend des notes.  Dès que j’ai fini, il me demande si je suis à mesure d’identifier les tueurs, ce à quoi je réponds négativement. Après qu’il a lu devant moi le procès verbal, il me demande d’ y apposer une signature, ce que je fais évidemment.

    Vient, ensuite, une autre personne, un jeune monsieur, qui dit s’’occuper du secteur information au sein du FPR. Il me dit vouloir s’informer sur ce qui s’est passé. Je lui raconte  ce que j’ai dit  au premier. Il me demande, lui aussi, si je peux identifier les auteurs du crime, et, comme au premier,  je réponds par la négative. Contrairement au précédent, il ne me demande pas de signer ce que j’ai dit.

  1. Les langues des trois filles se délient.Entre temps, les trois jeunes filles de notre groupe me racontent comment elles ont été épargnées lors de l’assassinat. Elles me révèlent qu’en réalité elles ont été invitées à ne pas assister à la réunion. Lorsque nous sommes convoqués pour la réunion, elles répondent comme nous tous à l’invitation. Arrivées à la porte d’entrée, elles se heurtent, cependant, au barrage d’un Inkotanyi qui leur suggère de ne pas entrer puisque la réunion ne les concerne pas tellement. Les jeunes filles refusent d’obéir et entrent malgré tout. Lors de l’attaque, les tueurs prennent position juste à côté d’elles et , à un moment donné, pendant la fusillade, un des tueurs les regarde d’un air fâché et les bouscule en disant sèchement : “ Allez-vous en ! Que faites-vous ici, idiotes de filles ?(ariko ibi bikobwa birakora iki aha ?) ”. Les filles sont projetées à l’arrière, sous les tables où elles se cachent. De là, les deux plus grandes assistent à l’horreur jusqu’à la fin. Quant à la plus jeune, elle a choisi entre temps de s’enfuir et c’est ainsi que je l’ai vue arriver dans la cour de l’étable où je venais moi-même d’arriver.
  1. Projets d’évasion.Pour la plupart d’entre nous, la vie devient de plus en plus pesante et, surtout, étouffante pour moi qui ne vois pas ce que l’avenir me réserve. Je veux partir et trouver un endroit non encore contrôlé par les Inkotanyi. Je passe mes nuits à imaginer les plans d’évasion dont, à chaque lever du jour,  je repousse à plus tard l’exécution. Tellement les risques sont grands.Par ailleurs, la vie continue dans cette maison d’accueil de Gakurazo. L’essentiel de la journée est, pour beaucoup, occupée par les tâches concernant les besoins alimentaires. Pendant que les unes s’occupent de la cuisine, d’autres vont chercher, à 2 km, de l’eau. La recherche des vivres nous conduit souvent, moi, frère Balthazar et quelques religieuses jusqu’ à Kabgayi, dans les stocks de l’évêché, des frères josephites ou des sœurs.

    Ce site de Kabgayi  est devenu un lieu où règne un silence de mort. De temps en temps, on voit passer un groupe de gens inconnus qui vont ou viennent de piller les maisons. L’odeur y est nauséabonde. Il y a des cadavres en décomposition, même devant le portail de l’évêché. On en trouve surtout  à  l’hôpital et sur le bord de routes.

    Nous avons beau avoir hâte de quitter le site de Kabgayi, mais, partout où nous passons, le pays offre un spectacle de désastre. Les collines sont désertes et certains signes montrent bien que la terreur et la peur règnent. Ainsi, au centre commercial de Byimama, tout près du Centre de santé, nous trouvons, chaque fois que nous passons, des personnes de l’ethnie hutu, jeunes enfants, adolescents et hommes adultes, que les Inkotanyi ont rassemblés des collines de Mukingi. Groupés et assis, certains d’entre eux ont encore avec eux des  houes, signe qu’ils ont été amenés des champs. Tous  attendent, l’air angoissé, une destination inconnue.

  1. Visite inopinée du Père Vjecko, le mercredi, 22 juin.Le mercredi, 22 Juin, deux semaines après l’assassinat, vers 10h00, nous arrive le père Vjecko, retenu au Burundi depuis la prise de Kabgayi. Il vient donc de Bujumbura et nous dit qu’il est en mission, envoyé par les autorités ecclésiales, pour préparer la visite du cardinal français Etchegaray. Ce dernier viendra apporter un message de condoléances du pape Jean- Paul II à l’Eglise rwandaise. Il nous apprend que le cardinal célèbrera une messe en la cathédrale de Kabgayi et qu’en accord avec les Inkotanyi, nous pourrons avec d’autres personnes se trouvant à Ruhango nous rendre à Kabgayi pour l’accueillir.Avant de nous quitter, le père Vjecko me demande un entretien. C’est une occasion pour moi de lui révéler ce qui s’est passé. Mais voilà que les Inkotanyi tiennent à être présents eux aussi. Ce que refuse bien évidemment le père qui exige également des explications sur les raisons de ce refus de respecter la vie privée. L’échange entre les Inkotanyi et le père Vjecko devient d’autant plus tendu que ce dernier menace de quitter immédiatement les lieux. Les Inkotanyi finissent par céder et nous pouvons nous entretenir comme nous le souhaitons dans un parloir. Il est la première personne à qui je livre librement, en long et en large, mon témoignage. Nous en profitons pour parler de mon évacuation. Il se charge de commencer par les démarches d’obtention d’un passeport auprès de l’ambassade du Rwanda à Bujumbura (Burundi). C’est ainsi, d’ailleurs, qu’il me prend, sur le champ, une photo pour le passeport. Je compte profiter de la visite du cardinal pour sortir du pays avec lui.
  1. L’ordre de quitter Gakurazo, le jeudi, 23 juin.Nous sommes le jeudi, 23 Juin, le lendemain de la visite du Père Vejcko. Dans l’après-midi commence à circuler une rumeur selon laquelle nous devons nous préparer à quitter le lieu. Voilà qu’au matin du jour suivant, le vendredi 24 juin, après la messe, nous sommes tous convoqués par les Inkotanyi pour une réunion qui a lieu dans le réfectoire.Un homme de teint plus clair et de grande taille qui parle avec un air sévère s’adresse à nous. Il nous annonce qu’il a été décidé que nous quitterions, tous, Gakurazo et que nous prendrions la direction du sud du pays, à Rwabusoro (dans le Bugesera). Il nous précise que cette mesure est motivée par l’attaque que l’armée française se prépare à mener au Rwanda. Il ajoute que le FPR est prêt à montrer aux Français de quel bois il se chauffe. Il se permet d’ironiser en disant que ceux qui, parmi nous, seraient du côté des Français peuvent rester à Gakurazo s’ils le veulent. Il termine en disant que nous n’avons que quelques minutes pour faire nos bagages. Personne n’ose réagir quoique l’annonce surprenne ceux qui, comme moi, attendaient avec impatience la visite du cardinal Etchegaray.

    Dès que l’Inkotanyi a fini de parler, nous nous hâtons à faire nos bagages. L’ambiance n’est cependant pas très gaie. C’est aux environs de 10h00 que nous quittons Gakurazo. Nous partons à pied en  prenant la direction de Bugesera. La maman de Richard Sheja, l’enfant assassiné, a l’honneur d’être conduite en voiture. C’est à ce moment que nous perdons la trace d’un certain nombre de jeunes frères de la communauté des joséphites dont nous apprendrons plus tard qu’ils ont été enrôlés dans l’armée du FPR.

    Nous croisons, en chemin, une masse de gens qui ont été priés de quitter leur maison et de partir. Lorsque nous arrivons à « Mugina w’i imvuzo », le centre commercial qui se trouve entre Gakurazo et Ruhango, je me sépare du groupe qui prend la direction de Mayaga par Kizibere. Tenté par la proximité de  ma colline natale que j’aperçois, à vol d’oiseau, à 5 km, je viens de décider d’aller voir les membres de ma famille, dont j’ignore le sort. Je ne suis pas seul puisqu’une religieuse des Hospitalières de Sainte Marthe de Kabgayi, Soeur Libérata Muragijemariya, tient à me tenir compagnie. Quand nous arrivons à la maison, j’ai la bonne surprise de me rendre compte que mes parents ont choisi de rester chez eux, bien que la plupart des voisins aient fui la guerre. Nos retrouvailles sont source de joie immense, surtout que je pense que cette rencontre est peut être un adieu.

    Vers 15h00, après cet accueil chaleureux, nous reprenons notre chemin  pour  Rwabusoro par la direction de Ruhango, à 7 km. Sous un soleil ardent d’été, nous partons. Partout où nous passons, c’est un silence de mort. Le pays offre un panorama sans vie. Nous abordons ces collines que nous descendons sans nous presser.

    Je m’arrête, de temps en temps, pour contempler ces champs de sorgho mûrs qui s’étendent dans les vallées et sur les flancs de collines et que les oiseaux visitent en grand nombre, faute de moissonneurs. Un autre spectacle jamais vu jusque là est celui d’une horde de chiens qui courent et aboient sur une des collines près de Ruhango.

    A la paroisse de Ruhango où nous arrivons vers 17h00, il y a encore des gens, que ce soit au centre scolaire, chez les sœurs ou  au presbytère. Certains d’entre eux, c’est le cas de la plupart des religieuses, sont arrivés de Kabgayi. D’autres, et parmi eux, mon petit frère échappé de justesse aux rafles et  protégé contre les Inkotanyi, sont des paroissiens qui, ne pouvant rester chez eux et ne voulant pas prendre la fuite, ont trouvé abri à la mission. Ils y espèrent et trouve plus de sécurité. Il y a aussi des Inkotanyi qui grouillent partout. Je vais voir le père Stany Urbaniak, curé de la paroisse. Il est d’origine polonaise et de la congrégation pallotine. Ce prêtre fait partie des rares ressortissants étrangers qui n’ont pas voulu se sauver et ont choisi de rester avec la population. Sa présence a permis à beaucoup de réfugiés d’échapper aux massacres. Je m’entretiens donc avec ce prêtre qui, d’ailleurs, me persuade de rester avec lui quelques jours, le temps d’attendre la visite du cardinal. J’accepte la proposition. Elle m’arrange dans mon projet de sortir du pays. C’est ainsi que je vais demander un logement chez les sœurs pallotines dont la communauté est non loin de la paroisse. Sœur Marietta, responsable de la maison, me reçoit très chaleureusement.

    Il faut dire que,  ces jours-là, la sœur et moi avions en commun un secret concernant une jeune fille, Pélagie Mukazitoni, que nous avions pu sauver in extremis. Professeur à l’école secondaire fondée par l’abbé Alfred Kayibanda, une des victimes de l’assassinat de Gakurazo, cette fille faisait partie des réfugiés que nous avions hébergés à la paroisse. Elle était très particulièrement en danger de mort parce qu’elle était sur la liste de ceux qui étaient présumés complices du FPR, ce qu’elle ne niait d’ailleurs pas. Si elle échappa à la mort c’est parce que le jour où sa cachette fut découverte, un militaire haut gradé des FAR, le Colonel Muremyangango, de passage à notre presbytère de Kabgayi, accepta à ma demande de l’emmener clandestinement dans son véhicule. Il la déposa chez les sœurs pallotines de Ruhango où la responsable, sœur Marietta, que je venais de contacter, aménagea pour elle une cachette sûre pendant des semaines. J’aurai l’occasion de croiser à plusieurs reprises la rescapée accompagnée des militaires  lors de mes pérégrinations.

  1. De Ruhango vers Rwabusoro (Bugesera), le samedi, 25 juin.Le lendemain de mon arrivée chez les sœurs pallotines, vendredi, 24 juin, nous apprenons que les Inkotanyi ont donné l’ordre de quitter les lieux le jour suivant avec comme destination, Bugesera. Je tiens l’information de sœur Marietta. Nous quittons donc Ruhango le lendemain, samedi, 25 juin. Moi et sœur Liberata Muragijemariya, la religieuse qui m’a accompagné depuis Gakurazo, avons la chance de partir dans un véhicule. Ce véhicule transporte en urgence un prêtre gravement atteint de malaria. C’est Alexandre Ngeze du diocèse de Kigali. Ce prêtre qui, auparavant, est hébergé dans le Lycée de Bukomero (Byimana) où il est arrivé en provenance Kigali, il a été admis en urgence dans le Centre de Santé de Ruhango, suite à une crise de malaria. En ces temps de guerre, le Centre de Santé de Ruhango sert, en outre, d’hôpital de blessés de guerre des Inkotanyi.Nous empruntons la route qui, par Kinazi, va vers Rwabusoro. Nous croisons, sur la route, des colonnes de gens qui, comme nous, ont reçu l’ordre de quitter leur maison et de se rendre dans le sud du pays, à Rwabusoro. Ils ont, pour la plus part, de lourds fardeaux sur la tête, tandis que d’autres avancent avec leurs troupeaux de bétails.

    Le véhicule nous dépose, moi et la religieuse, à Rwabusoro avant de poursuivre son chemin vers le Centre de santé de Rilima. J’apprendrai qu’aussitôt arrivé là-bas, le prêtre décède.

    Rwabusoro, ce petit bourg situé près de la rivière Akanyaru, au Sud Est du pays, est devenu un très grand camp de réfugiés. Quand nous y arrivons, des milliers de gens sont déjà là. D’autres affluent, venant, pour la plus part,  de la région du centre, préfecture Gitarama. Du groupe de Gakurazo nous sommes les premiers à  arriver, les autres ayant choisi de s’installer à la paroisse de Kinazi, quelques kilomètres avant d’arriver à Rwabusoro. Nous nous joignons au groupe de Byimana qui est déjà sur place. Il s’agit des abbés Joseph Ndagijimana,  Benoît Karango, Jean Nsengimana et Venuste Linguyeneza. Les conditions de vie sont très dures dans ce lieu où une foule innombrable vit  en promiscuité, sans eau potable, dans une saleté écœurante.

  1. Les Inkotanyi viennent me chercher, la nuit du lundi, 27 juin.C’est pendant la nuit du lundi, 27 Juin, le lendemain de notre arrivée à Rwabusoro. Notre groupe est en train d’aménager des lits de fortune au milieu d’une foule de réfugiés et voici que des Inkotanyi arrivent et demandent à connaître qui est l’abbé Emmanuel. Je me présente non sans inquiétude. L’un parmi les Inkotanyi me dit qu’il a appris que je suis vicaire à la cathédrale de Kabgayi et que je dois savoir où se trouvent les clefs de l’Eglise. Il me dit qu’en raison d’une messe que le cardinal célèbrerait le lendemain dans la cathédrale, ma présence serait nécessaire pour ouvrir et aider à préparer l’Eglise. C’est ainsi qu’en cette nuit les Inkotanyi me prennent dans leur véhicule. Nous devons toutefois passer par la paroisse de Kinazi où je dois récupérer les clefs en question. La valise dans laquelle se trouvent ces clefs est, en effet, dans les mains d’une personne de notre  groupe installé à Kinazi.L’Inkotanyi qui me prend avec lui dans le véhicule fait partie des chefs puisqu’il a des gardes du corps. Il est très courtois avec moi et me cause gentiment.  Il se plaît à, notamment, me raconter qu’il fait partie du premier contingent qui, avec Fred Rwigema, ont attaqué le Rwanda de l’Ouganda.

    Notre détour à Kinazi me permet de revoir les compagnons de Gakurazo que la marche à pied a épuisés. Une partie d’entre eux occupe les locaux du presbytère, les deux prêtres ayant été tués[25]. L’autre est hébergée par la communauté des sœurs « Bizeramariya », une congrégation autochtone dont le nom signifie « celles qui ont confiance en Marie « .

    Nous reprenons la route et arrivons,  autour de minuit, à Ruhango où nous passons la nuit en attendant d’aller à Kabgayi, le lendemain. Pour le logement, l’Inkotanyi prend soin de ne pas me laisser seul. Nous partageons la même pièce d’une maison se trouvant en bas de la route qui mène à la sous-préfecture.

  1. La visite du cardinal Etchegaray à Kabgayi, le mardi, 28 juin.Nous arrivons à Kabgayi le lendemain, mardi 28 juin, vers 10h. Ma surprise est de constater que les portes de l’Eglise ont été forcées et ouvertes. On ne peut non plus reconnaître la sacristie qui a été, comme d’autres pièces, saccagée.C’est vers 11h00 que le cardinal arrive. Il est accompagné de Monseigneur Pierre Nguyen Van Tot, secrétaire du nonce apostolique au Rwanda. On note aussi la présence de Monseigneur Frédéric Rubwejanga, évêque de Kibungo, et du père Vjecko. D’autres religieux et religieuses dont les sœurs Benebikira[26], une congrégation autochtone de Rwamagana, sont de la délégation. Commence peu après la messe présidée par le cardinal dans la basilique. C’est une messe où il n’y a pas grand monde. Parmi les participants, il y a des militaires Inkotanyi dont l’un est visiblement commandant chef de toute la région militaire de Gitarama. De grande taille et âgé de 34 ans maximum, il a beaucoup de garde-corps qui ne le quittent pas. Il est celui qui a accueilli le cardinal à son arrivée. A part les militaires, il y a aussi quelques civils dont les hauts responsables du FPR. Parmi ces derniers, je ne peux reconnaître que monsieur Rutaremara Tito, fondateur du FPR, pour l’avoir vu sur les photos des journaux lors de l’attaque du pays par le FPR en 1990. De grande taille, environ 1m 80, il est noirâtre et âgé d’une soixantaine d’année.

    Dans son homélie, le cardinal parle principalement de la paix et de la réconciliation nationale qu’il appelle de tous ses vœux et pour lesquels il appelle les rwandais à être les premiers acteurs. Il se refuse toutefois de viser qui que ce soit. Après la messe, une rencontre a lieu dans la grande salle de réunion rénovée de l’évêché. S’exprimant devant des personnalités civiles et militaires du FPR, le cardinal annonce le message de paix du pape.

    Avant de partir, le cardinal visite l’évêché. Pillés et saccagés, tous les bâtiments sont dans un état déplorable. Le secrétaire du nonce prend le soin de protéger en les emportant quelques documents importants trouvés dans les bureaux de l’évêque et dans l’économat. Le cardinal demande aux autorités présentes du FPR d’assurer la protection du patrimoine de la maison d’archives ainsi que des dossiers confidentiels de l’évêché. Ces derniers lui donne la promesse d’y veiller dans les plus brefs délais.

    Après Kabgayi, tout le monde se rend à Gakurazo. Le cardinal va visiter le lieu du massacre. Je pars dans la même voiture que le cardinal et, durant tout le trajet, j’ai à donner mon témoignage sur le drame vécu. Arrivée à Gakurazo, toute la délégation se rend au réfectoire, lieu du massacre. Les impacts des balles sont encore visibles sur les murs et Mgr Pierre Van Tot peut prendre des photos. Nous nous rendons, pour nous recueillir, devant la fosse commune où sont enterrées les autres victimes. Les dignitaires, je parle des responsables du FPR et précisément de Tito Rutaremara et du militaire commandant chef de la région de Gitarama dont j’ai parlé plus haut, promettent au cardinal d’aménager cette place dans les plus brefs délais.

    Gakurazo est la dernière étape de la visite du cardinal. Nous nous rendons à la ville de Ruhango où les Inkotanyi ont prévu de loger le cardinal et sa délégation. Un dîner sobre est d’abord offert. Cela se passe dans la maison d’un particulier qui se trouve en bas de la grand-route, peu avant la centrale électrique de Kigoma. C’est vers 23h00 que chacun peut aller se coucher.

    Le lendemain matin, le cardinal termine sa visite au Rwanda et part pour le Burundi. Je ne peux malheureusement pas partir avec lui comme je l’aurais souhaité, parce que le père Vjecko n’a pas pu m’apporter mon passeport. J’ai, en tout cas, la promesse que, dans les jours tout proches, le problème de ce document indispensable pour mon évasion sera réglé. Je retourne, donc, à Rwabusoro rejoindre mes compagnons.

  1. De Rwabusoro à Rwamagana (Kibungo)Les conditions de vie à Rwabusoro sont plus que misérables. Dans cette promiscuité de milliers de réfugiés où les risques de maladie sont inévitables, nous n’espérons pas tenir longtemps. L’évêque Frédéric Rubwejanga qui, en accompagnant le cardinal, est de passage à Rwabusoro, ne reste pas insensible à ce que vivent ses confrères, les prêtres. Il promet que, dès son arrivée chez lui, il enverrait des véhicules pour notre évacuation.Deux jours après, dans l’après-midi, nous voyons arriver deux véhicules qui nous emmènent à Rwamagana où nous arrivons tard dans la nuit. Le presbytère, la communauté des« Benebikira» et celle des Bernardines se répartissent les groupes pour l’hébergement. Trois prêtres dont je fais partie, quelques sœurs franciscaines et mon petit frère sommes accueillis chez les Berdardines. Les prêtres en question sont Venuste Linguyeneza et Benoit Karango. Cependant, nous ne sommes pas les seuls à être accueillis là puisque d’autres prêtres de Kibungo  y vivent déjà. Il s’agit des abbés Kizito Bahujimihigo (futur évêque de Ruhengeri), Philippe Rukamba (futur évêque de Butare), Pierre-Claver Nkusi et le vieux Aimable Kazubwenge.

    Rwamagana donne l’apparence d’un lieu calme. Il faut dire que la région est, depuis des semaines, sous contrôle des Inkotanyi. Le commerce a repris au centre commercial de Rwamagana. Les gens y circulent librement et c’est un va et vient des gens venant  de l’Ouganda, du Burundi et de  la Tanzanie ainsi que d’autres venant  des régions conquises par le FPR. Parmi eux, des prêtres professeurs au Grand Séminaire de Nyakibanda, notamment, Smaragde Mbonyintege. Nous arrivent, accompagnés des garde-corps militaires, d’autres prêtres devenus cadres du FPR, à savoir les abbés Luc Bucyana du diocèse de Kibungo et Butera Eustache de Kigali. Travaillant, paraît-il, pour le compte de leur famille politique, ils vivraient désormais dans des camps militaires et n’obéiraient plus aux ordres de leurs supérieurs hiérarchiques ecclésiaux.

  1. Triste nouvelle de l’assassinat de Frère Balthazar Ntibagendeza et d’autres membres de sa communauté.Durant notre séjour à Rwamagana, nous aurons régulièrement les visites de prêtres et de religieuses de passage.  J’aurai, ainsi, la joie de revoir certains de nos compagnons de Gakurazo restés à Kinazi et parmi eux, Sœur Marie-Louise  d’origine suisse [27] et maîtresse de novices chez les hospitalières de sainte Marthe de Kabgayi. C’est cette dernière qui me rapporte la triste nouvelle de l’élimination sélective des membres de la communauté des frères Josephites. Elle  me raconte, puisqu’elle était là au moment des faits, comment, dans les jours qui ont suivi leur arrivée à Kinazi, le FPR a profité de l’évacuation de Gakurazo pour faire le tri et assassiner des membres de la communauté des Josephites. J’apprends ainsi l’assassinat des frères Balthazar Ntibagendeza et Vivens et des ouvriers bahutu de la communauté. D’après le témoin, les frères Balthazar et Vivens ont été assassinés par les Inkotanyi le 23 Juillet 94 à Kinazi. Les ouvriers subiront le même sort deux jours plus tard, le 25 Juillet. Sœur Didacienne[28] et Felicula Nambajemariya des hospitalières de sainte Marthe de Kabgayi  pourraient, elles aussi, en témoigner parce qu’elles étaient présentes à Kinazi à cette époque. Frère Balthzar Ntibagendeza, réfugié hutu d’origine burundaise et maître des novices, est celui-là qui s’est occupé de nous dès notre arrivée dans leur communauté à Gakurazo, le dimanche, 5 juin,  et qui, sans le savoir, a préparé ma survie lorsqu’il est venu me chercher dans la salle de la prétendue réunion pour me donner une chambre. Le frère Vivens était originaire de Gitisi-Ruhango, préfecture Gitarama.Notre séjour à Rwamagana est provisoire. Mais pour combien de temps ? Grande est ma joie quand, quelques jours après, le Père Vjecko  m’apporte mon passeport de l’ambassade du Rwanda à Bujumbura. Il ne me reste plus qu’à trouver une occasion favorable pour sortir du pays. 

    Le Père Vjecko a été assassiné par les  Inkotanyi le 31 Janvier 1998 à Kigali. Ce franciscain d’origine croate venait de passer 17 ans au Rwanda, dans la paroisse de Kivumu,  où il s’était très bien intégré grâce, notamment, à  sa parfaite connaissance du Kinyarwanda.

 
Père Vjecko

Au moment de sa mort, le Père Vjecko était économe général du diocèse de Kabgayi.

  1. Evasion par le Burundi, le 30 juillet.Mon projet d’évasion se réalise grâce à l’abbé Philippe Rukamba. Cela fait des jours qu’il attend l’opportunité pour aller faire ses vacances à l’étranger et rendre visite aux membres de sa famille. Il compte prendre l’avion à Bujumbura (Burundi). Il attend, entre temps, un ami qui lui a promis de venir le prendre  en voiture. Il connaît mon projet et m’a promis de m’y aider.L’occasion se présente le 30 Juillet 1994 et nous partons pour le Burundi au petit matin. L’ami de Philippe Rukamba qui nous conduit dans sa voiture, d’après sa propre présentation, est un membre du FPR né au Burundi et vivant du commerce. Il est courtois avec moi. Il ne se gène pas, cependant, pour évoquer des sujets délicats. C’est ainsi que j’apprends, entre autres, qu’il a longtemps fait le travail d’espionnage au Rwanda dans le cadre de l’infiltration  et de la guerre du FPR.

    Nous passons par la capitale Kigali, ville fantôme où une nouvelle population d’anciens réfugiés du Burundi et de l’Ouganda commence à s’installer. La ville de Butare où nous arrivons dans l’après-midi est, elle aussi, vide de la population. Il est tard dans l’après-midi quand nous arrivons à Kanyaru, frontière Rwando-burundaise. A la douane, coté rwandais, il y a un grand flux d’anciens réfugiés rwandais s’occupant des dernières formalités administratives pour rentrer au pays. Malgré ma peur, je vais au service d’émigration où je me présente comme prêtre en partance pour les vacances. Je n’ai pas de peine à obtenir l’autorisation de quitter le territoire. Nous passons de l’autre côté, à la douane burundaise. Bien que je n’aie pas de visa d’entrée, l’Inkotanyi qui nous amène, visiblement très familier avec les agents de douane, négocie avec succès notre entrée sur le territoire burundais.

    Il est trop tard pour poursuivre le voyage. Il y a, dans les parages,  une maison des sœurs « Benetereziya[29] », une congrégation autochtone burundaise,  où l’Inkotanyi nous amène pour passer la nuit. Nous reprenons la route dimanche, le lendemain matin, pour arriver à Bujumbura vers 10h00 du matin. L’Inkotanyi accepte de me conduire et me déposer à la nonciature.  Je suis reçu par le Père Hozer, de la communauté des Pallotins, qui assure, à ce moment, l’intérim pour le nonce de Kigali. Le Père Hozer  est déjà au courant de ce que j’ai vécu.

29 Séjour au Grand Séminaire de Bujumbura.

Conduit par le père Hozer, je trouve, le même jour, un logement au Grand  Séminaire de Bujumbura. Le séminaire est devenu une maison d’accueil pour beaucoup d’hommes d’Eglise du Rwanda, qui, pour la plupart, sont en voyage. Il faut dire qu’en ces temps de crise rwandaise, le Burundi est devenu un lieu de passage obligé et incontournable pour des Rwandais qui doivent faire leurs démarches administratives à l’ambassade rwandaise à Bujumbura. La majorité de ces hommes d’Eglise du Rwanda hébergés au séminaire viennent du diocèse de Nyundo et sont en partance en Europe pour les vacances. Il s’agit, notamment, des abbés Jean-Baptiste Hategeka, Jean-Baptiste Tuyishime, Jean-Damascène Bimenyimana, futur évêque de Cyangugu. Mais il y a deux autres prêtres de Kabgayi, Félix Ntaganira et Kibanuka originaire d’Ouganda. Lorsque nous nous croisons et parlons, ils ne sont plus reconnaissables. Dans leur éphorie pour la victoire du FPR, ils me parlent en ricanant. Je suis surtout scandalisé par leur mépris pour l’assassinat de leur évêque Thaddée Nsengiyumva.  Pourtant, s’ils sont encore en vie, c’est grâce à ce dernier puisqu’il les a aidés, à leur demande,  à quitter précipitamment et en catimini le pays. C’était au lendemain de l’attentat contre l’avion du président Habyarimana Juvénal, le 6 avril.

Tout ce monde est parti dès la semaine qui suit mon arrivée. Reste avec moi l’abbé Aphrodis Kaberuka, de Cyangugu. Nous serons, plus tard, rejoints par d’autres personnes, a savoir l’abbé Emmanuel Rukundo du diocèse de Kabgayi, le séminariste Jean-Louis Ngabonzima de Kigali et mon petit frère que j’ai, entre temps, pu faire sortir du Rwanda grâce à l’aide de l’abbé André Sibomana et de Sœur Marie-Paule de la congrégation des Auxiliatrices.

Notre séjour au séminaire se passe bien. La nonciature paye notre séjour et la pécule pour les prêtres. Nous sommes très vite intégrés dans l’équipe de prêtres vivant au séminaire et  dont nous partageons les repas et les activités. Nous pouvons ainsi donner un coup de main pour les messes qui se disent dans différentes Eglises de la capitale et au séminaire. Mon activité principale est, cependant, liée à la Caritas Rwanda, momentanément installée à Bujumbura. Je m’occupe de la caisse créée par la nonciature pour l’Eglise rwandaise  en détresse. Des aides ponctuelles, individuelles et collectives,  sont ainsi accordées  au membres du clergé et des communautés religieuses qui en font la demande.

A part ces diverses activités, c’est ici à Bujumbura que je commence à mettre par écrit ce témoignage.

30 Insécurité au Burundi et guet-apens des « sans-échec », milice batutsi.

La vie au Burundi est cependant difficile. Malgré le peu de temps que je viens d’y passer, je me rends bien compte de la gravité de la situation. Le démon ethnique sévit de la même manière dans les deux pays voisins et rend la vie politique de plus en plus préoccupante puisque des assassinats s’y multiplient chaque jour. Moi-même, une fois de plus, je l’échappe belle quand ceux qu’on appelle les « sans échecs », une milice de jeunes Batutsi née après la victoire électorale du président Melchior Ndadaye, ratent leur coup.

C’est un Dimanche après-midi et suis seul à pied sur l’Avenue de la Cathédrale Regina Mundi. Je vois un gamin d’à peu prés 12 ans qui s’arrête devant moi et me quémande de l’argent. Nous échangeons quelques paroles et je lui donne, à la fin, un peu d’argent. Il s’en va. Je ne sais, cependant, pas qu’il est lié à un groupe de jeunes plus âgés  qui, un peu plus loin, parle avec lui. Comme je me rends compte qu’il parle de moi puisqu’ils me regardent tous, j’ai une certaine appréhension qui me pousse à aller de l’autre côté de la route. Mais voilà qu’à leur tour, ils pressent le pas pour m’attaquer en s’écriant : « ni Igiterahamwe sha ! », “ le crétin d’ Interahamwe est là ! ”, ce qui traduit: “ ne le ratez pas! c’est un Muhutu du Rwanda ”. Je comprends vite que, lors de mon dialogue avec le gamin, mon accent rwandais a trahi mes origines et que je suis en danger. J’essaie de presser le pas, mais, eux commencent à courir pour me barrer le chemin, en poussant des cris comme pour attraper un bandit. C’est alors que je me sauve en courant, passant à côté des chrétiens qui vont à la messe. Aucun de ces derniers n’ose me venir au secours. Nous faisons plus d’un km sans que mes adversaires puissent m’attraper. Derrière la cathédrale, je prends la petite route qui, passant dans un petit bois, amène au séminaire. C’est la présence d’un groupe de séminaristes qui dissuade mes adversaires de courir derrière moi. Dès ce jour -là,  je n’ose plus sortir seul dans la ville de Bujumbura.

Bien qu’au début j’aie pensé à demander de résider temporairement au Burundi, le temps que la situation au Rwanda s’éclaircisse,  l’insécurité me fait reconsidérer ma vision d’avenir et je ne souhaite plus y rester longtemps.

En effet, dès mon arrivée à Bujumbura, le Père Hozer entame les démarches pour mon départ à Rome ou Yaoundé. Ces démarches semblent, toutefois, devoir prendre au moins une année et tout indique que je devrai prolonger mon séjour au Burundi. Par hasard, une porte de salut s’ouvre en France. Le père Jean-Marie Fromentin est un ami d’enfance qui a longtemps vécu dans ma paroisse natale.  Il a appris tout ce qui m’est arrivé et voici qu’il m’écrit pour m’apprendre qu’avec son évêque, Mgr René Picandet, ils ont entrepris des démarches administratives pour que je sois accueilli dans le diocèse d’Orléans

31 Évacuation et arrivée en France, le 8 décembre

Les démarches ne tardent pas à aboutir puisque quatre mois plus tard, le 30 novembre 1994,  j’ai la joie d’apprendre l’arrivée de mon visa.

Je prends l’avion au soir du 07/12/1994 à l’aéroport de Bujumbura  et arrive à l’aéroport de Roissy, Paris,  au matin du 8 décembre 1994.  Le Père François Maupu, vicaire général de l’Evêque d’Orléans, est venu m’accueillir et me conduire à la paroisse de  Sully- sur- Loire où je suis attendu par le Père Jean-Marie Fromentin. Je reste avec lui pendant un mois, le temps d’apprivoiser l’hiver! avant d’être nommé et aller m’installer à la paroisse Saint Paterne (Orléans).

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  1. Annexe: Quelques repères géographiques et historiques.

Pour le lecteur non averti sur le Rwanda, ici-bas, quelques repères géographiques et historiques permettant de se repérer  dans les faits racontés plus haut.

Éléments géographiques.

Petit pays de 26 338 km2 (près de 4 fois le Loiret) le Rwanda est un Etat d’Afrique orientale, situé entre l’immense Zaïre (RDC), l’Ouganda, la Tanzanie et le Burundi. De relief particulièrement montagneux (altitude moyenne 1500m), le Rwanda est considéré comme la « Suisse d’Afrique ».

Rafraîchi par l’altitude, le climat est assez peu pluvieux mais de tendance tropicale. Avec une population totale de 7, 5 millions d’habitants (selon le recensement de 1981) le Rwanda est le pays le plus densément peuplé d’Afrique (285 hab./km2). Trois ethnies habitent le pays. Partageant une même culture et une même langue, le Kinyarwanda, les Bahutu (84%), les Batutsi (15%) et les Batwa (1%) cohabitent et n’ont pas besoin de cartes d’identité pour se connaître. Les Batwa, par exemple,  ont un parler spécial qui les caractérisent.

Pauvre en ressources naturelles, le Rwanda vit essentiellement de l’agriculture. La terre est généreuse et sorgho, maïs, bananes, haricots, patates douces, pommes de terre forment l’essentiel des cultures vivrières. Les bovins (autre fois apanage des Batutsi), ovins, caprins et porcins donnent des viandes et permettent de fumer les alentours des concessions familiales. Le café représente entre 60 et 80% des recettes d’exportation.

Dans ce pays où les conflits ont toujours  été violents entre les Bahutu et les Batutsi, le contrôle du pouvoir s’accompagnant de la banalisation de la vie et de l’exode de populations hors des frontières du pays, le développement durable et collectif est jusqu’aujourd’hui quasi difficile voire impossible.

Un peu d’histoire

L’histoire du Rwanda semble commencer avec la colonisation au début 20 siècle. L’époque antérieure est mal connue et souvent limitée aux dynasties tutsi.

  1. Le peuplement.

Les recherches  de quelques historiens dont celles de Alex Kagame[30] nous permettent de nous rendre compte que le peuplement du Rwanda est une succession d’invasions ethniques.

Les Batwa sont les premiers habitants. Ce terme englobe d’une part les pygmées (de petite taille, vivant de la chasse et de la cueillette) qui subsistent encore de nos jours dans les forêts de la région des grands lacs et sont connus au Rwanda sous le nom de Impunyu. Il s’agit d’autre part  des céramistes (de taille normale, 1%) vivant au milieu d’autres populations rwandaises. Malgré les efforts des autorités, ces Batwa (deuxième groupe), à part quelques exceptions, demeurent marginaux, refusent l’école, vivant avant tout des poteries qu’ils vendent sur les marchés.

Les Bahutu font leur apparition en deuxième lieu; ce serait entre le 7è et le 10è siècle. Ils appartiennent au groupe des bantou d’Afrique du Sud, Zaîre, Congo, Centre Afrique… Ce sont avant tout des agriculteurs qui défrichent les forêts. L’organisation sociale est faite de clans familiaux autour d’un patriarche appelé « Umwami » le roi. Ce dernier ne régnait que sur ceux avec qui il partageait le lien de sang. Il était le propriétaire par excellence des terres de son peuple. Les Bahutu forment dès les origines l’immense majorité de la population. Ils représentent près de 90%. 

Vers le 14è-15è siècle arrivent les Batutsi, pasteurs nomades (appartenant à la famille des Hamites qui occupent actuellement les pays comme l’Ethiopie, la Somalie, l’Erythrée, le Kenya). Organisés eux aussi en groupes familiaux, ces pasteurs pénètrent progressivement et pacifiquement les terres des agriculteurs. Plus que spaciale, la pénétration est culturelle. Les Batutsi empruntent les structures féodales, les rites et la langue des Bahutu.

La vache est leur moyen de séduction et  deviendra petit à petit une des armes de domination. Il se créent des réseaux de clientèle par les contrats d’élevage (ubuhake). KAGAME Alex explique comment fonctionnait ce système qui n’a disparu qu’il y a 40 ans. Les éleveurs « accordaient à des solicitaires une ou plusieurs têtes de gros bétails. Les clients obtenaient ces fiefs en usufruitiers et le patron pouvait reprendre ses vaches, sans plus, lorsque le serviteur ne lui donnait pas entière satisfaction sur l’article de prestations attachées au contrat… »[31]. 

Mais ce système de servage pastoral n’explique pas à lui seul  toute une domination féodale ultérieure qui continue de nourrir le complexe de supériorité devenu presque obsessionnel chez certains Batutsi d’aujourd’hui. A une époque pas bien précise, au 16è siècles selon des auteurs, les Batutsi arrivent à imposer leur hégémonie par des conquêtes guerrières. Les « Milices » organisées d’abord pour la protection des clans familiaux annexent des territoires des hamites rivaux et des agriculteurs bahutu.  Tout en étendant les réseaux de clientèle. L’on peut bien comprendre comment, dans ce processus de conquêtes guerrières, le système de servage pastoral devient une arme puissante très malignement exploitée par des chefs guerriers batutsi pour annexer d’autres territoires des agriculteurs: les paysans liés  à leurs patrons par les contrats de servage bénéficient de la protection contre les razzias mais doivent faciliter et  aider à pénétrer les royaumes à conquérir. Au 19è siècle, à la veille de l’infiltration européenne, bien que quelques royaumes bahutu ( surtout du Nord du Rwanda actuel) aient pu résister et garder leur autonomie, la domination tutsi se renforce et se centralise autour du roi « Mwami » et de sa cour, grâce à tout un système monarchique protégé par la doctrine d’un code ésotérique (ubiquité)[32].

  1. La période coloniale (1893-1961)
  • 1894 (mai) : L’allemand, le comte Von Goëtzen pénètre et traverse le Rwanda avec une troupe de 6000 hommes, ne rencontre aucune résistance, est reçu à la cour de Kigeli IV. Tout en étant des conquérants, les Allemands ne détrônent pas le roi.
  • 1899 : Création par les Allemands de la région Rwanda-Burundi et instauration d’un régime de protectorat avec gouvernement indirect : ils conservent les structures féodales pour occuper le pays.
  • 1900 (2 février) : Début de l’évangélisation : Les premiers Pères Blancs conduits par Mgr Jean-Joseph Hirth arrivent à Nyanza à la cour du roi Yuhi Musinga. Mgr Classe à qui le Pape Pie IX confiera l’Eglise du Rwanda (1922) prendra des positions trop  claires pour la suprématie de l’ethnie ntutsi.
  • 1923 : Au lendemain de la fin de la 1° guerre mondiale, la SDN (Société des nations) confie officiellement le protectorat du Rwanda-Burundi à la Belgique. Cette dernière organise le pays en districts, chefferies, sous chefferies confiées en majorité aux notables batutsi.
  • 1943 (17 octobre) : Baptême du roi Mutara III Rudahigwa après un long catéchuménat de 14 ans. Son baptême entraîne la « tornade des conversions ».
  • 1946 : L’assemblée de l’ONU remplace le régime de protectorat par un accord de tutelle de la Belgique sur le Rwanda-Burundi.
  • 1952 : Le pouvoir belge prend diverses mesures pour réduire les inégalités entre Batutsi et Bahutu.
  • A partir de 1956 : Les rapports se tendent entre la tutelle belge et le Mwami (roi) qui espère obtenir de l’ONU l’indépendance tout en conservant la royauté traditionnelle. Les Bahutu, organisés en partis politiques, contestent de plus en plus l’hégémonie ntutsi.
  • 25 mars: Le Père André Perraudin est sacré évêque de Kabgayi. Il sera le premier des autorités ecclésiales à oser élever la voix contre les inégalités fondées sur les ethnies. «…. les richesses d’une part et le pouvoir politique  d’autre, sont en réalité en proportion considérable entre les mains des gens d’une même race…. »[33]. Appelant à plus de « charité et de justice sociales » il recommande à  qui de droit de promouvoir  « les droits fondamentaux » pour tous les citoyens rwandais.
  • En 1957, neuf intellectuels bahutu dont Grégoire Kayibanda publient le « Manifeste des Bahutu ». De plus en plus la tutelle belge devient favorable à la cause hutu au moment où le Mwami renforce son opposition.
  • 1959 (25 juillet) : Mort du roi Mutara III Rudahigwa à Bujumbura (Burundi) et les rumeurs créent la confusion dans le pays.

Dans un climat passionné, le Rwanda se divise en :

– Un courant monarchiste (l’Union national rwandaise, UNAR) qui s’appui sur le roi et les notables tutsi pour obtenir de l’ONU l’indépendance nationale, contre la puissance coloniale, tout en conservant le régime monarchique.

– Un courant révolutionnaire (le PARMEHUTU : Parti du mouvement pour l’émancipation mputu) qui s’appui sur la majorité mputu, l’Eglise et des alliances belges pour reverser le pouvoir ntutsi, établir la République avant d’accéder à l’indépendance.

  • 1er novembre : A la sortie d’une messe de la Toussaint, un leader muhutu est molesté par un mututsi à Byimana (Gitarama). L’incident provoque des révoltes qui embrasent le pays : des centaines de victimes, des incendies, des pillages marquent l’affrontement entre les Bahutu et les Batutsi dont une partie émigre vers le Burundi  et les pays voisins dont l’Ouganda. Les autorités belges imposent un régime militaire.
  • 1960 (novembre) : A l’assemblée générale de l’ONU, partisans et adversaires de la monarchie se disputent : les uns dénonçant la colonisation belge, les autres le régime féodal. L’ONU recommande la réhabilitation du Mwami, des élections législatives sous son contrôle.
  • 1961 (28 janvier) : Bousculant l’ONU, tous les bourgmestres et conseillers élus réunies à Gitarama proclament la fin de la royauté et la fondation de la République : ils élisent un président, les membres de l’assemblée législative et de la cour suprême. Ils approuvent les principes fondateurs du nouveau régime et constituent un gouvernement bientôt reconnu par la tutelle belge. Devant cet état de fait, l’ONU envoie au Rwanda une commission chargée de préparer les élections et le référendum.
  • 1961 (25 septembre) : La consultation populaire marque la victoire du PARMEHUTU (77,7%) au détriment de l’UNAR monarchiste, le refus de la féodalité et de retour de l’Umwami (80% contre).
  • 1961 (4 octobre) : L’assemblée législative proclame officiellement la République rwandaise et élit Grégoire Kayibanda à sa présidence le 26 octobre.
  1. La première République (1962-1973)
  • 1962 (1 juillet) : Le Rwanda devient indépendant. L’assemblée nationale élabore la Constitution, promeut le régime électoral, réorganise le territoire en 10 préfectures et 143 communes qui remplacent les structures féodales et coloniales. En 1965, Kigali devient la capitale officielle du Rwanda.
  • 1963 (décembre) : La jeune République doit faire face à plusieurs incursions armées de partisans de la royauté réfugiés au Burundi et en Ouganda. Des arrestations et des exécutions visant des leaders de l’UNAR et notables batutsi se multiplient en plusieurs régions.

Tout est à faire pour cette petite nation qui sort de la féodalité et de la tutelle coloniale. Il fait les premiers pas du développement et de l’indépendance. Mais les rivalités régionales, les querelles personnelles divisent peu à peu le MDR PARMEHUTU au pouvoir.

  • 1972 : Eclatent au Burundi des troubles visant l’élimination politique des bahutu et qui provoquent des vagues de réfugiés bahutu au Rwanda et ailleurs. Cela renforce le malaise qui a commencé à gagner le Rwanda depuis des mois.
  • 1973 : Nouvelle offensive des batutsi de l’extérieur : persécution anti-tutsi.
  1. La deuxième République (1973-1994)
  • 1973 (5 juillet) : Le chef d’Etat-major des armées, Juvénal Habyarimana, fait un coup d’Etat. Les partis politiques suspendus, l’Assemblée Nationale dissoute. Arrestation massive et emprisonnement d’hommes politiques. Ces derniers périront assassinés presque tous dans les prisons. Le président Grégoire Kayibanda destitué, mourra quelques années plus tard, dans sa résidence surveillée.
  • 1975 (5 juillet) : Création du MRND (Mouvement révolutionnaire national pour le développement), parti unique qui entend rassembler tous les Rwandais sans distinction d’ethnie, de religion, de sexe ou d’origine.

Doté d’un charisme à gouverner évident, le président Juvénal Habyarimana  conquiert  l’opinion internationale par ses efforts de développement du pays. Mais cette popularité cachera mal les injustices de plus en plus criantes de nature régionaliste. Il est originaire de la région du nord (Rukiga). Au moment où les ressortissants d’ autres régions, principalement  du centre et du sud, sont systématiquement mis hors circuit en matière de droit au travail et à l’éducation, un cercle des apparentés et des proches de la famille dirigeante s’approprie à la fois les richesses et le pouvoir. « Il regroupe des membres de l’élite militaire et civile principalement issus des communes Karago et Giciye. Ils constituent non seulement un réseau du pouvoir parallèle dans l’armée, le parti et l’administration mais aussi un groupe parasite du système économique et financier du pays »[34].

  • 1979 : Au Kenya, création de la Rwandese Alliance for National Unity (RANU) par des réfugiés batutsi rwandais. Elle se transformera plus tard en Front patriotique rwandais (FPR). Né en Ouganda en 1987 et structuré autour des groupes de réfugiés installés en Ouganda et au Kenya, auxquels se sont rattachées progressivement des composantes provenant du Zaïre, du Burundi, de la  Tanzanie  et de l’intérieur du Rwanda, le FPR a accueilli en son sein divers opposants bahutu, anciens dignitaires en rupture avec le pouvoir de Habyarimana, notamment Kanyarengwe Alex, Seth Sendashonga et Pasteur Bizimungu. Plus tard, quand le FPR arrivera au pouvoir,  tous ces bahutu seront éliminés physiquement et ou politiquement.
  • 1986 : Emergence au Rwanda des leaders opposants au régime du MRND.

En Ouganda, Museveni, allié des réfugiés batutsi rwandais, renverse militairement le régime.

  • 1990 (1 octobre) : Le FPR, soutenu par Museveni, attaque le Rwanda.
  • 1991(juillet) : Multipartisme reconnu officiellement au Rwanda. Dans la période couvrant 1991-1994 on compte 18 partis reconnus officiellement. Le FPR n’y figure pas du fait de sa composante armée. Ils peuvent être schématiquement  regroupés autour de trois grandes « alliances » :

1/ADR, Alliance pour le renforcement de la démocratie (MRND, CDR, PECO, PARERWA, PADER)

  • MRND, Mouvement républicain national pour la démocratie et le développement, ex-Mouvement révolutionnaire national pour le développement, parti unique de 1975 à 1991(Président : Mathieu NGIRUMPATSE, Muhutu, Kigali), ré agréé en juillet 1991).
  • CDR, Coalition pour la défense de la République et de la démocratie (23/ 3/ 1992). Président : Martin BUCYANA, Muhutu, Cyangugu, assassiné à Butare le 23 février1993, remplacé par Théoneste NAHIMANA, Muhutu, Gisenyi.

Ces deux formations entretiennent des milices, respectivement : Interahamwe (ceux qui œuvrent ensemble), Impuzamugambi (ceux qui ont le même but)

  • PECO, Parti écologiste (30/11/1991)
  • PARERWA, Parti républicain du Rwanda (20/1/1992)
  • PADER, Parti démocratique rwandais (20/1/1992)
  • MFBP, Mouvement des femmes et du bas- peuple (31/12/1991)
  • PDI, Parti pour la démocratie islamique (30/11/ 1991)
  • PRD, Parti pour le renouveau démocratique (18/ 7/1992)

Ces trois derniers partis n’appartiennent pas à l’ARD mais relèvent de la mouvance du MRND.

2/ Comité de concertation : MDR, PSD, PL, PDC, PSR

  • MDR, Mouvement démocratique républicain (juillet 1991) Président : FaustinTWAGIRAMUNGU, Premier vice-président : Dismas NSENGIYAREMYE.
  • PSD, Parti social–démocrate (juillet 1991), (Président : Frédéric NZAMURAMBAHO, Muhutu, Gikongoro).
  • PL, Parti libéral (juillet 1991), Président : Justin MUGENZI (muhutu, Kibungo), Premier vice-président : Landouald NDASINGWA (mututsi, Kigali).
  • PDC, Parti démocrate chrétien (juillet 1991) Président : Jean Népomuscène NAYINZIRA, Muhutu, Gisenyi
  • PSR, Parti socialiste rwandais (18/8/1991) Président : Médard RUTIJANWA, Mututsi, Kigali

3/ Partis indépendants : Parti démocrate, PPJR-RAMA RWANDA, RTD, UDPR

  • PD, Parti démocrate (07/03/ 1992)
  • PPJR-RAMA RWANDA, Parti progressiste de la jeunesse rwandaise
  • RTD, Rassemblement travailliste pour la démocratie (07/11/1991)
  • UDPR, Union démocratique du peuple rwandais

4/ FPR, Font patriotique rwandais. Fondateurs : Fred RWIGEMA, Mututsi, Gitarama, ex-chef d’état-major de l’armée ougandaise puis vice-ministre de la défense de l’Ouganda (tué au début de l’attaque du FPR). Paul KAGAME (commandant en chef du FPR, Mututsi, Gitarama, ex-chef adjoint de la sûreté de l’armée ougandaise) [35].

Le Rwanda est dans une crise sociale sans précédant :

La vie du pays est entre l’enclume et le marteau : D’un coté, de graves violations des droits de l’homme (massacres, assassinats…) dont se rendent responsables le FPR et  le MRND, de l’autre, l’opportunisme qui caractérise certains leaders opposants politiques se servant de la population et des partis pour arriver aux ambitions personnelles. La crise au sein du MDR (Mouvement démocratique républicain), principal parti d’opposition engagé dans les négociations en est un exemple parmi d’autres. Les  accords de paix d’Arusha prévoyaient la nomination du Premier ministre avant leur signature. Dismas NSENGIYAREMYE, vice-président du MDR, occupait le poste de Premier ministre depuis 1992 et escomptait se succéder à lui-même mais  avait un rival Faustin TWAGIRAMUNGU (président du MDR). Ce dernier  parvient, avec l ‘appui du MRND et du FPR, à l’éviction de Nsengiyaremye et à présenter, en qualité de président du parti, sa candidature comme candidat désigné à la tête du « gouvernement de transition » selon les accords de paix d’Arusha. Il sera exclu du parti MDR le 23 juillet 1993 mais sera soutenu activement par le FPR. Le parti MDR se scinda en deux tendances organisées autour  des deux hommes  et ce clivage profita à tous ceux qui voulaient l’échec des accords de paix.L’ambiguïté des hommes politiques, notamment ceux de l’opposition démocratique, ne fit, en tout cas, que livrer le pays aux extrémistes de tout bord.

  • 1993 (Juin) : Au Burundi, pour la première fois dans son histoire, élection d’un muhutu, Melchior Ndadaye, qui accède à la présidence du pays.
  • 1993 (août) : Signature des accords de paix d’Arusha (Tanzanie) qui prévoient le partage du pouvoir entre le MRND, l’opposition démocratique et le FPR.
  • 1993 (octobre) : Au Burundi, assassinat du président Melchior par l’armée ntutsi.
  • 1994 (janvier) : Blocage des accord d’Arusha, en raison du refus opposé par la faction présidentielle de mettre en place un gouvernement de transition élargi au FPR.
  • 1994 (6 avril) : Attentat contre l’avion ramenant les présidents Juvénal Habyarimama du Rwanda et Cyprien Ntaryamira du Burundi. Ils sont de retour de Dar es-Salaam (Tanzanie) d’un sommet régional pour la paix. Les massacres commencent dans Kigali contre le Batutsi et les opposants bahutu. La tragédie s’étend très vite dans tout le pays. Un gouvernement dit « de transition » est formé.
  • 1994 (5 juin) : Le FPR assassine à Gakurazo (Gitarama) 15 personnes dont 3 évêques, 9 prêtres, 1 religieux et 2 jeunes dont un petit enfant d’environ 7 ans.
  • 1994 (23 juin) : Des forces françaises pénètrent au Rwanda dans le cadre de la mission Turquoise, intervention humanitaire autorisée par la résolution n° 929 du conseil de sécurité.
  • 1994 (4 juillet) : Le FPR s’empare de Kigali. Exode massif des Bahutu en direction du Zaïre. Des centaines de milliers d’entre eux périront assassinés (en 1997) par le FPR aidé par les Banyamurenge (milice batutsi du Zaïre) et l’armée ntutsi burundaise.

Nous sommes en 2000. Le pouvoir est désormais aux mains du FPR. Le pays est confronté aux énormes problèmes liés principalement au  non respect des libertés fondamentales et à la pauvreté. Pas de liberté de parole. Tous les médias sont pros gouvernementaux. Personne (même les ressortissants étrangers et notamment les missionnaires) ne peut s’aventurer à dire tout haut ce qu’il observe sans risquer pour sa vie. Du point de vue économique, la situation est dramatique puisque  le pays avance à deux vitesses. D’un coté,  une minorité qui est dans les rouages du pouvoir et,  souvent, regroupée dans les grandes villes s’enrichit à une vitesse vertigineuse. De l’autre, le reste de la population, même des fonctionnaires de l’État, s’appauvrit davantage. 

Orléans, 05 juin 2000,

Emmanuel DUKUZEMUNGU

[1] Human Rights Watch, Lettre au Procureur général du TPIR rendue  publique le 1er juin 2009, http://www.hrw/node/83538

[2] Prof. Peter Erlinder, Tribunal Pénal international pour le Rwanda: un modèle pour la justice internationale ou impunité judiciaire pour le vainqueur?

http://www.rwandadocumentsproject.net/gsdl/collect/comment/index/assoc/HASH1757.dir/erlinder-ictr-paris-fre.pdf

[3] Espérance Mukashema est la maman de Richard Sheja, le petit enfant de 8 ans tué par le FPR  le 5 juin 1994 avec les ecclésiastiques à Gakurazo. Elle était présente à Gakurazo au moment des faits. Le témoin affirme qu’après les meurtres de Gakurazo  les assassinats se sont poursuivis ailleurs, afin de faire disparaître les témoins potentiels. Ceci concorde avec les affirmations d’un autre témoin qui parle de l’assassinat de Tatiani, le frère de Mgr Thaddée Nsengiyumva. Lors  de la prise de  Kabgayi, le 02 juin 1994, par le FPR,  le témoin et Tatiani faisaient partie des gens hébergés par le CICR. Le Comité international de la Croix-Rouge était basé dans l’école des infirmières de Kabagayi. Quelques jours plus tard,  ils ont tous été conduits dans le sud du pays à Lilima. Là, le FPR a séparé les hutu des tutsi. Emmenés dans des camions pendant la nuit, le groupe des hutu, hommes et femmes, a été mis en prison à Kigali.  Gêné par la mobilisation du CICR, le FPR a libéré les prisonniers mais il en manquait un sur la liste. Tatiani, le frère de Mgr Thaddée Nsengiyumva, a été assassiné.

[4] Le territoire national, jusqu’en 1994, est divisé en 11 Préfectures et 143 communes, dont 17 pour Gitarama. Chaque commune, dont le chef, le bourgmestre, est nommé par l’Etat, est divisée en  Secteurs dirigés par « le Conseiller » élu par la population. Les secteurs sont subdivisés  en « Cellules », groupes de centaines de familles. Derniers échelons administratifs, les cellules ont été instaurés  par le pouvoir du MRND, parti unique de 1975 à 1991.

Le mode d’habitat au Rwanda est différent de celui connu généralement en Europe. Pas de village par exemple.  Les maisons sont éparpillées sur les collines, chaque famille ayant un lot de terre qu’elle exploite et que le chef de famille devra, plus tard,  partager aux  enfants mâles, une fois atteint l’âge de fonder un foyer. Le phénomène de surpopulation  accentue d’année en année les problèmes liés à l’héritage, c’est-à-dire, au partage de terres pour des familles nombreuses. Par ailleurs, il paraît qu’actuellement, en 2000,  une politique de villagisation aurait commencé à être initiée dans certaines régions.

[5]Le  FPR(Front patriotique rwandais), est cette organisation politico-militaire née en Ouganda en 1987 et structurée autour des groupes de réfugiés tutsi installés en Ouganda et au Kenya, auxquels se sont rattachées progressivement des composantes provenant du Zaïre, du Burundi, de la  Tanzanie  et de l’intérieur du Rwanda. Il attaque le Rwanda le 1èr octobre 1990. Paul Kagame, son chef  militaire (actuellement président du pays),  l’installe au  pouvoir après sa victoire militaire de juillet 1994.

[6] ESI A3, Ecole des Sciences Infirmières. C’était une école privée du diocèse de Kabgayi assurant la formation des auxiliaires de santé.

[7] Organisation des jeunes du parti MRND (Mouvement républicain national pour la démocratie et le développement, ex-Mouvement révolutionnaire national pour le développement), les « Interahamwe » (« ceux qui oeuvrent ensemble ») sont nés avec le multipartisme au Rwanda en 1991. Ils se changent très rapidement en une milice qui, avec des méthodes paramilitaires, sème la terreur partout dans le pays. Sa brutalité et sa barbarie atteignent leur apogée avec les massacres de 1994. On compte, parmi des centaines de milliers de victimes, Cyprien Rugamba (poète), Rodrigue Karemera (musicien), André Sebanani (comédien) et Abbé Gakuba Tharcise, mon ami.

[8] « Inkotanyi » (« ceux qui combattent avec acharnement ») est le nom de guerre que se seraient donné  les combattants du FPR (Front patriotique rwandais). L’histoire des rois batutsi rwandais  rappelle que l’armée du  roi conquérant  Kigeli Rwabugili s’appelait « Inkotanyi ». Dès leur attaque, en octobre 1990, les Inkotanyi  ne reculent devant rien pour arriver au pouvoir: mensonge, truquages d’informations et manipulation qui aveuglent les naïfs (Rwandais ou étrangers) et barbarie qui n’épargne même  pas les femmes enceintes. Parmi des centaines de milliers de victimes je revois Gatorano, mon oncle et des confrères et amis de mon âge : les abbés Fidèle Mulinda, Faustin Mulindwa et François Twagilimana.

[9] L’arrivée massive des aides  avait, en effet, nécessité la mobilisation de quelques réfugiés (des hommes valides) pour le chargement  ou le déchargement des véhicules. Cette personne faisait donc partie du groupe en question et a visiblement su mener à bien sa mission  d’espionnage.

[10] Congrégation autochtone fondée par Mgr Hirth en 1912 et dont le nom signifie littéralement  « les fils de Joseph ».

[11] 
 

[12] C’est avec la naissance des partis politiques, trois années auparavant, que l’expression « kubohoza » est née. Les adeptes des partis d’opposition l’employaient dès qu’ils réussissaient à faire sortir du MRND (parti unique au pouvoir) un militant qu’ils récupéraient. C’est alors qu’ils disaient : “ twamubohoje ” (nous l’avons libéré). Il y eut cependant un glissement de sens lors des troubles d’avril 1994. L’expression fut récupérée dès qu’il s’agissait de piller, avec le sens de “ prendre de force, s’approprier des biens d’autrui ”. Elle  ne perdit cependant pas son côté humoristique et était entrée  dans le langage familier. Très à la mode, elle  pouvait  être utilisée  dès qu’il s’agissait de se procurer n’importe quoi d’une façon ou d’une autre. C’est dans ce dernier sens que JMV employa l’expression.

[13] Fils de Karemera de Ntinyishi (Secteur Buhoro), Athanase était employé de la commune Tambwe comme chauffeur.

[14]

[15] J’ai appris, entre temps, qu’il s’appellerait Fred Tuvugimana.

[16] Richard Sheja est le fils d’une dame mututsi hébergée et cachée pendant les massacres par les frères.

[17] Personnellement, je n’ai pas tout de suite réalisé  le sens ces propos.  Il se trouve en tout cas que ce genre de réaction rappelait les propos tenus par des Inkotanyi dans la matinée, après notre arrivée à Gakurazo, avant la messe. Un groupe d’Inkotanyi s’était approché des prêtres  dont Alfred Kayibanda et François Muligo et avaient engagé une discussion qui portait sur le rôle de l’Eglise du Rwanda dans la société. Je n’avais malheureusement pas pu suivre cette discussion, j’étais occupé par la préparation de la messe. En passant cependant à côté d’eux, je pouvais m’apercevoir que les deux parties n’arrivaient pas à s’entendre, les uns critiquant l’Eglise, les autres la défendant.

[18] Cet autre frère s’était enfui comme les autres mais était à l’extérieur de la cour. A l’arrivée des Inkotanyi dans l’étable il s’était adressé à ses confrères  avec une voix vive pour savoir s’ils étaient attaqués par les « Interahamwe » ou s’ils étaient avec « Izamarere » (autre nom donné aux Inkotanyi par leurs partisans et qui signifie « combattants vaillants »). J’ai  manqué d’éclater de rire: tellement, on sentait  qu’il était sur le qui-vive à l’idée d’une attaque des « ennemis interahamwe » et qu’il attendait le signal pour se sauver immédiatement. Il n’osera rentrer qu’après avoir été rassuré par ceux de l’intérieur. Les membres de la congrégation des frères joséphites sont exclusivement de l’ethnie ntutsi (sauf de rares exceptions). Le frère dont il est question ici est, en tout cas, mututsi. Les propos qu’il tient le prouvent. La présence des Inkotanyi, Batutsi, ne l’inquiète pas. Il a plutôt peur des Interahamwe, bahutu.

 

[19]

[20] Quelques instants après le massacre, les Inkotanyi auraient tenu à aller montrer à un groupe de personnes parmi les réfugiés un cadavre habillé en militaire gisant près d’un portail, à l’extérieur de l’enclos. Ce cadavre, d’après ces Inkotanyi, serait celui d’un tueur.

[21] Littéralement : La faute d’une  fille salit à tort l’image du groupe.

[23] Il devait être le chef des Inkotanyi  du lieu.

[24] J’ai appris (sans pouvoir le vérifier) que l’un de ces   Inkotanyi  se nommerait Frank Mugambage et occuperait, en 2000, un poste important au ministère de l’intérieur.

[25] L’abbé Alphonse MBUGUJE, curé, a été tué par les Interahamwe à Cyangugu en mai 1994. L’abbé François TWAGILIMANA, vicaire, a été tué par les Inkotanyi à Muyunzwe  avec l’abbé J.M.Vianney Rusinghizandekwe en juillet 1994.

[26] Benebikira : « Filles de la Vierge-Marie ».

[27] Au moment de la publication de ce témoignage, juin 2014,  Sœur Marie-Louise est décédée.

[28] Au moment de la publication de ce témoignage, juin 2014, Sœur Didacienne est décédée.

[29]  Benetereziya : « Filles de  Sainte Thérèse ».

[30] KAGAME(A), Un abrégé de l’ethno-histoire du Rwanda, Butare, Ed. universitaires du Rwanda 1972,  286 pp

[31] KAGAME(A), op . cit, p28-29.

[32]A la mort du roi, les détenteurs du code ésotérique (abiru) choisissent le nouveau dans les lignées dynastiques. La reine mère qui a un pouvoir important est, elle aussi, choisie parmi les principaux clans formant ainsi une régulation par alternance entre les dynasties tutsi qui se disputent le contrôle du pouvoir. La vie de la cour et de tous les vassaux est une succession d’intrigues, de meurtres et de vengeances, de razzias et d’expéditions guerrières. Kigeli IV Rwabugili (1853 à 1895), le dernier roi avant la pénétration européenne, est connu, avec son arméeInkotanyi, pour sa cruauté pédantesque et méthodique.

[33] Lettre Pastorale de Monseigneur Perraudin, Vicaire Apostolique de Kabgayi, pour le carême de 1959, p33

[34] Source : Rapport de l’Assemblée Nationale française intitulé « Mission d’information sur le Rwanda ».

[35] Source : Rapport de l’Assemblée Nationale française intitulé « Mission d’information sur le Rwanda »

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