RWANDA: JUVÉNAL HABYARIMANA VICTIME DE SA NAÏVETÉ?

Hommage rendu par Éugène Shimamungu

On n’a pas encore tout dit du Président Habyarimana, une personnalité politique clivante selon que l’on est du Nord ou du Sud du Rwanda, selon que l’on est Hutu ou Tutsi, avec des raisons fondées ou non fondées, mais ce que l’on retiendra de lui, c’est qu’il avait un discours clair en ce qui concerne les ethnies et qu’il n’y aurait pas de développement sans la paix ethnique.

Dans son discours du 15 octobre 1973 à Gitarama, voici ce qu’il disait (traduit du kinyarwanda):

« Rwandaises, Rwandais, je voudrais vous dire ce que je pense des ethnies. Certains ont déjà commencé à dire : « puisqu’il y a un Tutsi au Gouvernement, nous allons peut-être retourner au temps de la monarchie ». Moi j’affirme qu’il existe trois ethnies au Rwanda : Hutu, Tutsi et Twa – dont le pourcentage est inégal. Mais j’espère que vous avez tous compris que Hutu, Tutsi ou Twa, nous partageons tous la même nationalité rwandaise.

Chaque Rwandais doit travailler et doit être considéré selon ses capacités intellectuelles et physiques. L’idée que les Tutsi doivent être chassés du Rwanda, doit vous sortir de la tête. Le Twa est un Rwandais comme tout le monde, le Tutsi est un Rwandais comme tout le monde, le Hutu, c’est un Rwandais comme nous tous.

Luttons contre ces idées selon lesquelles le Twa c’est le seul Rwandais, les autres doivent partir, le Tutsi c’est le seul Rwandais les autres doivent partir ou encore le Hutu c’est le seul Rwandais les autres doivent lui laisser la place. Nous partageons tous la nationalité rwandaise, chacun doit participer de toutes ses forces au développement du pays. »

Tant bien que mal, les politiques mises en œuvre auront permis de ne marginaliser personne et le pays ne connaîtra aucun conflit ethnique. Dix sept ans plus tard le 15 octobre 1990, c’était le même discours lors de l’attaque du Front Patriotique Rwandais:

«L’ennemi qui accable notre pays, en y introduisant le feu et le sang, ne cherche rien de plus que de dresser les uns contre les autres, ne cherche rien de plus que de vouloir prouver que 17 ans de paix nationale ne serait qu’une façade et qu’il serait facile de troubler l’entente ethnique régnant dans notre pays.

Nous devons, à tout prix, éviter de tomber dans ce piège infernal. Comme je vous l’ai dit, rien ne serait plus délétère pour notre pays que si nous nous mettions à confondre et à considérer nos frères et nos sœurs, de quelque ethnie qu’ils soient, comme responsables de l’agression armée contre notre pays.

Quelle que soit votre colère à l’égard de ces quelques traitres s’étant joints aux rebelles, quelle que soit votre inquiétude à l’égard des tentatives d’illuminés de vouloir réinstaurer dans notre pays un régime féodal d’un autre âge, qui veulent revenir au passé, qui voudraient se fondre dans des ensembles super-régionaux, nous ne pouvons nous permettre de mettre nos acquis en question.»

Sans la paix, le Président Habyarimana avait compris qu’il ne pouvait y avoir de développement qu’il a toujours centré sur le monde « paysan » (umuturage) :

«(…) tous nos efforts doivent se porter sur le milieu rural où vivent la presque totalité des Rwandais.Nous devons nous organiser de manière à résorber le sous-emploi dans les communes et améliorer les conditions de vie des populations paysannes. »

Mais le legs le plus important à la postérité, reconnu par ses détracteurs actuellement au pouvoir, sera l’umuganda, les travaux communautaires, qui vont être supprimés puis réinstaurés par le nouveau régime. L’umuganda était en fait l’élément central de l’idéologie de Habyarimana selon laquelle le Rwandais ne devait d’abord compter que sur ses propres forces pour un développement endogène et autocentré.

Ce fut l’occasion de remettre au jour le proverbe rwandais « Ababiri bahuye bakajya inama baruta ijana rirasana » (deux personnes qui font des projets en commun valent mieux que cent qui se tirent dessus), ce fut aussi l’occasion des slogans entre autres « Peteroli yacu, Zahabu yacu, Diyama yacu ni amahoro n’ubumwe mu Banyarwanda » (notre pétrole, notre or, notre diamant, c’est la paix et l’unité nationale), qui à l’époque sonnaient faux, mais dont on mesure actuellement l’importance et l’inaccessibilité. C’est dans ce discours qu’il disait également « Abandi Imana yabahaye zahabu, ibaha peteroli ndetse na diyama, twe yaduhaye gucunga neza ibya rubanda » (aux autres Dieu a donné l’or, le pétrole et le diamant, à nous il a donné la bonne gestion des deniers publics.)

Construisant le développement sur la paix et l’unité nationale sans oublier la bonne gestion des deniers publics, le Président Habyarimana ne s’était pas interdit de paraphraser le poète latin Juvénal (mens sana in corpore sano) : « Le travail et l’effort rendent l’esprit sain, c’est dans ce cadre que (…) nous avons institutionnalisé l’umuganda».

Mais hélas, tout militaire qu’il fut, il a oublié un autre adage latin, salutaire dans une jungle que celle des Grands Lacs africains, si vis pacem para bellum « si tu veux la paix, prépare la guerre ».

La paix ethnique aura tenu malgré tout et contre tout une vingtaine d’années. Cette voix claironnante de Juvénal Habyarimana résonne toujours dans ma tête suscitant la question que je ne suis sans doute pas le seul à poser : « à quand la paix au Rwanda ? ».

[Éugène Shimamungu est biographe de Juvénal Habyarimana]

 

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