Seize ans après, qui les enterrera?

1996 : est du Zaïre (devenu RD Congo), les camps de réfugiés rwandais hébergent plus d’un million de personnes ayant quitté leur pays suite à la prise du pouvoir par les militaires du général Paul Kagame deux ans plus tôt. Ce dernier les voulait tous morts (il l’a publiquement confessé) et, au bas mot, il n’en a eu que 300 000. Au bas mot car cette comptabilité macabre n’aura jamais les moyens d’évaluer le nombre exact de tous les paysans, toutes ethnies confondues, que l’Armée patriotique rwandaise a massacré sur sa longue route vers la conquête du pouvoir au Rwanda. Partis de la frontière occidentale, les soldats de l’Apr de Kagame, appuyés par le know how de leurs instructeurs américains ainsi que le silence-remord de tout l’Occident, n’ont pas fait dans le détail. Ils ont fusillé et mitraillé, ils ont pilonné, ils ont tué à la baïonnette, ils ont crevé des yeux, ils ont pendu, ils ont crucifié, ils ont noyé, ils ont ligoté jusqu’à ce que mort s’en suive, ils ont fracassé de crânes, etc. Fidèle à son hypocrisie et tout comme en 1994, la cavalerie occidentale n’est arrivée que pour constater le résultat de cette barbarie. Quinze honteuses années lui ont été nécessaires pour rédiger un timide rapport auquel ils ne veulent même pas donner suite. Pourquoi donc en parler maintenant?

Tout d’abord parce qu’il y aura, dans exactement un mois, seize ans que le camp de Tingi-Tingi était sauvagement anéanti. Des unités de l’armée rwandaise, héliportées pour la plupart par des appareils américains, y ont réédité le carnage que des mois auparavant ils avaient, en guise de répétition générale, perpétré à Kibeho, au sud ouest du Rwanda. Autant le génocide des Tutsi a légitimé la confiscation du pouvoir par les afande de Kagame, autant les actes de génocide contre les Hutu dont le summum se situe à Tingi-Tingi ont conféré le statut d’intouchable à l’actuel maître de Kigali. Ils ont mis du temps à s’en rendre compte, mais tous ceux qui ont laissé périr autant de Rwandais ont fait de Paul Kagame l’arrogant personnage qu’il est aujourd’hui et qu’ils ne parviennent plus à engager dans quelque compromis que ce soit. Ils lui fourni une cible facile et l’appétit venant en mangeant, c’est à plus fort que lui qu’il veut maintenant s’attaquer. Ses mentors. Ils lui ont chanté qu’il était messie pour une partie des siens, qu’il en avait dompté une autre et, en le croyant intimement et fermement, l’homme n’arrête pas de s’émerveiller devant cette « chosification » de ses compatriotes. Ce n’est pas un hasard s’il les compare à des grains à moudre ou à des mouches à écraser, de la merde (human waste) ou des eaux usées (ibirohwa)… Aut Kagame aut nihil, doit-il se dire à chaque instant.

Tingi-Tingi rappelle aussi le caractère inique et cynique du régime Kagame. Pour un oui, pour un non, ce dernier arme des chiens de guerre qui retournent sur les lieux de leurs crimes pour prétendument achever le travail ; traduisez : pour éliminer la menace des rescapés de cet holocauste des forêts congolaises, les Forces démocratiques pour la libération du Rwanda. La réalité est qu’en dehors des appétits miniers qui éternise la présence de la soldatesque de Kigali au Kivu, il y a un souci majeur d’effacer toutes les traces des forfaits commis à Musenge, Itebero, Walikale, Amisi, Tingi-Tingi, Lubutu, Ubundu, Kisangani, Impfondo, etc. Au lieu d’y ériger des stèles en mémoire des victimes innocentes qui y sont tombées, les techniciens rwandais sont allés jusqu’à avoir la nauséabonde idée de brûler les restes des infortunés qui parsèment cette zone, lorsqu’ils ne transféraient tout simplement pas une partie d’ossements dans d’autres charniers au Rwanda. Rien n’est insurmontable lorsqu’il s’agit de pérenniser la dictature qui a cours au Rwanda quand bien même il serait question de confondre les auteurs d’un mapping report en délocalisant certaines preuves. Voilà où en est le good guy qui a fait se prosterner les Koffi Anan, Bill Clinton, Tony Blair, Guy Verhofstadt, etc. Il profane des sépultures pour asseoir son idéologie et ainsi s’accrocher au pouvoir.

Enfin, Tingi-Tingi vient paradoxalement souligner la fragilité du système établi par Kagame et porté à bout de bras par des alliés occidentaux de moins en moins liés par le sentiment de culpabilité de 1994. Justement. Plus ils s’affranchissent par rapport à ce « où étiez-vous alors ? », plus la propagande de Kigali se ré-focalise sur ses fondamentaux : accentuer le joug qui pèse sur les citoyens et taper (et retaper) sur le maillon faible actuel du camp occidental, la France. Il ne se passe pas en effet de quinzaine sans que des journalistes « spécialistes » du Rwanda (ils y étaient!) viennent inonder les médias des merveilles de leur secret story. Découvertes sur découvertes, ils exhument chaque jour des vieux-nouveaux documents qui viennent étayer la participation des responsables de l’Hexagone aux côtés des batemu dans la préparation et l’accomplissement d’Ishyano. Le but est tout clair : il ne faut pas que la flamme (de la culpabilité occidentale) vacille jusqu’à s’éteindre car c’est le seul moyen d’éviter les vraies questions sur le rôle plus que trouble du Fpr dans le génocide en 1994 et plus tard dans les horreurs au Congo. Bien entendu, à l’autel de cette manipulation est sacrifiée la réconciliation des Rwandais et celle passe forcément par les victimes du contre-génocide de Tingi-Tingi. Mais qui donc enterrera ces dernières ? Qui s’en soucie ? Seize ans après, l’Afandie devrait être en mesure d’apporter une réponse qui ne renferme pas les germes d’une frustration, elle même source potentielle d’une autre déflagration nationale. « Quand l’ordre est injustice, le désordre est déjà un commencement de justice », disait Romain Rolland.

Cecil Kami

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