Sur les pas de Milliers de Rebelles

Imaginez que vous soyez née dans un quartier pauvre d’Afrique de l’Est. Un quartier si pauvre que les gens ne pouvaient pas se payer des chaussures et devaient les fabriquer eux-mêmes à partir de tout ce qu’ils pouvaient trouver : caoutchouc, pneus de voiture. Imaginez que vous avez juré de changer cette situation. Imaginez que vous ayez créé une entreprise dans cet environnement, en faisant une version repensée de la chaussure à pneus recyclée portée par les Éthiopiens de moyens modestes. Jusqu’où pourrez-vous aller avec cette idée folle de vendre des chaussures en pneus? Ce projet pourra-t-il réellement réduire la pauvreté dans votre communauté ou devrez-vous penser à autre chose?

Aujourd’hui, je suis inspiré par Bethlehem Tilahun Alemu d’Ethiopie. Bethléhem est née en 1980 à Addis Abeba, dans le quartier appelé Zenebework.

Zenebework a une histoire assez particulière. Dans les années 1930, l’Ethiopie a inauguré un hôpital pour le traitement des maladies contagieuses à Addis-Abeba, un hôpital appelé Zenebework du nom de l’une des filles de l’empereur Hailé Sélassié. Les patients venaient de tout le pays pour s’y faire traiter. Une fois guéris, au lieu de rentrer chez eux dans leurs villages, ils s’installaient à proximité immédiate de l’hôpital et appelaient même leurs familles pour venir les rejoindre. Bien que l’environnement socio-économique de la communauté de Zenebework ait changé au cours des huit décennies depuis sa création, elle reste parmi les quartiers les plus pauvres de la capitale éthiopienne.
Bethlehem est l’aînée d’une famille de quatre enfants et ses deux parents travaillaient à l’hôpital local. Même si elle était la seule fille de la famille, ses parents l’ont élevé, ses frères et elle, sans distinction de leur sexe : il n’y avait pas de corvées pour les garçons et de corvées pour la fille. Pour Bethlehem, c’est cette éducation familiale qui lui a donné confiance en elle-même, qui a fait qu’elle n’a jamais eu un moment dans sa vie où elle a doutee de sa capacité à faire tout ce qu’elle pouvait faire.

Bethlehem a terminé ses études primaires et secondaires à Zenebework avant de s’inscrire pour étudier la comptabilité à l’Université Unity University, un établissement privé Ethiopien.
Depuis son enfance, Bethlehem a toujours été sensible à la stigmatisation de la pauvreté et à la façon dont ses voisins semblaient incapables d’avoir une vie décente.

« J’ai grandi dans un quartier de 5000 personnes où les gens travaillaient toute la journée mais gagnaient très peu d’argent. Je savais que je devais faire quelque chose à ce sujet.  »
Elle savait que la solution serait de créer des emplois pour ses voisins. C’est ainsi qu’en 2005, un an après avoir terminé ses études, elle a décidé de retourner dans sa communauté pour créer une entreprise.

Comme elle savait qu’elle n’était pas éligible pour obtenir un prêt, elle a approché un programme d’appui à l’entreprenariat féminin. Malheureusement, elle n’a pas pu les convaincre et n’a pas recu d’appuis de leur part. Bethlehem a fait appel sa famille – notamment son mari et sa famille immédiate – de qui elle a mobilisé un capital de moins de 10,000 dollars, capital avec lequel elle a construit un petit atelier sur un terrain reçu de sa grand-mère.

Son idée était de mettre à profit le savoir-faire artisanal de ses voisins.

« La première idée qui m’était venue à l’esprit était de fabriquer des chaussures avec des pneus recyclés. Ces chaussures en pneus recyclés étaient fabriquées et portées à l’époque de la lutte contre la colonisation par les rebelles éthiopiens et les gens les utilisent encore maintenant car elles ont un prix abordable et elles sont très résistantes.  »

La question était de savoir comment les rendre plus jolie pour les rendre attrayante pour le grand public. Elle a décidé d’embaucher deux artisans, un cordonnier et un artisan couturier, afin que les deux puissent combiner leurs différentes compétences dans la confection de chaussures.

Elle a donné à sa compagnie le nom audacieux ‘SoleRebels’ – ce qui veux dire ‘Semelles Rebelles’ – en hommage à ces rebelles éthiopiens des années 1890.

« Les gens disent que vous devez passer 10 000 heures dans votre entreprise si vous voulez reussir. Pour moi, je dirais que j’y ai passé plus de 40 000 heures. Je passais des heures à essayer de comprendre ce qui se passe dans mon entreprise, comment gagner un marché, comment créer des emplois.  »

Bethlehem ne comptait pas vendre ses chaussures en Ethiopie car elle savait qu’elle aurait du mal à faire la compétition avec les chaussures importées qui inondaient le marché et qui, du fait de leur production en série, étaient beaucoup moins chères que ce qu’elle fabriquait. Son idée était de s’attaquer directement aux marchés d’outre-mer, car là-bas, ses chaussures ne seraient qu’une marque parmi d’autres et qu’en plus, elle pourrait y trouver le type de clientèle prête à payer son prix pour sa marque a l’histoire tellement spéciale.

Vous vous direz mais comment allait-elle faire pour vendre ses chaussures si loin ? Allait-elle aller ouvrir des magasins à l’étranger ? Avec quel argent, elle qui avait peiné à avoir ne fut que même un simple capital de départ ? Son idée, assez révolutionnaire en Ethiopie à cette époque-là, était de vendre toutes ses chaussures en ligne avec des sociétés telles qu’Amazon.

Une rebelle et une pionnière!

La marque a été immédiatement adoptée en Europe et aux États-Unis, et le marché s’est ensuite développé en Asie. Un vrai succès !

Il y a quand même eu des hauts et des bas par la suite. Un des coups les plus durs subis par l’entreprise est la découverte en 2013 que quelqu’un avait créé un site Web avec son nom de société et vendait des imitations de ses produits en ligne ! Elle a porté le différend sur le nom de domaine à l’arbitrage et a gagné le procès.

« Ce n’est pas la première fois que quelqu’un tente de menacer notre propriété intellectuelle et nous savons que ce ne sera pas la dernière. Mais au moins, le dossier est clair – jouer avec notre marque et nous allons prendre des mesures contre vous. Et gagnez. Pour que l’Éthiopie et l’Afrique soient véritablement prospères, la création de marques puissantes et prospères à l’échelle mondiale est essentielle et la protection de ces marques est un élément tout aussi crucial de cette entreprise.  »

D’autres défis sont que parfois elle a eu des compagnies qui trainaient d’honorer leurs factures, profitant du fait qu’elle n’allait pas pouvoir prendre l’avion pour venir réclamer son dû. Ou d’autres qui n’envoyaient pas l’argent en prétextant que la situation n’était pas assez sûre en Ethiopie pour faire des transferts bancaires ! Non, mais !

Mais rassurez-vous, notre combattant est restée à flot et a même agrandi son business : en seulement 13 ans d’existence, la chaussure écologique SoleRebels qui n’a, rappelez-vous, que commencé avec 5 employés (elle-même, son mari, son frère adolescent et deux artisans), emploie plus de 300 personnes, fabrique 70 000 paires de chaussures par an et compte 18 magasins dans le monde entier, y compris aux États-Unis, au Japon, à Singapour, en Autriche, en Grèce, en Espagne et en Suisse. Sa stratégie de marketing en ligne lui permet de voyager dans plus de 30 pays à travers le monde.

En 2015, Bethlehem a lancé une nouvelle entreprise, Republic of Leather (La République du Cuir), qui propose des vêtements et des accessoires en cuir fabriqués à la main et haut de gamme pour une clientèle plus huppée. En 2016, elle a lancé un café, le Garden of Coffee (Le Jardin du Café), avec lequel elle ambitionne de créer plus d’emplois et d’amener le produit phare de son pays sur tous les marchés du monde entier, à l’image de ce qu’elle a fait avec ses chaussures.
Il y a une chose que la self-made entrepreneur sociale n’aime pas : c’est que les gens lui demandent ce que signifie être une femme entrepreneure.

« Je ne pense jamais que parce que je suis une femme, je ne peux pas faire ceci ou cela. La façon dont je me vois c’est que je suis une personne tout court et que je peux faire tout ce que je veux. Et je vais réussir, car je vais travailler très dur pour être là tous les jours. Pour les femmes africaines et les filles africaines qui disent : « Je ne suis pas capable de faire ça », vous vous moquez de vous. Nous devons cesser de parler ‘d’autonomiser les femmes’, car sans le vouloir on instille en elles l’idée que les filles et les femmes ont besoin d’une aide pour progresser.  »

J’espère qu’elle ne m’en voudra pas si je vous dis malgré tout quand même qu’elle a été la première entrepreneure africaine à s’adresser à la Clinton Global Initiative ? Et qu’en 2011, elle a été reconnue comme une des Femmes d’Affaires Africaine Exceptionnelle par African Business Awards ?

La même année, Bethlehem a été nommée Jeune Leader Mondiale («Young Global Leader») par le Forum Economique Mondial de Davos. En 2012, Bethlehem a été inscrite sur la liste de Forbes des 100 femmes les plus influentes du monde, elle a été également nommée par la Venture Fellow de New York par Bloomberg, le maire de la grande métropole américaine a l’époque, et a été listée par le magazine Arise comme une des 100 femmes les plus dynamiques qui façonnent l’Afrique moderne.

En 2013, elle a été classée par Fast Company parmi les «100 personnes les plus créatives du monde des affaires », et par Madame Figaro parmi les «15 femmes Africaines les plus puissantes du monde».

En 2013, Bethlehem a été choisi par Le groupe médiatique britannique ‘The Guardian’ comme l’une des « meilleurs Leader africaines » et par CNN comme l’une des « 12 femmes entrepreneurs qui ont changé notre façon de faire les affaires ».
Bethlehem est membre du conseil consultatif de la plate-forme de l’industrie verte mise en place par l’Organisation des Nations Unies pour le développement industriel et le Programme des Nations Unies pour l’environnement. Elle est également ambassadrice de bonne volonté des Nations Unies pour l’entreprenariat et siège également au conseil d’administration de l’Organisation des Nations Unies pour le développement industriel (ONUDI).

« J’ai une histoire à raconter. J’ai commencé quelque chose à partir de zéro et je suis très fière de ce que j’ai fait, de ce qui a été réalisé. Ce n’est pas une histoire qui a été écrite pour moi, c’est ma propre histoire, je la vis tous les jours. Je suis passionnée par ce que je fais et je suis toujours heureuse de partager mon expérience si cela peut aider les jeunes et je continuerai à le faire.  »

Félicitations pour votre contribution à l’Héritage de l’Afrique, Bethlehem ! #BeTheLegacy #WeAreTheLegacy #Mandela100 #UMURAGEkeseksa

Contributeurs

Um’Khonde Habamenshi
Lion Imanzi

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