Sur l’unité de l’opposition rwandaise : les questions incontournables

Au cours des dernières semaines du mois de février 2014, beaucoup a été dit à propos de l’unité de l’opposition rwandaise, accusée en général de manque de volonté ou d’incapacité à s’unir. Quelques Rwandais n’ont pas hésité à y voir une malédiction dont seraient victimes les Hutus, tellement ils y verraient une « incapacité congénitale » à s’unir. L’une des choses choquantes que j’ai notée est la paresse de la plupart des analystes qui tendent à ignorer les principes de base d’une telle démarche, pour autant qu’il s’agisse d’unir des organisations politiques.

Au risque de reprendre l’une de mes contributions passées, je me sens dans l’obligation de rappeler ces principes, dans le but de contribuer à une meilleure compréhension des raisons pour lesquelles de très bonnes intentions finissent en échecs retentissants.
Toute organisation politique a quatre grands traits qui la distinguent des autres, mis à part son nom, son porte-drapeau et tous les autres signes extérieurs classiques. Le premier de ces traits est l’idéologie. Le second est sa stratégie et sa tactique. Le  troisième trait est constitué de ses structures et leur fonctionnement. Le quatrième est la discipline, qui comme on sait, lui permet de gérer les écarts volontaires ou inconscients à ses règlements et à ses procédures qui peuvent mettre en danger l’existence même de l’organisation ou celle de ses membres.
Les organisations politiques rwandaises sont aussi définies par ces traits ou parfois par l’absence d’un ou plusieurs de ces éléments. Parler de l’unité de l’opposition revient à d’abord identifier ces éléments qui forment l’identité et le caractère des candidats à l’unité. Après cet exercice, il devient alors possible de définir les convergences minimales qui rendent n’importe quelle alliance, stratégique ou tactique, non seulement possible mais également nécessaire.
Pour des raisons évidentes, je ne trouve pas intelligent de discuter dans cet article des questions de stratégie et de tactique, des questions organisationnelles ou de discipline. Par contre, il est sûr qu’il faut sérieusement disséquer l’aspect idéologique. La raison est évidente. C’est ce trait qui définit, non pas ce à quoi une organisation politique s’oppose, mais ce pour quoi elle se bat.
A propos de l’idéologie justement, j’ai noté qu’à propos de l’Afrique et des Africains, il y a dans les milieux gouvernementaux en Occident, une tendance générale à ne les voir qu’à travers le prisme tribal, comme si les Africains étaient une catégorie distincte d’êtres humains pour laquelle une analyse classique et structurée de leur réalité sociale ne serait pas d’application. Beaucoup d’acteurs politiques rwandais ont malheureusement épousé ces vielles idées et tendent à les reproduire, volontairement ou involontairement.  Et c’est de là que l’échec de certains processus d’unification prend racine, quand il s’agit d’unir des organisations de l’opposition rwandaise.
Il est possible que la cause de l’échec d’expériences d’unité passées ou récentes résulte du fait que ceux qui initient ces initiatives font peu de cas de ces éléments idéologiques. Très souvent, les organisations ont décidé de mettre leurs forces ensemble sur la base du dogme selon lequel « l’ennemi de mon ennemi est mon ami » et ont fini par s’engager dans des coalitions, mort-nées ou qui meurent prématurément, qui ont juste additionné leurs faiblesses respectives au lieu d’amplifier leurs atouts.
Nous n’allons pas élaborer plus ce sujet parce qu’il a été abordé sous des formes diverses à de multiples occasions, y compris dans notre publication mensuelle. Mais, passons au moins en revue les points suivants relatifs à l’idéologie, qui à notre sens, devraient être soigneusement discutés avant de s’engager dans des négociations sur l’unité. Il s’agit (1) de la question ethnique, (2) de la question politique, (3) de la question de la lutte de classes et enfin (4) de la question nationale.
La question ethnique
Cette question est généralement définie comme la « question Hutu/Tutsi », à tort évidemment. Il est erroné de la décrire de cette façon parce qu’en réalité la contradiction n’est pas entre d’un côté les Hutus et de l’autre, les Tutsis. Non. Il s’agit en fait d’une opposition entre d’un côté les racistes et de l’autre, les antiracistes. Cette distinction est cruciale. Car il y a des racistes des deux côtés et c’est le racisme, qu’il faut combattre et non, globalement les Hutus ou les Tutsis.
Il y a des racistes parmi les Tutsis. Leur racisme est très ancien et est bien décrit par la tradition rwandaise, qu’elle soit populaire ou officielle.  La forme actuelle de ce racisme est suprématiste. C’est une sorte d’aryanisme tropical qui considère que « les Tutsis sont une race supérieure, noble » et qu’ils sont « nés pour diriger le Rwanda ». Contrairement à la propagande officielle,  ce racisme n’a pas été introduit dans le pays par les colonialistes. Ils l’ont trouvé au Rwanda et pour des raisons évidentes, l’ont exploité à leur avantage, jusqu’à un point tel qu’ils sont même parvenus à faire croire aux racistes tutsi que les Tutsis n’étaient même pas africains.  Ces croyances forment le socle de l’idéologie suprématiste sur laquelle le régime actuel est bâti. Comme Servilien Manzi Sebasoni, ancien porte-parole du FPR l’a clairement dit, elle forme la base de « l’Internationale Tutsi» de ses vœux, qui s’est réalisée, dit-il, à travers la création du Front Patriotique Rwandais, à la fin des années 1980.
C’est le suprématisme tutsi qui est au cœur des alliances régionales qui ont plongé la Région des Grands Lacs dans la tragédie qu’elle connaît depuis plusieurs décennies maintenant.
L’autre manifestation du racisme est celui rencontré chez certains Hutus. Il est fondé sur la croyance qu’ils sont les premiers habitants du territoire du Rwanda actuel et qu’ils s’y sont établis avant l’arrivée des Tutsis. Pour cette raison, ils considèrent les Tutsis comme des envahisseurs qui ne devraient pas prétendre à diriger les autochtones. Attaché à ce socle de croyances est aussi un lancinant complexe d’infériorité qui présente les Tutsis comme des gens malicieux et dangereusement plus intelligents. Et que pour cette raison, ils doivent être préventivement éliminés pour « éviter qu’ils ne réduisent de nouveau les Hutus à l’esclavage précolonial ».
Les Rwandais ne peuvent pas et ne devraient pas avoir à choisir entre ces deux formes de racisme. Tout comme les Sud-Africains n’ont pas eu à choisir entre l’apartheid et le racisme revanchard noir. La contradiction réelle est celle qui oppose des racistes aux antiracistes. Tous les Rwandais opposés  à la manipulation de l’ethnicité pour prendre ou conserver le pouvoir d’Etat doivent s’unir dans un front anti-ethniste (antiraciste). Cette position constitue une solide base pour l’unité de l’opposition au régime suprématiste actuel. L’unité des Hutus contre les Tutsis serait condamnée à reproduire sous une autre forme le mal qu’on combat aujourd’hui.
 
La question politique
Tous les Rwandais sont soumis à une tyrannie militariste assoiffée de sang, indépendamment de leurs origines ethniques. La suppression de leurs droits fondamentaux, y compris le droit à la vie, frappe tous les Rwandais, qu’ils soient hutu ou tutsi. Les voix critiques qu’elles soient hutu, tutsi ou même étrangères sont pourchassées et réduites au silence par l’assassinat ou tout autre moyen, par les agents de la police politique de la clique au pouvoir, au pays et à l’étranger.  Si elle prive les Hutus de tout droit sous l’accusation globale de « génocidaires » ou de « propagateurs de l’idéologie du génocide », et comme tels, présumés globalement coupables, la clique suprématiste tutsi au pouvoir considère tout opposant tutsi comme un traître à la cause qui ne mérite que la mort.
Les Rwandais actifs sont ainsi divisés entre d’un côté les défenseurs du statu quo et de l’autre, les activistes du changement démocratique. L’unité de toutes les organisations politiques rwandaises déterminées à combattre pour le changement démocratique est à la fois nécessaire et possible. La seule difficulté est qu’il doit être clair, pour quiconque s’engage dans un tel processus, que le but de l’unité n’est pas de renverser un régime sectaire tutsi pour le remplacer par son faux jumeau hutu. De même, il doit être clair que le but de l’exercice n’est pas juste d’aider à se débarrasser de Paul Kagame mais de déraciner un système, un régime autocratique et installer une véritable démocratie.
Ainsi, tout processus d’unification qui ne prend pas en compte la question ethnique est condamné à échouer ou à reproduire le problème qu’il entendait résoudre, comme l’ont appris à leurs dépens, les partis démocratiques ou leurs factions qui ont accepté d’entrer en alliance avec le Front patriotique rwandais et ont donc contribué à l’installation du régime suprématiste tutsi actuel en 1994.
Une répétition des erreurs stratégiques passées doit être évitée. Ceci rend très difficile le processus d’unification de l’opposition parce que les suspicions de double-langage et d’agendas cachés sont toujours présentes sur la table de discussion. En effet, le souvenir de tactiques de camouflage passées est très vivace parmi les acteurs politiques actuels. Dans de telles circonstances, la confiance ne peut être fondée uniquement sur le discours. Elle doit faire partie intégrante du processus lui-même et également fournir des garanties mutuelles d’adhésion stricte au résultat des discussions sur l’unité.
La question de la lutte de classes
La société rwandaise n’est pas une société sans classes. Mais, très souvent et fort malheureusement, cette question est, ou bien ignorée ou tout simplement niée par la plupart des acteurs politiques, qu’ils soient nationaux ou étrangers.  Ceci a tout à voir avec l’atmosphère générale dans laquelle prévaut l’idéologie  néocoloniale qui a infiltré tous les recoins des sociétés africaines depuis la fin de la Guerre Froide. Les deux problèmes décrits précédemment ne surviennent pas dans un vide idéologique. Ils prolifèrent dans et sont des sous-produits des luttes intra-classe entre différentes fractions réactionnaires de la classe moyenne rwandaise qui utilisent l’ethnicité pour rassembler autour d’elles les forces issues de la classe ouvrière et de la paysannerie dont elles ont besoin pour capturer le pouvoir d’Etat. Les aspirations de ces éléments réactionnaires de la classe moyenne rwandaise sont d’utiliser l’appareil d’Etat pour avoir accès à la propriété des moyens de production publics ou privés et ce faisant, capter la richesse produite par la classe ouvrière rwandaise et la paysannerie.
La spécificité de la société rwandaise est qu’il n’y a pas de classe capitaliste nationale digne de ce nom. L’agriculture marchande, l’agroalimentaire, les mines et l’industrie y sont embryonnaires. Nous avons quelques oligarques gravitant autour de la clique au pouvoir qui ont bénéficié de la privatisation des actifs publics et ont établi des « joint-ventures » avec des capitalistes étrangers dans les vingt dernières années. En fait, la culture du thé et sa transformation, la production de ciment et l’industrie de la construction concentrent l’essentiel de la petite classe ouvrière rwandaise.  Les travailleurs du secteur public, notamment de l’éducation, de la santé, de l’armée et de la police sont, en termes de nombre, un élément important du salariat rwandais. Cette fraction du monde du travail est très ethnicisée, à cause de la politique de ségrégation ethnique contre les Hutus, pratiquée par le régime. Cela fait que la conscience de classe peine à prendre racine et que les syndicats sont réduits à des machines de contrôle des travailleurs, entre les mains des oligarques militaires, civils et compradores tutsi. Dans une précédente contribution, nous avons abordé la nature de cette dernière catégorie sociale que nous qualifiions alors de « lumpen-bourgeoisie ».
Rappelons que les soldats et les policiers du rang n’ont pas le droit de former des syndicats et qu’on leur dénie tout droit à l’expression de revendications de classe. Il en est de même pour les travailleurs salariés en général qui sont privés du droit d’exprimer leurs revendications.
La plus grande classe sociale est la paysannerie composée à plus de 80% de petits paysans, qui travaillent un petit lopin de terre.  La terre est, selon la loi, une propriété de l’Etat.  Il donne un droit d’exploitation aux paysans qui la travaillent sur la base d’une sorte de contrat de louage renouvelable.
Alors que la paysannerie est mixte, les couches supérieures de la classe ouvrière, la classe moyenne et la classe capitaliste compradore sont très ethnicisées, car les Tutsis occupent l’essentiel des postes élevés. La discrimination ethnique et la pauvreté se renforcent mutuellement.
Pour la plupart des organisations politiques rwandaises, la question de la lutte de classes est très souvent ignorée ou niée. En d’autres mots, l’absence ou même la négation de cette question est la caractéristique principale de la plupart des groupes. Dans ces conditions, l’unité peut être difficile à atteindre, ou même s’avérer impossible, si les discussions impliquent une organisation qui entend être le porte-voix de la paysannerie et de la classe ouvrière.
La question nationale
Le Rwanda n’est pas une île. Il fait partie de l’Afrique sub-saharienne, qui elle-même, fait partie du monde, un monde dominé par les capitalistes occidentaux, tout au moins politiquement et militairement. Dans cette ère post-Guerre Froide, caractérisée par l’émergence de nouvelles puissances économiques capables de défier ou rivaliser avec le monde occidental, le Rwanda est pris dans la confrontation entre ces deux mondes. En effet, cette réalité joue un grand rôle dans le rapport de forces entre les protagonistes rwandais, que ce soit ceux qui soutiennent le statu quo ou ceux qui combattent pour le changement démocratique.
La clique dirigeante du FPR a pris dès le départ le parti de jouer la partition écrite par certaines puissances occidentales. Alors qu’en 1990, au lendemain de la chute des Etats socialistes d’Europe de l’Est, une guerre d’influence éclata entre d’un côté la France et de l’autre, les Etats-Unis, le Royaume-Uni et le Canada, aujourd’hui, l’émergence de la Chine et la renaissance de la Russie ont modifié le contexte stratégique global.
A quelques exceptions près, pour la plupart des organisations politiques rwandaises, cette question n’est pas sérieusement discutée.  Pour elles, la position « traditionnelle » du Rwanda, en tant qu’Etat-client de certaines puissances va de soi et n’est même pas mise en discussion. Elles optent et parient généralement sur une révision de la politique de ces puissances occidentales. Pour certaines organisations, ces croyances sont même érigées en stratégie de résistance. Celle-ci s’exprime clairement dans leurs constants appels à la « Communauté Internationale » pour qu’elle use de son influence sur l’autocrate au pouvoir au Rwanda et qu’elle « le force »  à accepter d’ouvrir l’espace politique afin qu’elles puissent y occuper leur place.
Par conséquent, il serait difficile d’unir des organisations d’opposition dont les positions sur la question de l’indépendance du Rwanda sont conflictuelles.
Pour conclure, la quête de l’unité des organisations d’opposition rwandaise n’est pas une question aussi simple qu’elle paraît à première vue. Je postule que la façon dont certaines questions sont posées ou ne sont même pas posées, les réponses qu’on y apporte, bien plus que la manière choisie par les initiateurs pour conduire ce processus d’unification de l’opposition ainsi que les luttes de pouvoir entre ou au sein de ces organisations sont des questions mineures.
Le fait que certains acteurs extérieurs simplifient trop le problème et tendent à jeter des pierres aux dirigeants des organisations politiques d’opposition rwandaises qu’on affuble souvent de toutes sortes de quolibets, au lieu de s’interroger sur les questions soulevées dans ce papier, ne devrait pas masquer la complexité et la gravité des questions à résoudre. Le changement est nécessaire. Pour qu’il se matérialise, l’unité est nécessaire et possible. Mais, cette unité doit se faire au profit des pauvres et des travailleurs rwandais. Un simple changement de joueurs dans le contexte d’un Etat-pion dirigé par une autre clique sectaire ne vaut pas la peine. Nous avons besoin d’apprendre du passé pour construire une troisième république, indépendante, démocratique et non ethnique qui servira tous les Rwandais, spécialement les pauvres et les masses travailleuses du Rwanda.
Bruxelles, le 28 février 2014
Dr. Jean-Baptiste Mberabahizi