Twaragifashe ou l'allergie à l'intellect

Rassurez-vous, je ne vais pas reparler ici de l’aversion que ressentent plus d’un internaute à l’égard de certains « docteurs en philosophie », non. Ce serait tirer sur une ambulance que de pérorer encore sur le Ph.D. qui nous a, par le passé, pondu une mémorable milice (Interahamwe) et qui, en ce moment même, est en train d’en concevoir une autre (Urukatsa). Non, l’énigme de ses esquives ne vaut plus autant de publicité car depuis que sa cause est sur la Toile, monsieur n’a plaidé que son innocence, évitant ainsi délibérément de révéler quelque information digne du rang qui fut le sien. Qu’a-t-il dit ou écrit qui ne se savait déjà ? Curieusement, rien du tout. Lorsqu’il n’embarque pas ceux qui daignent encore le lire dans ses jérémiades redondantes, il s’en prend maladroitement, aveuglément et obsessionnellement à feu Juvénal Habyarimana. Et, paradoxalement, c’est le contraire qui aurait étonné pour quelqu’un qui a eu le « privilège » et le courage de représenter, au plus haut niveau (à l’Onu), les inzira-bwenge. Sus donc à cette distraction.

Inzira-bwenge. C’est avant tout le souvenir d’une provocation supposée (je n’y étais pas), d’un étudiant défiant, lors d’une manifestation, un préposé à l’ordre public qui lui opposait une inimitié farouche alors que le premier ne voulait user que des finesses de la dialectique. Devant la détermination têtue du gendarme, le salaud aurait lancé : « et comme pour prouver que tu es allergique à l’intelligence, tu vas me cogner sur le siège de celle-ci : ma caboche ». Le pauvre subit effectivement un passage à tabac à la hauteur de son impertinence. Eh, oui : y a un prix à payer pour tout. Au delà toutefois de cette boutade qui se serait passé non loin de Ruhande à Butare, c’est l’éternelle question du conflit entre la force de l’argument et l’argument de la force qui était posée. Les gourous et autres adeptes des dictatures ont toujours privilégié, sans états d’âme, la deuxième option. Hier comme aujourd’hui, chez Staline ou en Afandie, ils recourent à l’intimidation, à la répression et à l’assassinat pour faire progresser ce qu’ils nomment grossièrement « débat », lorsqu’ils ne mettent pas leurs forfaitures sur « c’est le choix du peuple ».

Tout récemment au Rwanda, une partie de ce peuple s’est sentie flouée par des mesures rappelant étrangement un des piliers du système d’apartheid, leBantu Education Act du Dr. H. F. Verwoerd (alors ministre des affaires indigènes qui deviendra premier ministre). Croyant en la bonne parole de leur gouvernement qui se dit démocratique, des étudiants rwandais ont rédigé une lettre pour porter leurs doléances à l’attention du premier ministre. Cela se passe à Kigali en ce mois de septembre 2013 et cet acte pacifique n’a rencontré que mépris et brutalité de la part des forces du régime : sur leur chemin de retour en effet, les étudiants ont été embarqués par des Inzira-bwenge qui les ont tabassé sans autre forme de procès. Preuve qu’ils en ont contre l’intelligence, pendant qu’ils s’abandonnaient à leur bestialité, ils criaient aux infortunés : « iki gihugu twagifashe turwanye ntimwagifatisha amagambo mugihumeka ». Comprenez : « ce pays nous l’avons pris en guerroyant, ne croyez pas que vous l’aurez par des paroles de votre vivant ». Et c’est là que commence la révolte…

Oui, comment ne pas s’indigner et se rebeller contre cette incurie presque idiote ? Iki gihugu twagifashe turwanye ! Et, du général au caporal, ils se répètent cette bêtise sans qu’il y en ait un qui siffle la fin de la partie. Comme si, à ces narcissiques, un autre Tirésias avait interdit de se regarder pour voir, non pas leur beauté, mais la fausseté de leurs postulats. Twaragifashe. Sans blague ! Même le Congo du roi Léopold II est devenu un jour indépendant et Hong Kong a été rétrocédé, pour n’évoquer que deux cas. Twaragifashe. De quel pays parlent-ils en fait ? Le mien ? Je ne pense pas. Pour la simple raison que nul ne peutprendre un pays. Les pratiques médiévales, c’est fini ça. S’ils signifient, par cet acte, qu’ils se sont (momentanément) rendus maîtres de l’Etat rwandais, oui. Si, par contre, ils croient que ce beau pays est devenu à jamais leur propriété privée, ils se gourent lourdement sur toute la ligne et s’en rendront, tôt ou tard, compte. Le comble pour ces prétentieux d’Afandie est qu’ils savent qu’ils sont là par la force des armes et non par conviction ni adhésion du peuple. Donc…

Le Rwanda n’appartient ni à ces mercenaires à la solde d’on ne sait quelles puissances obscures, pas plus qu’il n’appartient, comme ils veulent nous le cacher, à ces escadrons tout récemment confiés au chargé des opérations au sein de la police. L’autre qui, avec son eau maudite, fait trembler ses concitoyens aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur des frontières. Le Rwanda, « Toi, Giron maternel de nous tous » comme dans l’actuel hymne national ne peut être imprenable que dans les fantasmes de ces anges de la mort auxquels le demi-dieu l’a fait croire depuis 1994. Il nous appartient à tous, n’en déplaise à ces disciples de l’idiotisme d’Afandie. Inzira-bwenge, disais-je. Allergiques à l’intellect, ils se sont querellés avec le bon sens ; celui qui leur dicterait de ne plus bâillonner le peuple par exemple car, comme le dit un jour Louis Antoine de Saint-Just, « Un peuple n’a qu’un ennemi dangereux, c’est son gouvernement ». A fortiori lorsque celui-ci prétend avoir déposséder celui-là de son pays.

Cecil Kami

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