Un milliard de personnes, un milliard de talents

Imaginez que vous soyez un génie de l’informatique et que vous deveniez millionnaire à 35 ans. Imaginez que vous décidiez d’investir dans le futur de l’Afrique, sans en attendre aucun profit matériel. L’Afrique, un continent où vous n’avez jamais mis les pieds. Pourquoi? Parce que vous êtes persuadé que le continent est une source illimitée de talents. Arriveriez-vous à convaincre votre entreprise de vous suivre dans cette ‘folie’? Et une fois que vous mettez les pieds dans la «vraie» Afrique – à l’opposé de celle que vous aviez en tête – maintiendriez-vous votre projet?

Aujourd’hui, je suis inspiré par Jørn Lyseggen de Norvège. Contrairement à ce que son nom pourrait suggérer, Jørn n’est pas né en Norvège mais en … Corée du Sud! Il est venu au monde en décembre 1968 et a été adopté par une famille norvégienne quand il était encore un bébé. Il a grandi dans une petite ferme à Trysil, une ville surtout connue pour ses fameuses pistes de ski. Jørn a eu une jeunesse sans histoire, bien qu’il évoque parfois comment c’était bizarre de grandir quelque part où absolument personne ne vous ressemble.

A la fin de ses études secondaires, le jeune homme s’inscrit à l’Ecole Supérieure d’Ingénierie de Bergen (Bergen Ingeniorhogskole) pour étudier le génie électrique. Il n’aimait pas vraiment ce domaine mais à l’époque, il y avait une forte demande pour les ingénieurs.

Jørn allait découvrir sa vraie passion et sa vocation pour la première fois quand il allait mettre les pieds dans le laboratoire informatique de son école. Croyez-le ou non, c’était la première fois qu’il voyait un ordinateur de près! C’était la fin des années 80 et peu de familles avaient les moyens d’avoir un ordinateur à la maison ! Oui les jeunes, ne riez pas, c’était notre époque à nous. Nous les laptops, tablettes, smartphones, tout ça on connaissait pas.

C’était aussi les premiers jours de l’Internet et Jørn a tout de suite était envouté par les technologies nouvelles. C’était comme si son esprit s’éveillait soudainement, et il a immédiatement vu le potentiel extraordinaire de ce medium de communication. Après avoir obtenu sa Licence ès sciences en Génie Electrique à Bergen, Jørn est allé compléter une maîtrise à l’Université d’Etat de l’Iowa, aux États-Unis. Spécialisation : traitement du signal numérique et intelligence artificielle.

De retour en Norvège, il a travaillé comme haut cadre dans des boites de la place mais son vrai rêve était de se lancer à son propre compte. En 2001, il crée Meltwater, une société d’intelligence médiatique. Pour le commun des mortels – comme vous et moi – l’intelligence médiatique est l’art d’analyser l’image des compagnies dans les médias.

Son investissement initial était de seulement 15.000 dollars et il avait juste un petit bureau dans un chantier naval d’Oslo. Son pari a payé : en deux ans, Meltwater gagnait déjà plus d’un million de dollars par an!

Vous vous dites que tout allait bien qui finit bien. Non! C’est à ce moment-là que Google s’est décidé à lancer ses fameux ‘google alerts’, le même service d’intelligence médiatique de Meltwater, mais offert ‘gratuitement’ !

C’était presque la fin de Meltwater! Mais c’était mal connaitre Jørn, il n’allait pas abandonner la partie sans se battre. Il croyait alors et croit encore maintenant, que le succès est tributaire du talent. Alors, il est parti en tournée dans le monde entier pour recruter les gens les plus brillants pour sauver sa compagnie.

Et il y est arrivé : aujourd’hui, 15 ans après, Meltwater est considéré comme un des leaders mondiaux de l’intelligence médiatique, avec des revenus avoisinant les 300 millions de dollars par an. Relocalisé depuis à San Francisco, le Meltwater Group dispose de 55 bureaux répartis sur six continents, avec plus de plus de 1500 employés et 26.000 clients dont la Harvard Business School, les Denver Broncos et Coca-Cola.

Ok, vous devez vous demander: qu’est-ce que tout cela a à avoir avec l’Afrique? Attendez, j’y arrive justement.

Le combat pour sauver sa compagnie lui a fait réaliser que rien n’est jamais vraiment garanti, que vous pouvez tout perdre du jour au lendemain. De plus, étant un enfant adopté, il a toujours eu la philosophie qu’il faut redonner à la société quand on a beaucoup reçu. Son rêve était de créer des opportunités pour les jeunes d’apprendre les merveilles et les possibilités de l’informatique et de les guider dans la création de leurs propres entreprises.

Mais où mener un tel projet? Jørn a d’emblée écarté son pays d’origine, la Corée du Sud, et son pays d’adoption, la Norvège, car il estimait que tous deux étaient trop avancés sur le plan technologique et qu’il ne pourrait réellement rien leur apporter de nouveau.

Alors, il a pensé: pourquoi pas l’Afrique? Mais rassurez-vous, son idée de l’Afrique n’était pas idéalisée ni stéréotypique. Il savait qu’il y avait beaucoup de « nouvelles déprimantes » du continent – les guerres, la corruption, le chômage, etc. – mais il était fasciné par la population ‘galopante’ de l’Afrique : un milliard d’habitants!

« Imaginez le talent que vous pouvez trouver dans une population d’un milliard de personnes », s’est-il dit. « Si vous pouviez développer ce talent, ce talent peut développer des logiciels, des entreprises, créer des emplois et de la richesse et avoir un impact positif sur le monde.  »

Une fois l’idée formée dans sa tête, il commença à s’inquiéter, se demandant si sa compagnie accepterait de le suivre sur ce chemin. Surtout quand il leur révèlerait qu’il n’avait jamais mis les pieds en Afrique et qu’il n’avait aucune idée du pays où il implanterait son école.

À sa grande surprise, tout le monde a tout de suite soutenu l’idée dès qu’il en a fait l’annonce. Certains cadres se sont même portés volontaires pour l’aider à développer le projet ! C’est ainsi que Jørn et quelques-uns de ses collègues ont fait ce voyage historique vers un continent lointain, loin des fjords norvégiens.. Il partait à la recherche de talents, tel qu’il l’avait fait quand il se battait pour sauver sa compagnie.

Ils ont visité plusieurs pays, et à chaque arrêt, ont interviewé des gens de tous les horizons, des universités, des ONG, des étudiants, des entreprises… Jusqu’à ce qu’ils trouvent le pays idéal à leurs yeux : le Ghana. Pourquoi ce choix ? Tout simplement parce que le pays de Kwame Nkrumah était démocratique, pacifique, sécurisé et que le pays avait une longue tradition d’éduquer sa population.

Jørn aime dire en plaisantant que des choses se sont passées dans sa vie par accident. D’abord, il est devenu un Norvégien accidentel, plus tard un ingénieur électricien accidentel et un spécialiste en informatique, un millionnaire accidentel. Et en 2008, il est devenu un «philanthrope accidentel», avec la création de l’École Entrepreneuriale de Technologie Meltwater (MEST), à Accra, capitale du Ghana. Le programme d’entrepreneuriat que MEST offre est entièrement financé par sa fondation et très compétitif : chaque année, environ 6000 aspirants entrepreneurs de toute l’Afrique postulent mais seulement 60 sont sélectionnés.

Pendant les 12 mois que dure la formation, les apprentis entrepreneurs créeront des start-ups à partir de rien et les présenteront aux autres étudiants et professeurs. L’examen final est une session de pitch devant Jørn Lyseggen et d’autres investisseurs. Les projets d’entreprise les plus viables et les plus originaux recevront entre 50 000 et 200 000 dollars américains en fonds de démarrage pour lancer leur entreprise, en échange d’une participation minoritaire dans l’entreprise.

Mais ne pensez pas que Jørn profite personnellement de ses investissements dans les start-ups. Tous les dividendes de la start-up, sont reversés à la Fondation Meltwater et utilisés pour financer les futures start-ups. Investir dans les start-ups est un moyen de montrer aux jeunes qu’ils y croient tellement, qu’ils sont prêts à partager les risques.

En 10 ans d’existence, la Fondation Meltwater a investi plus de 20 millions de dollars dans le programme et a contribué au financement de plus de 40 start-ups technologiques. Le programme a étendu sa portée au Nigeria, en Afrique du Sud, au Kenya et en Côte d’Ivoire et prévoit d’avoir des centres technologiques dans toutes les parties du continent.
Beaucoup d’anciens étudiants sont maintenant des entrepreneurs prospères dans différents domaines. Deux sociétés, ‘Claimsync’, une plateforme qui traite les demandes de remboursement de frais médicaux, et ‘Saya Mobile’, qui fournit un service de messagerie, ont toutes deux étés acquis par des sociétés informatiques étrangères. Plus tôt cette année, la start-up ghanéenne ‘Kudobuzz’, créée par un ancien étudiant de MEST et qui aide les sites des entreprises à générer du trafic et augmenter les ventes, a acquis une autre start-up made in MEST, AdGeek, un outil de création publicitaire.

L’Afrique bouge !!!

Félicitations pour votre contribution à l’Héritage de l’Afrique, Jørn Lyseggen! #BeTheLegacy #WeAreTheLegacy #Mandela100#UMURAGEkeseksa

Contributeurs

Um’Khonde Habamenshi

Lion Imanzi

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