Un million de fissures dans mes murs immatériels par Um’Khonde Patrick Habamenshi

Cette photo est si belle et si sereine, n’est-ce pas, malgré le verre brisé ?
Cette jeune femme, si élégamment vêtue, ses cheveux soigneusement coiffés, sa position, sa façon de tenir l’enfant, essayant probablement de le faire rester immobile, le temps que le photographe immortalise l’instant. Et la magnifique toile de fond avec les fleurs, la végétation luxuriante, l’herbe verte ! Une photo parfaite !

Malheureusement, même s’il s’agit d’une des plus belles images que je n’aie jamais vue de ma vie, je peux également dire que l’histoire sous-jacente est l’une des plus tristes que je n’aie jamais entendue. 
Vous voyez, la vie de ces deux personnes a été déchirée de manière abrupte et sans merci peu de temps seulement après la prise de cette photo.

L’image est une peinture contemporaine, mais elle est basée sur une photo d’une mère et de son enfant, prise quelque part au Rwanda, dans les années 1940 ou 1950. Ce qui la rend triste, c’est que la photo a été prise peu de temps avant que son enfant lui soit arraché par les autorités et placé dans un orphelinat!

Pourquoi, vous demandez-vous? Pourquoi cet enfant a-t-il été enlevé à sa mère? Était-elle une parente indigne? N’avait-elle pas les moyens d’élever son enfant?

Non. L’enfant lui a été enlevé pour une et une seule raison: le père était Blanc, un Belge, et elle était une femme noire, une Rwandaise. Et à cette époque, avant notre indépendance du colon belge, il était illégal pour un citoyen de l’État occupant d’avoir des enfants avec une femme des colonies, le Rwanda, l’Urundi et le Congo.

Vous me pardonnerez si j’ajoute d’autres détails encore plus tristes à cette histoire déjà si triste. Non seulement ont-ils enlevé ce bébé que vous voyez sur cette photo, mais ils ont aussi pris les cinq autres enfants qu’elle avait eu avec le père! Six enfants au total qui ont été enlevés à leur mère pour la seule raison qu’ils étaient biraciaux! «Mulâtres», comme on les appelait péjorativement à l’époque.

Je me demande souvent si, au moment où cette photo a été prise, elle savait déjà que son enfant allait lui être enlevé? En plus à un âge où il pourrait ne jamais se souvenir d’elle? 

A-t-elle fait prendre cette photo pour qu’elle puisse avoir au moins un souvenir de l’enfant qui était un jour sien ?

Et comment s’est passé la séparation? Comment étaient leurs adieux?

Et qu’est-elle devenue par la suite? At-elle survécu psychologiquement à cette séparation?

Comme vous me connaissez, j’ai voulu en savoir plus, pour connaitre leur histoire et ne pas juste m’arrêter à leur tragédie. Mais je n’ai pas trouvé grand-chose. Juste le nom de l’enfant et ce qu’il est devenu dans la vie. Mais rien sur la mère. 

Cette quête m’a laissé avec tellement d’interrogations: comment s’appelait cette femme à l’air si digne? D’où venait-elle? Qui étaient ses parents? Sa colline ?
Qu’aimait-elle dans la vie? A quoi aspirait-elle devenir lorsqu’elle était plus jeune? Quelles étaient ses passions? Sa chanson préférée? Son livre préféré? Savait-elle même lire et écrire?

J’ai toutefois été rassuré quand j’ai lu quelque part, et j’espère que c’est vrai, qu’elle a pu se réunir avec ses enfants par la suite! Je ne peux que rêver qu’ils ont été capables de rétablir le lien qui avait été si abruptement rompu et reprendre la vie de famille qui avait été si longtemps interrompue.

J’imagine que vous avez deviné pourquoi je ne pouvais pas en savoir plus sur elle. Parce que les gens qui nous « dirigeaient » à cette époque considéraient que sa vie était si peu pertinente que personne ne s’est donne la peine de l’écrire. 

Si ce n’était pas pour cette photo et pour les efforts de son enfant pour que justice soit rendue aux victimes de cette loi horrible, nous pourrions même n’avoir connu son existence ni à quoi elle ressemblait.

L’histoire du Rwanda est pleine de chapitres sombres et d’injustices, et celui-ci est très certainement parmi les plus sombres. 

Et pendant longtemps, c’était aussi l’un de nos secrets les mieux gardés. Pouvez-vous imaginer que cela n’était enseigné dans aucune des écoles que j’ai fréquentées ? Je n’ai appris ces évènements que récemment, dans ma quarantaine. Et certains parmi vous, ce n’est peut-être qu’aujourd’hui, 1er octobre 2019, que vous l’apprenez en même temps que vous lisez mon blog?

De toutes les images de cette période de notre histoire, c’est celle-ci qui m’a le plus parlé. Cela m’a fait penser à beaucoup de choses, pas seulement à ce qui s’est passé avant l’indépendance, mais aussi à toutes les tragédies qui ont eu lieu depuis.

Cela m’a fait penser à l’indifférence des masses et au fait que des personnes qui ne sont pas directement touchées par une tragédie continuent de vivre leur vie bienheureuse comme si rien ne s’était passé.

Cela m’a fait penser que ce qui l’omission délibérée de ces événements des livres d’histoire qui ont été écrits après l’indépendance est une forme de complicité continue de ces actes passés.

J’ai appris à valoriser davantage nos albums de famille. Ces précieux souvenirs qui semblent statiques à l’œil extérieur mais qui sont si pleins de magie, des scènes de bonheur qui nous rendent tristes, des gens souriants qui nous apportent les larmes aux yeux et la nostalgie dans nos cœurs.

Les albums de famille, détenteurs inconscients de nos histoires inédites.

Cela m’a aussi poussé à repenser aux millions de gens qui nous ont quitté sans laisser de trace, sans aucune image à laquelle nous accrocher pour nous rappeler de leurs bons souvenirs.

Sans importance, irrelevant. Des mots chargés de tant de haine, tant de mépris, tant d’ignorance!

Sans importance.

Malheureusement, ces mots n’ont pas quitté le pays en même temps que nos anciens colonisateurs. Peut-être même les avaient-il trouvé sur place ? 

« Sans importance » est non seulement resté, il a résisté à tous les changements de régime que nous avons connus depuis notre indépendance.

Une succession d’époques plus triomphalistes les unes que les autres, où les cerveaux les plus brillants sont utilisés pour détruire leurs pairs, remplaçant volontairement et judicieusement le colonisateur dans ce jeu de «voyons qui ruine le plus de vies et divise le plus grand nombre de familles». 

Des décennies de mères séparées de leurs enfants et d’enfants prématurément sevrés de leurs parents. Des collections d’images parfaites laissées derrière comme seule preuve que ces gens n’avaient pas toujours été seuls, même si personne n’en parle jamais, même si personne ne les reconnait jamais.

Il a fallu plus de 60 ans à la Belgique – depuis l’indépendance – pour reconnaître ses méfaits et présenter ses excuses pour ces séparations familiales. 60 ans de déni, de minimisation, d’abandons forcés, de misère, de larmes, de traumatismes.

Et vous savez pourquoi ils n’avaient pas d’autre choix que de céder? Parce que les enfants de ces centaines de femmes qui ont été lésées de la manière la plus cruelle possible n’ont jamais abandonné. Ils ont continué a parler et parler et parler, même quand ils étaient fatigués de parler avec des oreilles sourdes. 

Alors nous aussi parlons, parlons, parlons pour que nos histoires ne soit jamais jugée “sans importance”.

En tout cas, moi, je parlerai, infatigablement. 
Le 6 avril 2019, j’ai pris un engagement que je suis sur le point de remplir aujourd’hui. Oui, le moment est venu. Après 15 mois à vous raconter les histoires d’hommes et de femmes exceptionnels venus de tous les recoins du continent et de la diaspora, il est temps pour moi de partager avec le monde, les histoires du Rwanda qui m’inspirent le plus.

Beaucoup attendaient ce moment, se demandant ce qui se passait, pourquoi le Rwanda était sous-représenté sur mes murs. La réponse est que j’étais occupé à casser mes murs immatériels pour que non seulement je puisse vous voir, mais que vous puissiez me voir plus clairement que jamais.

Je n’ai pas fini de les casser, mais je suis fier de dire qu’il y a déjà un million de fissures dans mes murs immatériels et que ce n’est qu’une question de temps avant qu’ils ne s’effondrent tous. Et ce jour-là, ce ne sont pas 25 histoires que nous partagerons, mais un million, ou mieux, 10 millions de plus.

Je sais que l’essai du 6 avril a fait frissonner d’aucuns dans le pays des mille collines. Des stratégies ont été conçues pour empêcher mes paroles d’atteindre les masses; des ressources ont même été consacrées à la construction de murs autour de moi, me dit-on.
Des murs sans importance car personne ne peut plus arrêter ce train-ci.

Et si le 6 avril a provoqué quelques frissons, voire même des émois, j’espère que l’annonce d’aujourd’hui aura l’effet d’un séisme qui détruira tous les murs en construction autour de moi, même en ce moment où nous parlons.

Je ne vais pas gâcher la surprise et vous dire qui seront les 25 personnes. Vous savez que j’aime le suspense, non ?.

Tout ce que je peux dire, c’est que j’ai choisi 25 histoires qui m’inspirent, MOI, des gens dont l’histoire me rend plus humble et plus fier d’être Umunyarwanda.

Alors restez à l’écoute, et éloignez-vous de vos propres murs, ce séisme pourrait fracasser les vôtres aussi.

Um’Khonde Patrick Habamenshi

The Umurage Foundation

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