Wafanyie (From Mulindi with… death)

Il est grand le mystère, non plus de la foi catholique, mais bien celui des ordres qui venaient de Mulindi, anciennement quartier-général de l’Armée patriotique de Kagame. C’est en effet, tapi quelque part, au milieu de l’immense plantation théicole de Mulindi que l’actuel chef de l’état rwandais lançait sa sentence laconique et assassine, mais tout aussi sans appel : wafanyie.Faisant fi de l’élégance de Molière, cette terrifiante et brutale ellipse pourrait être traduite par « arrange-leur la tronche ». La panoplie des inshoberamahanga (littéralement, langage impénétrable aux étrangers) des Rwandais a extraordinairement été enrichie par les néologismes importés de l’Ouganda par les militaires qui règnent sur les Mille collines depuis 1994. Et ça aussi, c’est un des signes de la « victoire » du Fpr : parvenir, du jour au lendemain, à imposer des mots-bâtards et rustres à tout un peuple, hier encore tout fier de sa langue. Kufanyia mtu signifie donc dans l’idiolecte afande, tuer (discrètement) quelqu’un et, plus d’une fois, cette injonction est venue mettre un terme à la vie des personnes qui déplaisaient au général Kagame ou qui se trouvaient tout simplement là où elles « n’auraient pas dû »…

Gakurazo, juin 1994. L’armée Inkotanyi vient de prendre la petite ville de Kabgayi et y trouve une énorme foule faite de personnes qui avaient soit fui son avancée, soit échappé à la furie interahamwe. Au sein de cette foule, Fred Ibingira et ses hommes « découvrent » la direction de l’église catholique au Rwanda. Beaucoup de prêtres ainsi que leurs évêques étaient là et, parmi ces derniers, monseigneur Vincent Nsengiyumva. Ayant fait partie du comité central du parti Mrnd, c’est-à-dire le grand Satan selon le Fpr, cet archevêque de Kigali avait très peu de chance de survivre jusqu’à un éventuel procès. De Kabgayi donc, il fut, avec ses congénères, isolé sur le site de Gakurazo pour y être achevé. A l’heure du crime, un imprévu faillit annuler la mise à mort des prélats : un jeune garçon ne voulait en effet pas quitter la compagnie de monseigneur Innocent Gasabwoya et contraria ainsi les plans des assassins du 157è bataillon de l’Apr. Ces derniers prirent très vite instruction auprès de leur commandant en chef et la sentence tomba dans la minute : wafanyie… Tuez-les. Le petit innocent périt sur les genoux de monseigneur Innocent dans un carnage qui décima l’église du Rwanda.

Ndera, avril 1994. Investissant l’est de la capitale Kigali, des unités de l’Apr arrivent à Rubungo et se rendent maîtres de Ndera. Alors qu’elles prennent position, elles se rendent compte que les handicapés mentaux du centre psychiatrique des Frères de la charité (Caraes) avaient été abandonnés à leur sort. Par la voix du commandant William Bagire, les soldats appellent Mulindi pour savoir comment traiter ces personnes. L’intimation vint et exigea : wafanyie… Si brève. Si cruelle. Si définitive. Ils périront donc tous sous les balles de la 7ème unité mobile, ce qui n’empêchera pas la propagande efpériste d’imputer ce crime à leurs adversaires de toujours, l’armée gouvernementale d’alors. Wafanyie encore. Cela se passe en avril 1994 à Zoko, une localité au nord du Rwanda. Les habitants de cette contrée ont pris leurs jambes au coup, fuyant les combats qui font rage dans ce qui fut la commune de Buyoga. Quelques centaines d’entre-eux seront pris en embuscade et se regrouperont sur la place du marché de la même localité. Encerclés par des éléments sous les ordres des capitaines Banga et Balinda (21è et 59è mobile), ils seront tous exécutés après que, de Mulindi, la mort soit venue par cette phrase : fagia wale washenzi ! Balayez-moi tous ces idiots, avait tonné Kagame quelques minutes plus tôt.

Remera, juin 1994. Buttant sur l’opiniâtreté de la garde présidentielle de Habyarimana sur les hauteurs de Kimihurura, les soldats du bataillon que Kagame avait prépositionné au Cnd «mangent des merles faute de grives». Ils arrêtent ainsi momentanément leurs assauts contre le camp GP pour se diriger vers l’aéroport international de la capitale. Sur leur chemin, ils fusillent qui ils peuvent et finissent par tomber sur des gendarmes français ; ils en réfèrent – on s’en doute bien – à leur quartier général qui, selon l’un des espions (le major Micombero), répétera pour la énième fois le fameux wafanyie… La mort des adjudants-chef René Maïer et Alain Didot sera, pendant 19 ans et scoop après scoop, mise sur le dos des vaincus de la guerre. Il a donc fallu que des transfuges de l’ex-rébellion se mettent à parler pour que le doute s’immisce dans les clubs dessupporters du Fpr. Doute, pas vérité. Car même si l’on a pas encore toute la vérité sur ces épisodes sombres de la guerre Fpr – Far, la version officielle des vainqueurs doit chaque, jour qui passe, cohabiter (si pas céder la place) avec une autre version : celle suggérée par les faits et non par le maquillage habile de ces derniers par les techniciens de Kagame.

Reste que les vraies motivations de nos témoins ex-Fpr sont tout ce qu’il y a de plus flou au point de faire passer leurs déclarations pour un exercice de « foutage » de gueule permanent. Comment en effet expliquer que des doutes puissent persister lorsqu’un officier de la trempe de Karegeya accuse son patron d’hier ? Comment interpréter les susurrements frisant le mutisme de la part d’un Kayumba ? En leur temps, l’un et l’autre ont fait semblant de parler : ils n’ont personne convaincu ; avant de laisser la place à deux de leurs « amis », Théogène Rudasingwa et maintenant, Jean Marie Micombero. A moins que, au sein du Rnc, cela ne soit la nouvelle tactique pour rester dans la course car les signes d’un essoufflement sont là et visibles de tous. N’ayant plus les moyens de reprendre l’initiative face à un dictateur en sursis (grâce sans doute à Ntaganda à la CPI), les ex-compagnons de Kagame n’ont, en ce moment, rien de mieux que d’annoncer des révélations en forme de poupée russe. Un colonel qui annonce détenir des informations que confirme son général d’ami avant de mettre en scène un ex-ambassadeur qui botte en touche en passant la main à un major… Lorsque Kagame dit wafanyie, il tue des gens, ses ex-subalternes eux, sont en train de tuer l’estime qu’on aurait dû avoir pour des gens qui menacent de dénoncer le « diable » sans pouvoir ni savoir le faire… Le veulent-ils au moins ?

Cecil Kami

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