Rwanda: Qui est génocidaire? Qui est négationniste?

Il y a quelques semaines, les tweets d’un certain Gatete Nyiringabo Ruhumuliza ont fait fureur sur les réseaux sociaux. Ces tweets étaient des réactions à la lettre de Diane Shema Rwigara adressée au Président de la république Paul Kagame. Gatete s’exprimait sur le statut de rescapé du génocide de la famille de Rwigara. D’après lui, les membres de cette famille étaient des ‘’fake survivors’’ (ses mots). Son argumentaire s’appuyait sur le fait que feu Rwigara Assinapol était un homme d’affaire riche du temps du Président Habyalimana. Aux yeux de Nyiringabo Ruhumuliza, Mr. Rwigara perdait son statut de rescapé du génocide contre les Tutsis en vertu de ses activités d’homme d’affaires, et ce même s’il s’agissait d’un Tutsi au Rwanda. Mais pire encore, il est allé jusqu’à le traiter de ‘’collabo’’ du régime génocidaire, donc de génocidaire si on suit bien sa logique. Mais Nyiringabo ne s’est pas arrêté là : dans les mêmes tweets, il a désigné les feux Seth Sendashonga et Augustin Cyiza (un Colonel) comme idéologues du génocide et génocidaires. Le dénommé Seth Sendashonga, dont il est question ici, n’est rien de moins que Seth Sendashonga, ancien membre imminent du bureau politique du parti FPR entre 1990 et 1995, qui correspond à la période du génocide. C’est cette personnalité que Nyiringabo Ruhumuliza désigne comme génocidaire du génocide perpétré contre les Tutsis d’avril 1994.  

Voici deux de ses tweets qui rendent compte de ce qui est mentionné ci-haut (en anglais pour qu’ils gardent leur authenticité) : 

  »In the infamous open letter, Rwigara explained business deals in which Habyarimana allegedly ripped him off as the main reason of his breaking up. For the entire time, over 20 years, Rwigara and Habyara were ‘in bed’, killings and oppression of Tutsi were common place. » (Nyiringabo). 

»I don’t so much care about her being a survivor or not, I’m infuriated by her claim to speak for survivors and use in the same letter genocide ideologues and perpetrators. We all know who Cyiza and Sendashonga were – And she claims they were killed by RPF with no ounce of proof…. » (Nyiringabo)

Quelqu’un pourrait dire que ce Monsieur est un bloggeur ayant choisi d’exercer sa liberté d’expression. Soit! Mais la liberté d’expression ne donne jamais le droit d’enfreindre la loi. Mais quelle loi a-t-il bafoué? La loi sur le génocide contre les Tutsis. C’est connu partout dans le monde, le Génocide contre les Tutsis a été reconnu comme tel par les Nations Unis. Le génocide ayant été élevé au statut de crime des crimes, sa négation, minimisation ou même révision sont punissables par la loi au Rwanda et dans certains pays comme la France et la Belgique.  À constater comment Mr. Nyiringabo s’est défendu sur les réseaux sociaux, on pourrait se demander s’il était réellement conscient de son infraction de la loi. Et si ce manque de prise de conscience n’était pas de sa faute? Aucune organisation étatique, aucun organisme de sensibilisation aux questions touchant au génocide et/ou à la défense de ses victimes ne l’a rappelé à l’ordre pendant qu’il s’expliquait. Si un citoyen instruit n’est pas conscient d’enfreindre la loi rwandaise sur le génocide, dites-moi alors comment un citoyen lambda devrait être capable de l’interpréter?  Mais Nyiringabo n’est pas n’importe qui : il s’agit d’un juriste. Ce qui nous amène à la possibilité qu’il savait très bien ce qu’il faisait, conforté dans le fait que son geste n’entraînerait aucune représailles. Alors, qui est autorisé à respecter cette loi sur le génocide et qui aurait la latitude nécessaire de la piétiner?  

Au fait, commençons par le début. Dans quelle mesure les actions de Nyiringabo sont-ils punissables par la loi? Est-ce que dire qu’un rescapé du génocide contre les Tutsis serait un génocidaire pour ce même génocide est un acte punissable par la loi? Oui, car ce serait minimiser et nier le génocide que d’assumer que la personne persécutée pour son ethnie a participé à l’extermination de sa propre ethnie. Ici, on perd le sens du génocide car il y a un changement d’événements : ce n’est plus un génocide, car l’ethnie tuée, se tue elle-même (Tutsi vs Tutsi). Est-ce que dire qu’une personne quelconque (non rescapée) serait un génocidaire et ce même lorsqu’elle n’a pas participé à ce génocide est punissable par la loi? Oui, parce qu’il s’agit d’une minimisation du génocide, l’acte ignoble étant attribué à une autre personne qui ne l’a pas fait au même titre que celui qui l’a fait. 

Dans un pays comme le nôtre où s’est produit le génocide le plus rapide de l’histoire, où il existe un arsenal de lois pour punir les actes de négation et de minimisation de ce crime, où opèrent des organismes pour la protection des rescapés ainsi qu’une Commission pour la lutte contre le génocide….. comment se fait-il que ce geste de Nyiringabo de négation et de minimisation du génocide est passé inaperçu aux yeux de tout ce monde? Et dans la possibilité où il aurait été remarqué, comment ça se fait-il qu’on n’y a pas attaché d’importance? Qu’est-ce qui donne l’immunité à Nyiringabo Ruhumuliza pour ses fautes graves? Mystère! 

Mais tentons une piste de réflexion pour essayer d’y comprendre quelque chose. Voyons voir comment Nyiringabo s’est défendu lorsqu’il a été bombardé de questions par les internautes. Il a affirmé qu’il n’était question en fait que d’une seule personne, Mr. Rwigara, et que des gens mal intentionnés, en quête de visibilité, ont ramené ses propos à l’ensemble de la communauté des rescapés. Nyiringabo ne reconnaît pas le statut de rescapé du génocide pour Rwigara Assinapol sous prétexte que c’était un homme riche sous Habyalimana mais, curieusement, il omet les autres rescapés se trouvant alors dans la même situation (les Kajeguhakwa, Makuza, Rubagura, Bihira….). Intéressant! On lui a fait valoir ses contradictions mais il a fait abstraction des commentaires des gens en continuant d’affirmer haut et fort que Rwigara a couché dans le même lit que les génocidaires. Ce qui nous mène à essayer de comprendre les raisons derrière cette persistence à enfreindre la loi sur le génocide sur la seule base de la personnalité de Rwigara. Ce dernier est mort, il y a 5 ans, dans un accident de voiture qui reste non élucidé et sa fille, Diane Rwigara, est une opposante du pouvoir en place. Est-ce la raison véritable pour laquelle Nyiringabo se permet de l’étiqueter de ‘’collabo’’ des génocidaires? Peut-être. 

Et sur Cyiza et Sendashonga? Curieusement, il n’a glissé mot sur les propos qu’il a tenu sur ce dernier malgré plusieurs questions lui demandant d’expliquer comment Sendashonga en serait arriver à quitter les rangs du FPR pour aller tuer pendant le génocide. Aucun officiel du FPR n’a réagi sur ces propos accusant de génocidaire un homme qui avait négocié à son compte les accords d’Arusha au moment même où se préparait le génocide et qui avait été nommé Ministre de l’intérieur 15 jours après la fin de ce génocide auquel il aurait soit disant participé, toujours selon Nyiringabo Ruhumuliza.  

À Mr. Nyiringabo qui pense être en droit de tenir de tels propos, je lui dirais que Kajeguhakwa était proche de Habyalimana à la même période que Rwigara. Devrait-on en dire pour autant que Kajeguhakwa était un génocidaire qui couchait dans le même lit que les génocidaires? S’il est fidèle à sa logique appliquée à Rwigara, il traiterait de Kajeguhakwa de génocidaire aussi. Dans ce cas, qu’auraient été les réactions des gens? Si on reste dans les personnes non-gratta, puisque Nyiringabo a dit que Sendashonga, ancien membre du FPR, était génocidaire, pourrait-il traiter de Kayumba Nyamwasa de génocidaire? Poser la question, c’est forcément y répondre. 

Vu le silence radio des autorités sur le négationnisme de Nyiringabo Ruhumuliza, quel message envoient-elles alors à la population? Qu’il est permis d’enfreindre la loi quand il s’agit des personnes non grata? Que n’importe qui, dans ces circonstances, peut taper sur quelqu’un sans être inquiété et au diable la loi, puisque même un juriste s’en est donné à cœur joie? Seulement, voilà, ici on parle de la négation et de la minimisation du génocide, et non d’une banale infraction.  Dans son zèle à s’en prendre aux individus classés ennemis du pouvoir, Nyiringabo a nié et minimisé le génocide contre les Tutsis. Et il a eu une impunité totale de le faire puisque même les rescapés (sauf exceptions) ne se sont pas prononcés sur cette utilisation éhontée de la représentation du génocide (pourtant lourde de sens et d’expériences pour les rescapés). Est-ce dire que la loi sur le génocide est à géométrie variable? Au fait, puisqu’il est clair que la loi a été bafoué et qu’il faut parler ici de négationnisme dans le cas de Nyiringabo Ruhumuliza, existe-t-il de bons négationnistes (ayant l’immunité) et de mauvais négationnistes (pouvant être punis)?

Il est primordial que les instances de l’État responsables de la gestion de l’après génocide envoient un message clair aux gens pour les empêcher d’utiliser le génocide à toutes les sauces. Si cette question n’est pas prise au sérieux, la lutte contre les négationnistes des pays lointains sera parsemée d’embûches, puisque nous ne respectons pas nos propres lois qui punissent ces infractions graves.   Avec ces tweets de Nyiringabo, c’est l’occasion pour l’État de voir que le génocide est en train de devenir comme un terrain de football où chacun lance la balle comme il veut et à qui il veut. Tout le monde commence à être mêlé à propos de ce génocide, c’est le moment, pour l’État, d’envoyer un message clair et de faire le ménage en stoppant cette récréation de l’utilisation abusive du génocide perpétré contre les Tutsis. La loi rwandaise sur ce génocide est très claire, nul n’est censé l’ignorer. 

Clarisse A.  Mukundente Kayisire

2 COMMENTS

  1. Le génocide est un mot strictement juridique. C’est une qualification juridique des faits criminels par un tribunal impartial et compétent.
    Concernant les massacres qui ont été commis au Rwanda contre les Rwandais, Hutu, Tutsi et Twa, les massacres sont des faits. Pour qualifier juridiquement un fait criminel, le syllogisme juridique doit être observé.
    QuestionS:
    1- Au regard des faits, vue chronologiquement et précisément, les massacres qui ont commis au Rwanda contre les Batutsi sont constitutifs de génocide oui ou non? Si oui ou si non pourquoi?
    2- Quels en sont les auteurs ou qui sont les génocidaires?
    Le constat regrettable est que ce mot est devenu passe partout, utilisé à tort et à travers par les profanes en droit ou ignorants voire même des érudits en droit mais pour des raisons émotionnelles et subjectives ou émotionnelles. In fine, ce mot est devenu une chanson et a été vidé de sens juridique.
    Dans l’intérêt de nos jeunes rwandais nés sous le règne de Kagame, âgé aujourd’hui de plus vingt-cinq ans, les érudits rwandais honnêtes en droit peuvent éclairer ces derniers sur le mot génocide d’abord ensuite sur le mot génocide des Batutsi. Mais, mon message s’adresse aux juristes rwandais résidant à l’étranger car ici au Rwanda, tout débat ou opinion purement technique ou intellectuel sur les massacres qui ont été commis par les Rwandais contre les Rwandais sont constitutifs de crime de négationnisme du génocide dits des Batutsi, passible de plusieurs années de prison. Il s’ensuit que les juristes rwandais de l’intérieur , sous peine de s’exposer à l’emprisonnement ou à la disparition, ne peuvent nullement s’exposer à ces risques.
    Plus le mot génocide dit des Batutsi est balancé dans tous les sens, plus il perd son sens et sa signification et devient subséquemment un mot vulgaire qui ne peut corrélativement pas être retenu par quiconque pourvu de sens de rigueur et d’honnêteté intellectuelle.

  2. Le génocide est un mot strictement juridique. C’est une qualification juridique des faits criminels par un tribunal impartial et compétent.
    Concernant les massacres qui ont été commis au Rwanda contre les Rwandais, Hutu, Tutsi et Twa, les massacres sont des faits. Pour qualifier juridiquement un fait criminel, le syllogisme juridique doit être observé.
    QuestionS:
    1- Au regard des faits, vue chronologiquement et précisément, les massacres qui ont commis au Rwanda contre les Batutsi sont constitutifs de génocide oui ou non? Si oui ou si non pourquoi?
    2- Quels en sont les auteurs ou qui sont les génocidaires?
    Le constat regrettable est que ce mot est devenu passe partout, utilisé à tort et à travers par les profanes en droit ou ignorants voire même des érudits en droit mais pour des raisons émotionnelles et subjectives ou émotionnelles. In fine, ce mot est devenu une chanson et a été vidé de sens juridique.
    Dans l’intérêt de nos jeunes rwandais nés sous le règne de Kagame, âgé aujourd’hui de plus vingt-cinq ans, les érudits rwandais honnêtes en droit peuvent éclairer ces derniers sur le mot génocide d’abord ensuite sur le mot génocide des Batutsi. Mais, mon message s’adresse aux juristes rwandais résidant à l’étranger car ici au Rwanda, tout débat ou opinion purement technique ou intellectuel sur les massacres qui ont été commis par les Rwandais contre les Rwandais sont constitutifs de crime de négationnisme du génocide dits des Batutsi, passible de plusieurs années de prison. Il s’ensuit que les juristes rwandais de l’intérieur , sous peine de s’exposer à l’emprisonnement ou à la disparition, ne peuvent nullement s’exposer à ces risques.
    Plus le mot génocide dit des Batutsi est balancé dans tous les sens, plus il perd son sens et sa signification et devient subséquemment un mot vulgaire qui ne peut corrélativement pas être retenu par quiconque pourvu de sens de rigueur et d’honnêteté intellectuelle.

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