{"id":6684,"date":"2019-02-04T08:33:04","date_gmt":"2019-02-04T08:33:04","guid":{"rendered":"http:\/\/www.therwandan.com\/fr\/?p=6684"},"modified":"2019-02-04T08:33:04","modified_gmt":"2019-02-04T08:33:04","slug":"invincible","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.therwandan.com\/fr\/invincible\/","title":{"rendered":"Invincible"},"content":{"rendered":"<p>Il y a \u00e0 peine 10 mois, les m\u00e9dias du monde entier se sont relay\u00e9s pour annoncer que Winnie Madikizela Mandela n&rsquo;\u00e9tait plus de ce monde. C&rsquo;\u00e9tait le 2 avril 2018, un lundi. Elle avait 81 ans. Nous avons appris en m\u00eame temps qu\u2019elle avait \u00e9t\u00e9 malade depuis un certain temps.<\/p>\n<p>Elle \u00e9tait l&rsquo;une de ces rares personnes dans notre vie pour qui le monde entier \u2013 oui, vraiment, tous les coins et recoins de notre plan\u00e8te \u2013 s\u2019est arr\u00eat\u00e9 de bouger pendant un instant pour rendre hommage \u00e0 une personne exceptionnelle. O\u00f9 que nous \u00e9tions ou faisions, quelle que soit notre ethnicit\u00e9, la couleur de notre peau ou notre pays de naissance, Sud-Africains ou amis de l\u2019Afrique du Sud, nous avons tous cess\u00e9 de respirer une fraction de seconde comme si nous craignions qu\u2019en respirant nous ne laissions \u00e9chapper son esprit, et qu\u2019avec lui se perdent les souvenirs de cette femme si belle et si courageuse, cette vraie guerri\u00e8re des temps modernes.<\/p>\n<p>Ce ne serait pas honn\u00eate de notre part si nous ne reconnaissions pas que c&rsquo;\u00e9tait elle, plus que d&rsquo;autres, qui a su constamment \u00e9veiller nos consciences au fil des ans. Heureux ceux qui l&rsquo;ont rencontr\u00e9 de pr\u00e8s ou qui se trouvaient dans son voisinage imm\u00e9diat dans tous les lieux o\u00f9 elle a v\u00e9cu en Afrique du Sud. J&rsquo;\u00e9tais parmi un cercle plus distant, de ceux qui par millions \u00e0 travers le monde \u00e9taient unis par ce m\u00eame d\u00e9sir insatiable qu\u2019advienne un jour un monde exempt de pr\u00e9jug\u00e9s. Elle a su nous toucher \u00e0 distance gr\u00e2ce \u00e0 la magie de la presse \u00e9crite et des m\u00e9dias t\u00e9l\u00e9vis\u00e9s. Peu importe o\u00f9 nous \u00e9tions, elle nous a tous appris, \u00e0 travers ses combats, qu&rsquo;il fallait \u00eatre pr\u00eat et dispos\u00e9 \u00e0 tout sacrifier quand vous voulez confronter un syst\u00e8me diabolique.<\/p>\n<p>Winnie faisait partie de nos vies avant m\u00eame que nous prenions conscience de sa pr\u00e9sence. Tout ce qu&rsquo;elle a donn\u00e9, tout ce qu&rsquo;elle a sacrifi\u00e9 et les traitements inhumains qu&rsquo;elle a endur\u00e9s en auraient bris\u00e9 plus d&rsquo;un et plus d&rsquo;une, mais pas elle! Elle semblait immortelle et aujourd\u2019hui, sa L\u00e9gende le sera tr\u00e8s certainement.<\/p>\n<p>Immortelle.<\/p>\n<p>J&rsquo;aurais cependant aim\u00e9 lire des titres rappelant qu&rsquo;elle \u00e9tait aussi une m\u00e8re aimante autant qu&rsquo;une battante, une s\u0153ur attentionn\u00e9e, une fille d\u00e9vou\u00e9e \u00e0 ses parents, une voisine pleine de compassion et une femme de carri\u00e8re. Mais tr\u00e8s peu de ces mots voire aucun n\u2019a \u00e9t\u00e9 captur\u00e9 dans les titres presque identiques que les m\u00e9dias ont choisis pour t\u00e9l\u00e9graphier au monde la nouvelle de sa mort: H\u00e9ro\u00efne de la lutte anti-apartheid, ex-\u00e9pouse de Nelson Mandela, personnage controvers\u00e9.<\/p>\n<p>Malheureusement, l&rsquo;annonce de sa mort ressemble \u00e0 l&rsquo;histoire de sa vie telle qu\u2019on nous l&rsquo;a racont\u00e9 \u00e0 travers les ondes et \u00e0 travers les ann\u00e9es: un assemblage de quelques instants de sa vie, un r\u00e9cit en pointill\u00e9s ne faisant mention que de la couverture m\u00e9diatique dont elle a \u00e9t\u00e9 l\u2019objet de son vivant et omet de nous parler de celle qu\u2019elle \u00e9tait en dehors des moments capt\u00e9s par les lentilles des photographes.<\/p>\n<p>Quand j\u2019ai appris son d\u00e9c\u00e8s, je me suis senti envahi de tristesse, tristesse pour cette perte, mais aussi tristesse de devoir accepter malgr\u00e9 moi que, comme tant d\u2019autres dans le monde, je n\u2019ai jamais vraiment connu la vraie Winnie. Nous l\u2019aimions et nous l\u2019admirions, mais avons-nous jamais cherch\u00e9 \u00e0 la conna\u00eetre, \u00e0 la \u00abvoir\u00bb? Triste que nous sachions au fond de nous que les milliers d\u2019instantan\u00e9s et de pi\u00e8ces de puzzle que nous avons vus au fil des ann\u00e9es ne constituaient jamais un tableau complet, mais nous l\u2019avons tout de m\u00eame accept\u00e9.<\/p>\n<p>Je serai toujours reconnaissant \u00e0 l&rsquo;amie qui m&rsquo;a sugg\u00e9r\u00e9 d&rsquo;\u00e9crire cette histoire. Gr\u00e2ce \u00e0 elle, je me suis donn\u00e9 cette deuxi\u00e8me chance de conna\u00eetre la personne derri\u00e8re la L\u00e9gende. Un voyage dans le temps qui m&rsquo;a permis de retrouver certaines des pi\u00e8ces manquantes et de vous les ramener. En esp\u00e9rant que vous souhaitiez r\u00e9soudre votre propre puzzle d&rsquo;elle et que, aujourd&rsquo;hui, vous serez inspir\u00e9 par la Winnie que vous n&rsquo;avez jamais connue. Je sais que je le suis.<\/p>\n<p>Aujourd&rsquo;hui, je suis inspir\u00e9 par Nomzano Winifred Zanyiwe Madikizela, n\u00e9e en septembre 1936, dans la ville de Bizana \u2013 ou plus pr\u00e9cis\u00e9ment dans le village de Mbongweni, demeure ancestrale des Madikizelas \u2013 dans le Transkei, une r\u00e9gion que nous connaissons maintenant comme la province du Cap Oriental en Afrique du Sud.<\/p>\n<p>Ses parents, Columbus Kokani Madikizela et Nomathamsanqa Gertrude Mzaidume, \u00e9taient tous deux \u00e9ducateurs. Elle \u00e9tait professeur de sciences et lui, professeur d\u2019histoire et directeur de l\u2019\u00e9cole locale.<\/p>\n<p>Elle \u00e9tait le cinqui\u00e8me enfant du couple. Si nous sommes d&rsquo;esprit rationnel, nous conviendrons qu&rsquo;il n&rsquo;y avait pas moyen que Columbus ou sa femme Gertrude se soient dout\u00e9s que cette petite fille allait devenir l&rsquo;une des combattantes les plus d\u00e9termin\u00e9es que le Continent africain et m\u00eame le monde conna\u00eetra. Mais si vous croyez que les noms sont \u00abune chose de l\u2019esprit\u00bb comme l\u2019a dit l\u2019\u00e9crivain Wole Soyinka, vous verrez un pr\u00e9sage ind\u00e9niable dans le nom que ses parents lui ont donn\u00e9, \u00abNomzamo\u00bb, ce qui signifie en Xhosa \u00abcelle affrontera des \u00e9preuves\u00bb. Vous en jugerez vous-m\u00eame.<\/p>\n<p>Depuis le moment o\u00f9 elle a commenc\u00e9 \u00e0 marcher, Nomzano Winifred, qu\u2019on surnommait Winnie, passait plus de temps \u00e0 jouer \u00e0 des jeux traditionnellement r\u00e9serv\u00e9s aux gar\u00e7ons, tels que le combat aux b\u00e2tons et aller poser des pi\u00e8ges pour les animaux sauvages, plut\u00f4t que d&rsquo;apprendre \u00e0 se comporter comme une dame.<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre sentait-elle que ses parents, Columbus Kokani Madikizela et Nomathamsanqa Gertrude Mzaidume, avaient pri\u00e9 avant sa naissance d&rsquo;avoir enfin un gar\u00e7on? Ou se pr\u00e9parait-elle \u2013 sans toutefois en avoir conscience \u2013 aux luttes \u00e0 venir dans son parcours de vie? Qui sait.<\/p>\n<p>Pour ce qui est du contexte racial de son pays, ce n\u2019est que vers l\u2019\u00e2ge de dix ans que la petite Winnie en a r\u00e9ellement pris conscience. C\u2019\u00e9tait en 1945, et la Seconde Guerre mondiale venait de s\u2019achever. Toute la contr\u00e9e avait \u00e9t\u00e9 invit\u00e9e \u00e0 participer dans les c\u00e9l\u00e9brations et les enfants convainquirent le p\u00e8re de les y amener. A leur grande surprise, l&rsquo;entr\u00e9e leur fut refus\u00e9e car les c\u00e9l\u00e9brations en question n\u2019\u00e9taient r\u00e9serv\u00e9es qu\u2019aux Blancs! Imaginez que vous soyez oblig\u00e9s de rester \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur pendant que les Blancs c\u00e9l\u00e8brent ce qui \u00e9tait suppos\u00e9 \u00eatre la lib\u00e9ration du monde!<\/p>\n<p>Peu de temps apr\u00e8s, un autre incident allait encore la mettre face \u00e0 face avec les terribles r\u00e9alit\u00e9s de son pays. \u00c0 cette \u00e9poque, tous les magasins appartenaient \u00e0 des Blancs. Un jour, elle faisait des courses quand elle a remarqu\u00e9 un jeune couple noir assis sur le banc devant le magasin. La femme avait un b\u00e9b\u00e9 dans ses bras et son mari rompait du pain en petits morceaux pour nourrir l&rsquo;enfant. Dans n&rsquo;importe quel autre endroit, cette image aurait pu \u00eatre un moment parfait et charmant, l\u2019expression d\u2019un lien familial tendre qui ferait sourire les passants. Pas dans l\u2019Afrique du Sud des ann\u00e9es 1940! Lorsque le fils du propri\u00e9taire du magasin a vu la jeune famille, il est sorti en trombe et les a chass\u00e9s, les accusant de salir sa devanture. Avec des miettes de pain qu\u2019on peut simplement balayer ?<\/p>\n<p>Ces deux incidents boulevers\u00e8rent la jeune fille au pus au point. C\u2019\u00e9tait une r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 laquelle elle n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 expos\u00e9e alors qu&rsquo;elle grandissait dans leur ferme familiale. Et ce qui la touchait encore plus, c\u2019\u00e9tait le fait que son p\u00e8re, qui \u00e9tait avec elle les deux fois, n\u2019avait rien fait pour d\u00e9noncer ces injustices pourtant si flagrantes. C&rsquo;est plus tard dans la vie qu&rsquo;elle a fini par mieux comprendre que ce mal \u00e9tait bien plus grand qu&rsquo;elle ne le savait alors et que la mort \u00e9tait souvent la seule r\u00e9compense offerte \u00e0 ceux qui osaient d\u00e9fier l\u2019ordre \u00e9tabli.<\/p>\n<p>Sur le plan familial, les Madikizela ont accueilli leur neuvi\u00e8me enfant dans le monde en 1944. La naissance de Msuthu aurait d\u00fb \u00eatre un moment joyeux, en particulier pour les parents, qui aspiraient depuis longtemps \u00e0 avoir un gar\u00e7on, mais la trag\u00e9die a frapp\u00e9 \u00e0 leur porte et boulevers\u00e9 a jamais son univers familial.<\/p>\n<p>Et non, cela n&rsquo;avait rien \u00e0 voir avec la division raciale de son pays natal. C&rsquo;\u00e9tait la maladie et de la mort : sa s\u0153ur a\u00een\u00e9e, Vuyelwa, a succomb\u00e9 \u00e0 la tuberculose, suivie de pr\u00e8s par leur m\u00e8re! C\u2019\u00e9tait on ne peut plus cruel de la part du destin !<\/p>\n<p>Toutes leurs maigres \u00e9conomies ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9pens\u00e9es en frais m\u00e9dicaux et il ne restait plus rien apr\u00e8s les fun\u00e9railles. Cependant, le p\u00e8re de Winnie a refus\u00e9 de suivre le conseil d\u2019envoyer les sept filles survivantes et leur fr\u00e8re nouveau-n\u00e9 vivre chez des parent\u00e9s. Il allait les \u00e9lever lui-m\u00eame, tant bien que mal. Son choix avait cependant un prix \u00e0 payer assez lourd pour Winnie en particulier. Elle allait devoir rester \u00e0 la maison pour s&rsquo;occuper de son fr\u00e8re, qui n&rsquo;avait que 3 mois lorsque sa m\u00e8re est d\u00e9c\u00e9d\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00abJ&rsquo;ai pleur\u00e9 quand j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9e de quitter l&rsquo;\u00e9cole, de mettre mon petit fr\u00e8re sur mon dos et d&rsquo;aller m&rsquo;occuper de notre b\u00e9tail. Notre p\u00e8re ne pouvait m\u00eame pas se permettre d&rsquo;engager un berger pour son troupeau, alors que c\u2019\u00e9tait une pratique courante \u00e0 cette \u00e9poque\u00bb, a-t-elle racont\u00e9 plus tard dans ses m\u00e9moires.<\/p>\n<p>Afflig\u00e9e par le chagrin et profond\u00e9ment bless\u00e9e par les \u00e9preuves de sa famille, la jeune Winnie a noy\u00e9 sa solitude dans la lecture. Dieu merci, son calvaire n\u2019a dur\u00e9 qu\u2019environ un an avant et elle a pu enfin retourner \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole.<\/p>\n<p>M\u00eame si elle aimait \u00e9tudier, l\u2019\u00e9cole \u00e9tait toutefois un lieu o\u00f9 elle devait faire face aux moqueries de ses camarade de classe \u00e0 propos de la pauvret\u00e9 de sa famille.<\/p>\n<p>\u00abMa famille \u00e9tait pauvre bien que mon p\u00e8re f\u00fbt le directeur de l\u2019\u00e9cole. Je me rappelle comment je devais laver ses chemises kaki et les repasser toute la nuit, son pantalon \u00e9tait souvent trou\u00e9 et en plus je les repassais tellement mal car j&rsquo;\u00e9tais trop jeune pour savoir comment le faire. Les larmes secr\u00e8tes de mon enfance que j&rsquo;ai vers\u00e9es lorsque les \u00e9coliers se moquaient de la fa\u00e7on dont mon p\u00e8re \u00e9tait mal habill\u00e9. Mais la maladie de notre m\u00e8re avait vid\u00e9 ses poches et il devait s\u2019occuper de neuf enfants. \u00a0\u00bb<\/p>\n<p>De ses \u00e9crits, nous voyons que la Winnie adulte ressemblait beaucoup \u00e0 sa jeune version \u00e0 cet \u00e9gard : elle pleurait souvent en secret, en particulier quand elle \u00e9tait r\u00e9p\u00e9titivement s\u00e9par\u00e9e de ses enfants, mais jamais elle n\u2019a permis \u00e0 ses tourmenteurs de la voir verser des larmes.<\/p>\n<p>Mais je vais trop vite en besogne, nous reparlerons de ces s\u00e9parations plus tard. Pour le moment, Winnie \u00e9tait encore une adolescente qui, avec les encouragements de son p\u00e8re, est devenue la meilleure \u00e9l\u00e8ve de l\u2019\u00e9cole secondaire de Bizana, sa ville natale.<\/p>\n<p>Apres l\u2019obtention de son dipl\u00f4me junior avec distinction, elle \u00e9t\u00e9 envoy\u00e9e poursuivre ses \u00e9tudes \u00e0 la Shawsbury Institution, \u00e0 environ 50 km de la capitale de sa r\u00e9gion. Winnie Madikizela y est rest\u00e9e trois ans et pendant tout ce temps, elle s\u2019est distingu\u00e9e dans pratiquement toutes les mati\u00e8res, de la langue isiXhosa \u00e0 l\u2019histoire et \u00e0 la g\u00e9ographie.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9ducation qu&rsquo;elle recevait devait lui offrir un meilleur avenir que la plupart des filles de son village, mais elle risquait malheureusement de ne pas pouvoir obtenir son dipl\u00f4me: il arriva ce moment fatidique o\u00f9 son p\u00e8re, qui s&rsquo;\u00e9tait remari\u00e9 entre-temps, n\u2019a plus pu payer pour son \u00e9ducation.<\/p>\n<p>C\u2019est \u00e0 un acte des plus g\u00e9n\u00e9reux de la part de sa s\u0153ur Nancy, dont Winnie \u00e9tait tres proche, qu\u2019elle a d\u00fb sa salvation mais \u00e0 un prix fort pour son ain\u00e9e: Nancy a d\u00e9cid\u00e9 de quitter l\u2019\u00e9cole et chercher du travail afin de payer les \u00e9tudes de sa s\u0153ur !<\/p>\n<p>Winnie a pu ainsi terminer ses \u00e9tudes en 1952. Elle a ensuite d\u00e9m\u00e9nag\u00e9 \u00e0 Johannesburg pour faire des \u00e9tudes d\u2019assistante sociale sp\u00e9cialis\u00e9e en p\u00e9diatrie \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole Jan Hofmeyr. C&rsquo;\u00e9tait la premi\u00e8re fois qu&rsquo;elle quittait sa r\u00e9gion natale et la premi\u00e8re fois qu&rsquo;elle mettait les pieds dans une ville si grande !<\/p>\n<p>C\u2019est aussi \u00e0 Johannesburg qu\u2019elle vit \u00e0 grande \u00e9chelle et \u00e0 chaque coin de rue la r\u00e9alit\u00e9 du syst\u00e8me d&rsquo;apartheid.<\/p>\n<p>La jeune femme \u00e9tait d\u00e9termin\u00e9e \u00e0 ne pas se laisser distraire par cette ville au rythme si rapide. Elle resta tout aussi focalis\u00e9e sur ses \u00e9tudes qu\u2019elle l\u2019\u00e9tait \u00e0 Shawsbury. Son acharnement allait payer. Winnie a encore une fois obtenu son dipl\u00f4me avec mention, et elle s\u2019est vue offerte une r\u00e9compense des plus inattendues : une bourse d&rsquo;\u00e9tudes compl\u00e8te pour aller \u00e9tudier \u00e0 Boston, aux \u00c9tats-Unis!<\/p>\n<p>Auriez-vous r\u00e9fl\u00e9chi \u00e0 deux fois si c&rsquo;\u00e9tait vous? Une jeune femme qui arrive \u00e0 l\u2019\u00e2ge d\u2019\u00eatre un membre actif de la soci\u00e9t\u00e9 dans un pays o\u00f9 la seule chose dont elle est garantie est une vie de discrimination, d\u2019injustices et d\u2019humiliations pour le seul fait d\u2019\u00eatre noire, d\u2019\u00eatre femme, d\u2019\u00eatre une femme noire?<\/p>\n<p>Eh bien, Winnie n\u2019\u00e9tait pas une personne ordinaire: elle a pris la d\u00e9cision de d\u00e9cliner la bourse et de rester dans son pays afin de poursuivre son r\u00eave de devenir assistante sociale en Afrique du Sud! Alors que beaucoup auraient profit\u00e9 de cette occasion pour s\u2019envoler vers des cieux meilleurs, elle a d\u00e9cid\u00e9 de rester et de rejoindre l\u2019h\u00f4pital Baragwanath de Johannesburg !<\/p>\n<p>Elle n\u2019en avait pas conscience mais ce choix simple \u00e9tait historique: Winnie allait \u00eatre la premi\u00e8re assistante sociale noire dipl\u00f4m\u00e9e \u00e0 travailler \u00e0 Baragwanath!<\/p>\n<p>Comme nous en avons \u00e9t\u00e9 t\u00e9moins au fil des ans, ce n\u2019\u00e9tait pas la derni\u00e8re fois qu\u2019elle allait marquer l\u2019histoire de son pays, bien au contraire, et ce n\u2019\u00e9tait certainement pas la derni\u00e8re fois que la jeune femme allait choisir de prendre la voie la moins emprunt\u00e9e.<\/p>\n<p>Ai-je mentionn\u00e9 qu&rsquo;elle n\u2019avait que 20 ans \u00e0 peine quand elle a pris cette d\u00e9cision importante ?<\/p>\n<p>L&rsquo;h\u00f4pital Baragwanath \u2013 qui a depuis \u00e9t\u00e9 rebaptis\u00e9e H\u00f4pital Chris Hani du nom du militant anti-apartheid brutalement assassin\u00e9 en 1993 \u2013 est consid\u00e9r\u00e9 comme le plus grand h\u00f4pital de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re sud et le troisi\u00e8me plus grand h\u00f4pital du monde. Le centre m\u00e9dical se trouve dans le township de Soweto et, durant ces ann\u00e9es d\u2019apartheid, les patients noirs qui \u00e9taient de par le pass\u00e9 soign\u00e9s dans les h\u00f4pitaux m\u00e9tropolitains y \u00e9taient maintenant tous redirig\u00e9s.<\/p>\n<p>Soweto deviendra la maison de Winnie le reste de sa vie. Soweto \u00e9tait une vraie ville dans la ville de Johannesburg, un quartier immense o\u00f9 les Noirs chass\u00e9s de force des zones d\u00e9sormais r\u00e9serv\u00e9s aux blancs \u00e9taient \u2018relocalis\u00e9s\u2019. Toutes les ethnies noires d\u2019Afrique du Sud \u00e9taient repr\u00e9sent\u00e9es: les Xhosas, les Zoulous, les Sotho, les Tsongas, les Tswanas, etc.<br \/>\nWinnie est rapidement devenue une sorte de c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 locale, d\u2019une part \u00e0 cause des recherches qu\u2019elle menait sur les taux de mortalit\u00e9 infantile trop \u00e9lev\u00e9s dans les townships et d\u2019autre part du fait de son parcours quasi-mythique d\u2019une jeune fille venue de la campagne du Transkei pour poursuivre une carri\u00e8re professionnelle dans la ville. Son histoire a m\u00eame \u00e9t\u00e9 publi\u00e9e dans les journaux locaux, une grande reconnaissance \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque!<\/p>\n<p>Winnie avait \u00e9lu domicile dans un home de jeunes filles situ\u00e9 pr\u00e8s de l&rsquo;h\u00f4pital. Par co\u00efncidence, elle partageait sa chambre avec une certaine Ad\u00e9la\u00efde Tsukudu, qui deviendrait un jour l\u2019\u00e9pouse d&rsquo;Oliver Reginald Tambo. Pour ceux d\u2019entre vous qui ne savent pas qui c\u2019est (est-ce possible ?), O.R. Tambo \u00e9tait l\u2019associ\u00e9 et ami le plus proche de nul autre que Nelson Rolihlahla Mandela.<\/p>\n<p>Vous pouvez facilement imaginer qu&rsquo;une jeune femme aussi engag\u00e9e dans sa communaut\u00e9 allait \u00eatre attir\u00e9e vers la politique un jour ou l\u2019autre. C&rsquo;\u00e9tait le cas en effet. Mais ne vous pr\u00e9cipitez pas de conclure qu\u2019elle aurait rencontr\u00e9 son c\u00e9l\u00e8bre futur mari dans l\u2019ar\u00e8ne politique ou par l\u2019interm\u00e9diaire de sa colocataire Ad\u00e9la\u00efde.<\/p>\n<p>Elle a rencontr\u00e9 Nelson dans un endroit des plus improbables: un arr\u00eat de bus \u00e0 Soweto!<\/p>\n<p>Correction, ils ne se sont pas vraiment \u00ab\u00a0rencontr\u00e9s\u00a0\u00bb; je dois plut\u00f4t dire qu\u2019elle \u00e9tait \u00e0 un arr\u00eat de bus quand Mandela l&rsquo;a vue. Elle ne l&rsquo;a probablement pas remarqu\u00e9 ce jour-l\u00e0.<\/p>\n<p>\u00abUn apr\u00e8s-midi, j\u2019ai conduit un de mes amis d\u2019Orlando \u00e0 la facult\u00e9 de m\u00e9decine de l\u2019Universit\u00e9 du Witwatersrand et suis pass\u00e9 devant l\u2019h\u00f4pital Baragwanath\u00bb, \u00e9crit Nelson Mandela dans son autobiographie \u2018Long Walk to Freedom\u2019.<\/p>\n<p>\u00abEn passant devant un arr\u00eat de bus \u00e0 proximit\u00e9, j&rsquo;ai remarqu\u00e9 du coin de l&rsquo;\u0153il une charmante jeune femme qui attendait le bus. Sa beaut\u00e9 me frappa et je tournai la t\u00eate pour mieux la regarder, mais ma voiture \u00e9tait pass\u00e9e trop vite. Le visage de cette femme est rest\u00e9 grav\u00e9e en moi \u2013 j\u2019ai m\u00eame envisag\u00e9 de retourner en arri\u00e8re \u2013 mais finalement j\u2019ai poursuivi ma voie.\u00bb<\/p>\n<p>Leur deuxi\u00e8me rencontre eut lieu quelques semaines plus tard par une pure co\u00efncidence. Nelson Mandela \u00e9tait venu voir Oliver Tambo dans le cabinet d&rsquo;avocat qu&rsquo;ils partageaient auparavant. \u00c0 cette \u00e9poque, ses probl\u00e8mes juridiques l&#8217;emp\u00eachaient de pratiquer le droit et il \u00e9vitait de se faire voir au bureau. Quand il entra dans le bureau de Tambo, il la vit l\u00e0, la m\u00eame jeune femme de l\u2019arr\u00eat, assise avec son fr\u00e8re.<\/p>\n<p>\u00abJ&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 pris au d\u00e9pourvu, mais j&rsquo;ai fait de mon mieux pour ne pas montrer ma surprise \u2013 ni mon ravissement \u2013 devant cette heureuse co\u00efncidence. Oliver m&rsquo;a pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 eux et m&rsquo;a expliqu\u00e9 qu&rsquo;ils lui rendaient visite pour des raisons juridiques.\u00bb<\/p>\n<p>Quelques jours plus tard, Nelson inventa un pr\u00e9texte pour l&rsquo;appeler et l&rsquo;inviter \u00e0 un rendez-vous. Il \u00e9tait extatique quand elle a accept\u00e9 !<\/p>\n<p>Durant le diner, il lui parla de sa femme Evelyn, avec qui il \u00e9tait encore mari\u00e9. Il lui a confia que son mariage avec Evelyn Mase, la m\u00e8re de ses quatre enfants, n\u2019allait plus et qu\u2019ils \u00e9taient sur le point de divorcer. Il lui a \u00e9galement parl\u00e9 du proc\u00e8s en cours, connu publiquement sous le nom du Proc\u00e8s pour Trahison. Il esp\u00e9rait qu\u2019il se terminerait bien, mais il envisageait quand m\u00eame qu\u2019un r\u00e9sultat moins souhaitable \u00e9tait tout aussi possible.<\/p>\n<p>La jeune femme tomba amoureuse de Nelson, malgr\u00e9 leur diff\u00e9rence d&rsquo;\u00e2ge &#8211; elle avait 22 ans, elle avait 39 ans. Elle admirait tout particuli\u00e8rement son engagement politique et la fa\u00e7on dont il combattait activement le syst\u00e8me.<\/p>\n<p>Winnie et Madiba se sont mari\u00e9s en juin 1958. A l\u2019\u00e9poque, Mandela n\u2019\u00e9tait pas autoris\u00e9 \u00e0 quitter la ville \u00e0 cause du proc\u00e8s, mais il a demand\u00e9 une exception pour se rendre dans le Transkei. Les autorit\u00e9s lui donn\u00e8rent un cong\u00e9 de six jours.<\/p>\n<p>Le mariage a eu lieu dans une \u00e9glise locale de son village natal et ils sont rentr\u00e9s \u00e0 Johannesburg peu apr\u00e8s le mariage.<br \/>\nWinnie avait toujours voulu participer activement \u00e0 la lutte contre l&rsquo;apartheid, mais elle n\u2019avait pas voulu exposer sa famille \u00e0 des repr\u00e9sailles tant qu&rsquo;elle \u00e9tait \u00e0 encore \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole. Elle \u00e9tait consciente de tout ce qu\u2019ils avaient sacrifi\u00e9 pour l\u2019obtenir une \u00e9ducation et ne voulait pas l\u2019exposer \u00e0 la col\u00e8re des autorit\u00e9s. Maintenant qu\u2019elle \u00e9tait \u00e0 Johannesburg et mari\u00e9e \u00e0 un politicien, il \u00e9tait temps pour elle de se joindre officiellement \u00e0 la lutte. Son premier acte fut de devenir membre de la ligue des femmes de l\u2019ANC.<\/p>\n<p>Un jour, alors qu&rsquo;elle \u00e9tait enceinte de leur premier enfant, Winnie informa son mari qu&rsquo;elle se joignait \u00e0 un groupe de femmes qui protesteraient contre la loi du gouvernement qui oblige les Noirs \u00e0 se voyager avec des laissez-passer. Mandela a tent\u00e9 de la dissuader en arguant qu&rsquo;elle risquait l&#8217;emprisonnement et la perte de son emploi, sans compter qu&rsquo;elle \u00e9tait enceinte. Mais ses objections n\u2019ont fait que renforcer sa d\u00e9termination.<\/p>\n<p>Il finit par accepter de la conduire \u00e0 la gare malgr\u00e9 lui et la regarda monter dans le train pour le centre-ville de Johannesburg, o\u00f9 les femmes de tous les coins du pays devaient converger pour marcher devant les b\u00e2timents du gouvernement.<\/p>\n<p>Ce que son mari craignait est arriv\u00e9: quelques minutes apr\u00e8s le d\u00e9but de la manifestation, des dizaines de policiers arm\u00e9s ont encercl\u00e9 les femmes et les ont toutes arr\u00eat\u00e9es et emmen\u00e9es au poste de police. On rapporte que plus d&rsquo;un millier de femmes ont \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9es ce jour-l\u00e0 et environ deux milles autres le lendemain! Certaines \u00e9taient enceintes, d&rsquo;autres portaient des b\u00e9b\u00e9s sur le dos!<\/p>\n<p>Cela a pris environ deux semaines pour r\u00e9unir la caution et faire lib\u00e9rer les femmes. Winnie ne semblait pas affect\u00e9e par son premier s\u00e9jour en prison. Au contraire, elle est devenue encore plus politique apr\u00e8s cela.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re fille du couple, Zenani, est n\u00e9e quelques mois plus tard. La deuxi\u00e8me, Zindziswe, allait venir au monde a deux jours de No\u00ebl 1960. Un autre \u00e9v\u00e9nement important a suivi peu apr\u00e8s: le verdict tant attendu du Proc\u00e8s de la Trahison a \u00e9t\u00e9 rendu en mars 1961. Tous les accus\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9clar\u00e9s non coupables!<\/p>\n<p>Quelques mois de bonheur familial parfait ! Et comme tous les moments heureux de leur vie, il a \u00e9t\u00e9 raccourci par les exigences de la lutte. Au d\u00e9but de l\u2019ann\u00e9e 1962, Winnie fut inform\u00e9e que l&rsquo;ex\u00e9cutif de l&rsquo;ANC exigeait que son mari se cache.<br \/>\nCela a \u00e9t\u00e9 un choc, car Mandela n&rsquo;en avait jamais parl\u00e9 avec elle. De plus, il avait \u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9 de toutes les accusations port\u00e9es contre lui et elle pensait qu\u2019il allait \u00eatre plus libre.<br \/>\nMais elle ne s\u2019y est pas oppos\u00e9e. Quand elle a \u00e9pous\u00e9 Mandela, Winnie savait que sa vie de famille ne serait jamais \u00ab\u00a0normale\u00a0\u00bb tant que son pays \u00e9tait sous le joug de cet odieux syst\u00e8me.<\/p>\n<p>La vie de Winnie est devenue celle d\u2019une m\u00e8re c\u00e9libataire, sans aucun moment libre pour elle-m\u00eame, jonglant la maternit\u00e9, les obligations d\u2019\u00e9pouse et l\u2019activisme communautaire. En m\u00eame temps, elle continuait \u00e0 travailler comme assistante sociale. Bien que le salaire de fonctionnaire soit tr\u00e8s maigre, ils ne pouvaient pas se permettre de le perdre. Depuis leur mariage, elle \u00e9tait la seule personne qui avait un revenu dans la famille. En effet, les probl\u00e8mes juridiques de Mandela l&rsquo;avaient emp\u00each\u00e9 d&rsquo;exercer la profession d&rsquo;avocat jusqu\u2019\u00e0 son d\u00e9part en cavale.<\/p>\n<p>En 1963, quelques mois apr\u00e8s leur cinqui\u00e8me anniversaire de mariage, Nelson Mandela, l&rsquo;homme le plus recherch\u00e9 d&rsquo;Afrique du Sud, a \u00e9t\u00e9 pris dans une embuscade et arr\u00eat\u00e9 avec d&rsquo;autres militants anti-apartheid. Le tristement c\u00e9l\u00e8bre Proc\u00e8s de Rivonia, au cours duquel Mandela et d\u2019autres personnes ont \u00e9t\u00e9 jug\u00e9s pour sabotage, s\u2019est achev\u00e9 de mani\u00e8re dramatique. Nelson Mandela et ses coaccus\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 reconnus coupables et condamn\u00e9s \u00e0 la r\u00e9clusion \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9, une peine qui serait appliqu\u00e9e \u00e0 Robben Island.<\/p>\n<p>Vingt-sept ans allaient passer avant que son mari ne retrouve la libert\u00e9. Vingt-sept ans au cours desquels elle a \u00e9t\u00e9 harcel\u00e9e et humili\u00e9e par les autorit\u00e9s et souvent coup\u00e9e de ses propres enfants. En d\u00e9pit de ces traitements inhumains, Nomzano, \u00abcelle qui affronterait les \u00e9preuves\u00bb, est rest\u00e9e invincible, d\u00e9termin\u00e9e et franche, contrastant leur brutalit\u00e9 avec sa gr\u00e2ce inn\u00e9e de reine et la f\u00e9rocit\u00e9 d&rsquo;une lionne.<\/p>\n<p>Elle avait 27 ans lorsque son mari a \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9 \u00e0 la prison \u00e0 vie. Bien que le monde entier se soit lev\u00e9 pour condamner cette peine et demander la lib\u00e9ration des prisonniers, elle \u00e9tait consciente qu&rsquo;elle ne le reverrait peut-\u00eatre jamais hors des murs d&rsquo;une prison. Elle ne perdit pas de temps \u00e0 pleurer: elle retroussa les manches et devint une combattante de la libert\u00e9 \u00e0 temps plein, pour son peuple, pour son pays et pour ses filles.<\/p>\n<p>Le courage de cette jeune femme \u2013 qui pourtant n&rsquo;avait jamais quitt\u00e9 les fronti\u00e8res de son pays \u2013 lui a valu de devenir sans le vouloir l&rsquo;un des visages les plus reconnaissables au monde, devenant la M\u00e8re d&rsquo;une nation dans le besoin. Les autorit\u00e9s sud-africaines avaient pens\u00e9 pouvoir faire taire le mouvement en emprisonnant ses dirigeants, mais c\u2019\u00e9tait sans compter Winnie.<br \/>\nFurieux de sa popularit\u00e9 grandissante, les forces de l\u2019ordre s\u2019acharn\u00e8rent sur elle avec rage et de la mani\u00e8re la plus vicieuse qu\u2019on puisse imaginer. Le pire traitement qu\u2019elle n\u2019ait jamais subi a eu lieu en 1969, cinq ans apr\u00e8s l\u2019incarc\u00e9ration de son mari. Le 12 mai 1969, Winnie Mandela a \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9e aux c\u00f4t\u00e9s d&rsquo;autres militants anti-apartheid et envoy\u00e9e en prison. Elle devait y rester 16 mois, 491 jours exactement.<\/p>\n<p>491 jours o\u00f9 elle a presque perdu la t\u00eate. Durant ces jours solitaires, elle a commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9crire un journal, qui serait par la suite publi\u00e9 sous forme de m\u00e9moires.<\/p>\n<p>\u00abLes deux premi\u00e8res semaines ont \u00e9t\u00e9 les plus horribles que j&rsquo;ai jamais v\u00e9cue. J&rsquo;avais d&rsquo;horribles cauchemars et je me r\u00e9veillais dans la nuit en hurlant. J&rsquo;ai d\u00e9couvert que je parlais \u00e0 voix haute lorsque je pensais \u00e0 mes enfants et que j&rsquo;avais litt\u00e9ralement des conversations avec eux. Je pleurais presque hyst\u00e9riquement lorsque je me rappel\u00e9 de leurs cris la nuit de mon arrestation. Pourtant, je n&rsquo;arrivais pas \u00e0 me souvenir de tout cela \u00e0 jour. Je passais toute la journ\u00e9e \u00e0 arpenter ma cellule dans l&rsquo;espoir de m&rsquo;\u00e9puiser pour pouvoir dormir la nuit.\u00bb<\/p>\n<p>Elle est sortie de prison le 14 septembre 1970, secou\u00e9e, mais plus forte que jamais et pr\u00eate \u00e0 faire face \u00e0 tout ce qu&rsquo;ils comptaient lui faire. La police sud-africaine sous le r\u00e9gime de l&rsquo;apartheid avait ma\u00eetris\u00e9 l&rsquo;art de la torture psychologique et ils \u00e9taient d\u00e9termin\u00e9s \u00e0 appliquer toutes leurs astuces sur Winnie. Ils se pr\u00e9sentaient au milieu de la nuit, non annonc\u00e9s, et l\u2019arrachaient de ses enfants terrifi\u00e9s pour la mettre en prison. Aucune raison ni aucun proc\u00e8s n&rsquo;\u00e9taient n\u00e9cessaires. Ils pouvaient faire ce qu&rsquo;ils voulaient, quand ils le voulaient.<\/p>\n<p>L&rsquo;un de leurs trucs favoris \u00e9tait de la soumettre \u00e0 des ordonnances d&rsquo;interdiction, ce qui signifiait qu&rsquo;elle n&rsquo;\u00e9tait pas autoris\u00e9e \u00e0 travailler ou \u00e0 socialiser comme les autres. Les ordonnances d&rsquo;interdiction l\u2019emp\u00eachaient \u00e9galement de publier quoi que ce soit. S&rsquo;il \u00e9tait constat\u00e9 qu&rsquo;elle ne respectait pas les termes de l&rsquo;interdiction, elle \u00e9tait plac\u00e9e en r\u00e9sidence surveill\u00e9e, ou incarc\u00e9r\u00e9e en isolement.<\/p>\n<p>Comme rien de ce qu&rsquo;ils ont fait ne semblait la briser, ils ont d\u00e9cid\u00e9 d&rsquo;aller encore plus loin. En mai 1977, elle fut enlev\u00e9e de son domicile de Soweto et amen\u00e9e de force \u00e0 Brandfort, un township noire situ\u00e9e dans le lointain Etat Libre d&rsquo;Orange, o\u00f9 elle ne connaissait personne.<\/p>\n<p>Cela ne l\u2019a pas arr\u00eat\u00e9e non plus. Winnie a r\u00e9ussi \u00e0 s\u2019y faire des amis et \u00e0 m\u00eame sensibiliser l\u2019\u00e9tranger, non pas sur son sort \u00e0 elle, mais sur les conditions de cette pauvre communaut\u00e9 devenue sienne. Des fonds ont \u00e9t\u00e9 collect\u00e9s ci-dessus et envoy\u00e9s \u00e0 elle pour g\u00e9rer des programmes de protection sociale \u00e0 Brandfort. Et bien s\u00fbr, Winnie \u00e9tant une combattante de la libert\u00e9 avant tout, elle a travaill\u00e9 \u00e0 politiser la population locale.<\/p>\n<p>En ao\u00fbt 1985, quelqu\u2019un a lanc\u00e9 un cocktail molotov sur sa maison de Brandfort. Voyant que personne n&rsquo;avait \u00e9t\u00e9 appr\u00e9hend\u00e9 ni inculp\u00e9 pour ce crime, elle d\u00e9cida de ne plus respecter l&rsquo;ordre d&rsquo;interdiction et rentra chez elle \u00e0 Soweto.<\/p>\n<p>L&rsquo;une des d\u00e9cisions les plus p\u00e9nibles qu&rsquo;elle a eu \u00e0 prendre au cours de ces ann\u00e9es solitaires a \u00e9t\u00e9 d&rsquo;envoyer ses enfants dans un pensionnat au Swaziland voisin pour qu&rsquo;ils puissent mener une vie normale. Mais Zenani et Zindzi \u00e9taient de v\u00e9ritables enfants de la lutte et \u00e9taient aussi d\u00e9termin\u00e9s que leurs parents \u00e0 jouer leur r\u00f4le dans la lutte contre un syst\u00e8me qui leur avait vol\u00e9 leur libert\u00e9 avant m\u00eame leur naissance et les for\u00e7ait \u00e0 vivre seuls comme s&rsquo;elles \u00e9taient des orphelines sans p\u00e8re et sans m\u00e8re.<\/p>\n<p>Leur plus jeune fille, Zindzi, devait se retrouver sous les projecteurs 22 ans apr\u00e8s l\u2019envoi en prison de son p\u00e8re. En 1985, le pr\u00e9sident de l&rsquo;\u00e9poque, Peter W. Botha, a offert sa libert\u00e9 \u00e0 Nelson Mandela mais avec des conditions inacceptables. Zindzi, 25 ans, a lu la lettre de son p\u00e8re rejetant cette offre lors d&rsquo;un meeting populaire \u00e0 Soweto.<\/p>\n<p>La r\u00e9putation de Winnie a \u00e9t\u00e9 durement touch\u00e9e en 1988 lorsque ses gardes du corps ont accus\u00e9 d\u2019avoir enlev\u00e9 et tu\u00e9 de jeunes hommes qu\u2019ils accusaient d\u2019\u00eatre des informateurs de la police. Winnie a ni\u00e9 avec v\u00e9h\u00e9mence ces all\u00e9gations et a refus\u00e9 de s&rsquo;excuser pour ce qui s&rsquo;\u00e9tait pass\u00e9. Cependant, en 1998, la Commission V\u00e9rit\u00e9 et R\u00e9conciliation du pays, pr\u00e9sid\u00e9e par l\u2019archev\u00eaque Desmond Tutu, a examin\u00e9 tous les faits et a conclu qu\u2019elle \u00e9tait responsable, politiquement et moralement, des graves violations des droits humains commises par ses gardes du corps. Winnie a reconnu que les choses s\u2019\u00e9taient mal pass\u00e9es, mais a tout de m\u00eame refus\u00e9 de s&rsquo;excuser pour ces \u00e9v\u00e9nements tragiques. En cons\u00e9quence, elle n&rsquo;a jamais pu se lib\u00e9rer de cette tache jusqu&rsquo;\u00e0 la fin de sa vie.<\/p>\n<p>L\u2019un des moments les plus m\u00e9morables de la vie des Mandela a \u00e9t\u00e9 le 11 f\u00e9vrier 1990, date \u00e0 laquelle Nelson Mandela a \u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9 de prison. C\u2019\u00e9tait magnifique de voir Nelson et Winnie Mandela, les deux moiti\u00e9s de la l\u00e9gende Mandela, marcher c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te et lever le poing en harmonie, symbole ultime d\u2019un couple qui a sacrifi\u00e9 toute sa vie pour d\u00e9truire le syst\u00e8me le plus odieux du monde.<\/p>\n<p>Malheureusement, m\u00eame les l\u00e9gendes ont des faiblesses et traversent tout ce que les autres personnes \u00abnormales\u00bb vivent. L\u2019opinion publique a rapidement compris que les vingt ann\u00e9es d\u2019\u00e9cart s\u2019\u00e9taient av\u00e9r\u00e9es trop lourdes \u00e0 supporter pour le couple. Ils ont essay\u00e9 mais n&rsquo;ont pas pu reprendre leur vie maritale l\u00e0 o\u00f9 elle avait \u00e9t\u00e9 interrompue pr\u00e8s de trois d\u00e9cennies plus t\u00f4t.<\/p>\n<p>Ils avaient tous deux \u00e9volu\u00e9s mais dans des sens diff\u00e9rents. Winnie avait \u00e0 peine 27 ans quand il est all\u00e9 en prison, elle en avait le double a sa lib\u00e9ration. A l\u2019\u00e9poque, c&rsquo;\u00e9tait une jeune femme qui commen\u00e7ait tout juste \u00e0 d\u00e9couvrir les r\u00e9alit\u00e9s de la vie politique. Aujourd\u2019hui, elle \u00e9tait devenue une dirigeante ind\u00e9pendante et autonome. Elle avait grav\u00e9 son propre nom dans la pierre, avec son sang et ses larmes, et \u00e9tait devenue plus que la simple femme de Mandela, elle \u00e9tait devenue Winnie, la M\u00e8re de la Nation.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s 38 ans de mariage, Nelson et Winnie Mandela obtinrent le divorce, invoquant des diff\u00e9rences irr\u00e9conciliables.<\/p>\n<p>Winnie a continu\u00e9 \u00e0 vivre \u00e0 Soweto et est rest\u00e9e dans la vie publique jusqu&rsquo;\u00e0 sa mort. En 1993, Winnie a \u00e9t\u00e9 \u00e9lue pr\u00e9sidente de la Ligue des femmes de l&rsquo;ANC, pr\u00e8s de quatre d\u00e9cennies apr\u00e8s avoir rejoint l\u2019organe lorsqu&rsquo;elle \u00e9tait jeune mari\u00e9e. Elle a occup\u00e9 ce poste pendant 10 ans. Elle a \u00e9t\u00e9 membre active du Parlement pendant un total de 20 ans entre 1994 et 2018.<\/p>\n<p>Elle a continu\u00e9 \u00e0 d\u00e9fendre ses convictions. La cause des personnes vivant avec le VIH \/ sida \u00e9tait une cause qui lui tenait le plus \u00e0 c\u0153ur. Connue depuis toujours pour ses tenues vestimentaires qui attiraient toujours le regard, Winnie d\u00e9cida un jour d\u2019arborer un t-shirt avec les mots \u00abVIH positif\u00bb et s\u2019est jointe aux voix r\u00e9clamant des m\u00e9dicaments antir\u00e9troviraux gratuits pour les patients atteints du VIH \/ sida.<\/p>\n<p>Elle n\u2019a \u00e9galement jamais retenu sa langue quand il s\u2019agissait de critiquer le parti au pouvoir en Afrique du Sud, l\u2019ANC, surtout<br \/>\nquand il s\u2019agissait de fustiger leur incapacit\u00e9 \u00e0 traiter les disparit\u00e9s \u00e9conomiques qui continuent de maintenir des millions de Sud-Africains noirs dans la pauvret\u00e9.<\/p>\n<p>En mai 2005, Winnie, \u00e2g\u00e9e de 70 ans, est retourn\u00e9e aux \u00e9tudes pour terminer sa licence en relations internationales \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 du Witwatersrand. Elle avait commenc\u00e9 les \u00e9tudes en 1967, mais les ordres d\u2019interdiction constants et les restrictions de mouvement l&rsquo;ont emp\u00each\u00e9e de compl\u00e9ter son dipl\u00f4me \u00e0 cette \u00e9poque trouble. Elle a d\u00fb attendre 38 ans pour r\u00e9aliser ce r\u00eave et l&rsquo;a finalement fait.<\/p>\n<p>\u00abJ&rsquo;avais besoin d&rsquo;inspirer mes petits-enfants. Je voulais montrer \u00e0 mes enfants et petits-enfants que j&rsquo;aurais aussi aim\u00e9 \u00e9tudier.\u00bb<\/p>\n<p>Winnie a continu\u00e9 d\u2019\u00eatre pr\u00e9sente dans la vie de Nelson Mandela malgr\u00e9 son remariage avec Gra\u00e7a Machel en 1998. Elle n\u2019\u00e9tait pas aigrie par rapport \u00e0 leur s\u00e9paration et n\u2019a jamais prononc\u00e9 aucun mot de travers au sujet du p\u00e8re de ses enfants.<\/p>\n<p>\u00abJ&rsquo;avais si peu de temps pour l&rsquo;aimer. Et cet amour a surv\u00e9cu \u00e0 toutes ces ann\u00e9es de s\u00e9paration. Peut-\u00eatre que si j&rsquo;avais eu le temps de le conna\u00eetre mieux, j&rsquo;aurais peut-\u00eatre trouv\u00e9 beaucoup de d\u00e9fauts, mais je n&rsquo;ai eu que le temps de l&rsquo;aimer et le reste du temps, je suis rest\u00e9e \u00e0 attendre son retour.\u00bb<\/p>\n<p>Il est dit qu\u2019elle s\u2019\u00e9tait m\u00eame li\u00e9e d\u2019amiti\u00e9 avec la veuve de Mandela et a \u00e9t\u00e9 vue \u00e0 plusieurs reprises en public en train de rire et de plaisanter avec elle.<\/p>\n<p>Winnie \u00e9tait plus grande que la vie. Consid\u00e9r\u00e9e \u00e0 juste titre comme une \u2018ic\u00f4ne\u2019, \u2018une g\u00e9ante de l\u2019histoire sud-africaine\u2019, elle \u00e9tait une l\u00e9gende vivante bien avant la naissance de beaucoup d\u2019entre nous.<\/p>\n<p>\u00abJ&rsquo;ai appris \u00e0 traiter avec la police, \u00e0 \u00eatre dure, \u00e0 survivre\u00a0\u00bb, a-t-elle d\u00e9clar\u00e9 lors d&rsquo;une conf\u00e9rence publique aux \u00c9tats-Unis.<\/p>\n<p>\u00abJe veux que vous sachiez d&rsquo;o\u00f9 je viens afin que vous puissiez dire o\u00f9 je vais. Je suis comme des milliers de femmes en Afrique du Sud qui ont perdu leurs hommes dans les villes et les prisons. Je me tiens toujours pr\u00eate au d\u00e9fi, grande et forte que je suis.\u00bb<\/p>\n<p>Winnie Madikizela Mandela n&rsquo;est pas partie. N\u2019est-ce pas son rire que l\u2019on entend dans le vent?<\/p>\n<p>Contributeur<\/p>\n<p><strong><a class=\"profileLink\" href=\"https:\/\/www.facebook.com\/umkhonde?__tn__=%2CdK-R-R&amp;eid=ARBlG9_RWYA2eFiYizES2lTtGw_bzN0CFsdDvKr1eSSpH6_1IELHFh23qKUShqUMXA8tPBI7vlDPrpTe&amp;fref=mentions\" data-hovercard=\"\/ajax\/hovercard\/user.php?id=683650907&amp;extragetparams=%7B%22__tn__%22%3A%22%2CdK-R-R%22%2C%22eid%22%3A%22ARBlG9_RWYA2eFiYizES2lTtGw_bzN0CFsdDvKr1eSSpH6_1IELHFh23qKUShqUMXA8tPBI7vlDPrpTe%22%2C%22fref%22%3A%22mentions%22%7D\" data-hovercard-prefer-more-content-show=\"1\">Um&rsquo;Khonde Habamenshi<\/a><\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y a \u00e0 peine 10 mois, les m\u00e9dias du monde entier se sont relay\u00e9s pour annoncer que Winnie Madikizela Mandela n&rsquo;\u00e9tait plus de ce monde. C&rsquo;\u00e9tait le 2 avril 2018, un lundi. Elle avait 81 ans. 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