Le mythe du “gouvernement génocidaire” et de “l’Akazu”: récit politique ou réalité judiciaire?

Par Marc Matabaro

Depuis trois décennies, deux expressions reviennent régulièrement lorsqu’il s’agit d’évoquer les responsabilités dans la tragédie rwandaise : le « gouvernement génocidaire » et l’« Akazu ». Ces termes, souvent employés dans le langage politique et médiatique, suggèrent l’existence de structures collectives criminelles qui auraient planifié et dirigé le génocide de 1994. Mais à la lumière des procès du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) et des décisions judiciaires récentes, la réalité est bien plus nuancée.

Le « gouvernement génocidaire » : une simplification abusive

Dans les discours officiels, on qualifie couramment de « gouvernement génocidaire » l’exécutif intérimaire mis en place après l’attentat du 6 avril 1994. Il est vrai que plusieurs de ses membres ont été condamnés par le TPIR : le Premier ministre Jean Kambanda, ainsi que des ministres comme Jean de Dieu Kamuhanda ou Pauline Nyiramasuhuko, tous reconnus coupables de génocide et de crimes contre l’humanité.

Cependant, d’autres ministres jugés par le TPIR ont été acquittés après de longs procès : André Ntagerura (Transports), Casimir Bizimungu (Santé), Jérôme Bicamumpaka (Affaires étrangères), Justin Mugenzi (Commerce) et Prosper Mugiraneza (Fonction publique). Pour ces derniers, la justice internationale a établi qu’il n’y avait pas de preuves suffisantes pour les condamner.

Juridiquement, on ne peut donc pas parler d’un « gouvernement génocidaire » dans son ensemble. Le TPIR a condamné des individus, pas une institution. Contrairement au Tribunal de Nuremberg, qui avait déclaré criminelles certaines organisations comme la SS, le TPIR n’a jamais qualifié le gouvernement intérimaire en tant que tel de structure criminelle. Employer l’expression « gouvernement génocidaire » relève donc davantage de la rhétorique politique que du droit.

L’« Akazu » : entre mythe et propagande

Le terme « Akazu », littéralement « petite maison », est apparu dans les années 1990 pour désigner le cercle rapproché du président Juvénal Habyarimana, souvent composé de parents et d’alliés originaires de Gisenyi et Ruhengeri. Après 1994, il a été popularisé par le FPR et ses relais internationaux comme synonyme d’un clan occulte ayant dirigé le pays et planifié le génocide.

Mais le TPIR n’a jamais reconnu l’existence de l’« Akazu » comme organisation criminelle. Aucun jugement n’a établi son rôle en tant que structure. Les décisions judiciaires récentes renforcent ce constat :

  • Protais Zigiranyirazo, souvent présenté comme figure emblématique de l’« Akazu », a été définitivement acquitté en 2009 par le TPIR, faute de preuves. Il convient de rappeler qu’il n’exerçait aucune fonction officielle depuis 1989, ayant quitté son poste de préfet de Ruhengeri cinq ans avant le génocide. L’associer à un prétendu « gouvernement génocidaire » ou à un rôle décisionnel en 1994 est donc inexact.
  • Agathe Kanziga Habyarimana, la veuve du président, considérée par certains comme la « cheffe de l’Akazu », vient de bénéficier en août 2025 d’un non-lieu en France après plus de vingt ans d’enquêtes. Elle est juridiquement innocentée et même reconnue comme victime de l’attentat du 6 avril qui a coûté la vie à son mari.

L’attentat du 6 avril 1994 : une contradiction majeure

Un point souvent éludé affaiblit encore davantage le récit de l’« Akazu ». L’attentat du 6 avril 1994, qui a abattu l’avion présidentiel et déclenché le chaos, a précisément tué deux personnalités décrites comme piliers de ce cercle :

  • le président Juvénal Habyarimana ;
  • le colonel Élie Sagatwa, chef de la Maison militaire et frère de Protais Zigiranyirazo.

Il est dès lors difficilement défendable d’attribuer cet attentat à l’« Akazu », puisque ses membres centraux en ont été les premières victimes.

Entre mémoire et rigueur

Ni le « gouvernement génocidaire » ni l’« Akazu » n’ont été reconnus juridiquement comme des entités criminelles par le TPIR. Ces termes ont certes une valeur politique et symbolique, mais ils ne reflètent pas les conclusions de la justice internationale.

Un journaliste rigoureux peut mentionner que ces expressions ont été utilisées dans les récits politiques et médiatiques des années 1990, mais il doit préciser que la justice n’a condamné que des individus et qu’elle a acquitté ou blanchi d’autres personnalités. Répéter sans nuance les mots d’ordre politiques revient à confondre mémoire militante et réalité judiciaire.

À la lumière des acquittements et non-lieux, il n’est plus juste de parler d’un « gouvernement génocidaire » ou d’un « Akazu génocidaire » comme si ces termes renvoyaient à des entités juridiques établies. Ils appartiennent au vocabulaire de la propagande et de la mémoire, mais ne reposent pas sur des preuves reconnues par les tribunaux.

Trente ans après les faits, il est essentiel de rappeler que la justice internationale a jugé des hommes et des femmes, pas des mythes politiques.