Le Rwanda est souvent cité comme un exemple de reconstruction après le génocide perpétré contre les Tutsis en 1994. Selon le Baromètre de l’unité et de la réconciliation nationale, publié le 24 janvier 2024, le pays atteindrait un taux d’unité de 94,7 %. Ces chiffres, régulièrement mis en avant par le gouvernement, sont présentés comme la preuve du succès de la politique de cohésion nationale.
Pourtant, la réalité semble plus complexe. Le 21 juin 2025, lors d’une cérémonie d’hommage à Gatagara (district de Nyanza), le ministre de l’Unité et de la Réconciliation, Dr Bizimana Jean-Damascène, déclarait : « Les Hutus se plaignent d’avoir été victimes de génocide ; ce qu’ils ont vécu comme exil est la conséquence de leurs propres actes. » Un tel propos, qui accuse collectivement la communauté hutu, contredit l’esprit même de la réconciliation nationale.
Derrière les statistiques, de nombreuses familles portent encore le poids de l’injustice. Mon père, par exemple, a caché plus de dix Tutsis durant le génocide pour les sauver. Malgré ce courage, il a été condamné à trente ans de prison, uniquement parce qu’il était Hutu et conseiller de secteur. Ma mère, accusée à tort à plusieurs reprises devant les juridictions Gacaca, reste stigmatisée aujourd’hui.
Ces histoires traduisent une tension profonde : alors que certains Hutus ont risqué leur vie pour sauver des Tutsis, beaucoup ont été tués, emprisonnés ou dépouillés de leurs biens après la guerre. Leur courage demeure effacé de la mémoire officielle.
Le discours du ministre Bizimana a également visé Jean-Baptiste Byumvuhore, compositeur rwandais handicapé, soutenu depuis longtemps par le centre HVP Gatagara. Il a été accusé d’idéologie génocidaire pour avoir défendu la mémoire de Kizito Mihigo, chanteur assassiné en 2020 après avoir prôné la réconciliation et la compassion pour toutes les victimes.
Kizito Mihigo affirmait dans “Igisobanuro cy’Urupfu” que :
« La mort d’un Tutsi est la même que celle d’un Hutu. »
Son message, pourtant profondément humaniste, lui a coûté la vie. Après sa mort, Byumvuhore a publié “Rwanda Dohora Reka Kwica Abahanzi Bawe” (« Rwanda, cesse de tuer tes artistes »), dénonçant la répression des voix indépendantes. Il a aussi rendu hommage à Victoire Ingabire Umuhoza, figure politique d’opposition, dans sa chanson” Ibiganza Byera De”. Ces gestes lui ont valu d’être à son tour accusé de « divisionnisme ».
Ainsi, dans le Rwanda d’aujourd’hui, parler ou chanter pour la vérité, ou pour une mémoire partagée, est considéré comme un crime grave, passible de lourdes peines de prison — parfois même au prix de la vie.
De nombreux rapports internationaux dénoncent une mémoire nationale incomplète. Human Rights Watch (2014) pointait déjà l’absence de justice pour les crimes commis par le Front patriotique rwandais (FPR) contre des civils hutus. Le rapport Gersony de l’ONU (1994), resté confidentiel, évoquait des massacres similaires. La journaliste Judi Rever, l’ancien officier Abdul Ruzibiza, ou encore Carla Del Ponte, ancienne procureure du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), ont tous évoqué les limites du récit officiel imposé par Kigali.
Plusieurs de ces sources convergent pour qualifier ces tueries de « génocide inédit », tant par leur ampleur que par leur caractère organisé au plus haut niveau militaire. Des femmes, des enfants et des personnes âgées ont été exécutés, notamment lors du massacre du camp de déplacés de Kibeho en 1995, où des milliers de civils hutus furent tués sous les yeux des forces onusiennes. Des massacres comparables ont également été signalées dans plusieurs régions du pays entre 1994 et 2002, marquant une période sombre encore largement absente du récit officiel.
Reconnaître le génocide contre les Tutsis est un devoir historique. Mais nier les massacres commis contre les Hutus empêche toute réconciliation durable. La paix véritable suppose une mémoire inclusive, une justice impartiale et un rejet absolu de toute haine ethnique.
























































