Rwanda, justice internationale et mémoire sélective : le parcours de Ruhumuza Mbonyumutwa

Par Nadia Mugunga

Le parcours de Ruhumuza Mbonyumutwa, juriste né en Belgique et marqué par l’histoire du Rwanda, éclaire avec force les contradictions entre justice internationale, mémoire collective et réalités politiques. À travers son témoignage, c’est toute une génération confrontée à l’impossible équilibre entre réconciliation et vérité qui s’exprime.

Un héritage marqué par la guerre et l’exil

Né à Bruxelles en 1985, Ruhumuza Mbonyumutwa rejoint enfant le Rwanda de ses parents et grands-parents. Derrière l’image d’un pays stable, il découvre un système verrouillé par un parti unique, où le pluralisme politique est absent et où des centaines de milliers de réfugiés vivent toujours en exil. L’offensive armée lancée en 1990 par certains de ces exilés oblige le régime à entamer un processus de démocratisation. Mais l’attentat du 6 avril 1994 balaie ces espoirs et plonge le Rwanda dans l’une des tragédies les plus sombres du XXᵉsiècle.

«En trois mois, des centaines de milliers de personnes ont été massacrées, souvent uniquement à cause de ce qu’elles étaient», rappelle Mbonyumutwa. Les violences se poursuivent ensuite au Congo voisin, emportant des millions de vies rwandaises et congolaises.

La conviction que le droit est une arme plus puissante qu’un fusil

Confronté à ce lourd héritage, Mbonyumutwa choisit le droit comme outil de reconstruction. « Le droit est l’arme la plus puissante, plus forte qu’une bombe nucléaire », déclarait-il en 2009 lors de sa remise de diplôme. Sa vocation se tourne naturellement vers le droit international et la justice pénale, avec un espoir : contribuer à un monde où les crimes de masse seraient jugés de manière impartiale.

En 2010, il rejoint la Cour pénale internationale (CPI). Mais ses illusions se brisent rapidement. Alors que l’ONU vient de publier le Rapport Mapping documentant dix ans de crimes au Congo, il découvre une institution paralysée par des calculs diplomatiques. «J’étais stupéfait de voir la CPI honorer le président rwandais quelques jours après la publication de ce rapport accablant», confie-t-il.

Justice internationale : un outil sous influence

Son passage au Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) confirme ce constat. Des magistrats y reconnaissent à demi-mot que certaines poursuites ont été bloquées par pressions politiques, notamment américaines. Pour Mbonyumutwa, la promesse d’une justice universelle s’est transformée en justice sélective.

L’affaire Zigiranyirazo : un révélateur

Le décès, en août 2025, de Protais Zigiranyirazo — beau-frère de l’ancien président Habyarimana — illustre ces contradictions. Bien qu’acquitté définitivement par le TPIR en 2009, il continue d’être présenté comme une «figure du génocide» dans certains médias français. Le refus de son inhumation à Orléans, validé par le Conseil d’État, met en lumière un paradoxe : «Si l’autorité de la chose jugée n’est plus respectée, que reste-t-il de l’État de droit ?» interroge Mbonyumutwa.

Une question qui dépasse le Rwanda

Au-delà de l’histoire rwandaise, c’est la crédibilité même de la justice internationale et des principes démocratiques occidentaux qui est en jeu. L’Europe, qui revendique son héritage des Lumières et son rôle de berceau des droits de l’Homme, peut-elle se permettre de piétiner ses propres fondements lorsqu’il s’agit du dossier rwandais?

«Sans respect des décisions judiciaires, il ne reste que les rapports de force », alerte Mbonyumutwa. Une logique dangereuse qui rappelle les dérives ayant conduit, hier en Europe comme au Rwanda, aux pires violences de masse.

Source : https://www.facebook.com/mbonyumutwa.ruhumuza