Rwanda : les « sanctions antiterroristes » transformées en arme politique

Par Marc Matabaro

Paul Kagame

Le 14 octobre 2025, le Financial Intelligence Center (FIC) du Rwanda a publié une liste de 25 personnes accusées de « terrorisme » et de « financement d’activités terroristes ». Officiellement, ces sanctions visent à lutter contre le terrorisme. En réalité, elles apparaissent comme un outil politique destiné à neutraliser l’opposition rwandaise en exil.

Sur cette liste il y a des membres de l’opposition, des journalistes, des universitaires, des militants des droits humains et même des pasteurs vivant en Europe ou aux États-Unis.

Une manœuvre coordonnée au moment des négociations de Washington

Ces sanctions interviennent à un moment politiquement sensible. Kigali cherche à tirer parti des accords de Washington entre la République démocratique du Congo (RDC) et le Rwanda, parrainés par les États-Unis, pour obtenir la reconnaissance internationale de ses conditions avant le retrait de ses troupes de l’est du Congo. Parmi ces conditions : la neutralisation complète des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR).

Mais selon plusieurs analystes, le régime de Paul Kagame veut aller plus loin. Sous prétexte de combattre les FDLR, Kigali chercherait à assimiler la quasi-totalité de l’opposition rwandaise — qu’elle soit pacifique, politique ou médiatique — à cette organisation armée, afin d’obtenir la complicité ou du moins le silence des puissances occidentales dans la répression de ses opposants.

« Kigali veut transformer l’accord de paix en Congo en une licence pour détruire son opposition à l’étranger », estime un analyste basé à Bruxelles.

Des accusations fabriquées, des preuves absentes

Le document du FIC, long de plus de vingt pages, cite des noms, des lieux de résidence et des numéros de téléphone, mais peu ou pas de preuves concrètes. Les accusations reposent presque exclusivement sur des « rapports de renseignement », des « médias », ou de vagues « auditions judiciaires ». Aucune procédure contradictoire, aucun jugement international, aucune vérification indépendante n’a été menée.

Le RNC, parti d’opposition en exil, a réagi dès le lendemain dans un communiqué dénonçant des mesures « dépourvues de fondement juridique et de légitimité ». Son porte-parole, Ignace Rusagara, lui-même visé, accuse le régime Kagame d’avoir « détourné » le FIC, créé en 2020, pour « criminaliser la dissidence et intimider les exilés ».

Dans une lettre ouverte adressée à Marco Rubio, secrétaire d’État américain, et à Kash Patel, directeur du FBI, le Dr Rudasingwa — également inscrit sur la liste — dénonce une campagne de « répression transnationale » orchestrée par Kigali. « Je ne suis pas, je n’ai jamais été et je ne serai jamais un terroriste », écrit-il, rappelant avoir été condamné par contumace à 24 ans de prison pour avoir co-rédigé Rwanda Briefing, un texte critique du régime. Selon lui, ces accusations servent à justifier la surveillance, les menaces et les tentatives d’assassinat dont il a fait l’objet aux États-Unis.

Un usage politique des instruments financiers

Depuis plusieurs années, le Rwanda cherche à moderniser son arsenal juridique en matière de lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme, en s’inspirant des normes internationales. Mais cette démarche est désormais détournée à des fins politiques. En inscrivant des exilés sur une « liste de sanctions domestiques », Kigali tente de leur couper l’accès aux systèmes bancaires, d’effrayer leurs contacts, et de les isoler financièrement.

« C’est une manière de frapper là où ça fait mal », explique un ancien diplomate africain à Genève. « On ne les arrête plus pour leurs idées, on les étouffe économiquement sous couvert de coopération antiterroriste. »

Washington sous pression

Pour Washington, l’affaire tombe à un moment délicat. L’administration Trump, soucieuse de capitaliser sur un accord « historique » entre la RDC et le Rwanda, pourrait hésiter à critiquer Kigali ouvertement. Après le fragile succès de l’accord Israël-Hamas, Donald Trump cherche un nouveau dossier diplomatique qui renforce son image de faiseur de paix. Dans ce contexte, la tentation est grande de fermer les yeux sur la répression politique interne au Rwanda pour préserver le partenariat sécuritaire dans la région des Grands Lacs.

L’opposition rwandaise en danger

Les opposants rwandais craignent désormais une vague de persécutions internationales. L’inscription sur la liste du FIC peut servir de base à des demandes d’interpellation ou d’extradition dans des pays partenaires. Plusieurs exilés redoutent des gels de comptes bancaires ou la révocation de leurs titres de séjour.

« Le Rwanda veut transformer ses ennemis politiques en terroristes, avec la bénédiction tacite de ses partenaires occidentaux », déplore un militant rwandais en exil. « Si la communauté internationale accepte cette logique, c’en est fini de toute opposition démocratique. »

Une question pour les alliés de Kigali

La publication de cette liste relance une question fondamentale : jusqu’où les alliés du Rwanda sont-ils prêts à aller pour ménager Paul Kagame ? En acceptant sans examen les arguments de Kigali, les États-Unis et leurs partenaires risquent d’entériner une dérive dangereuse où la lutte contre le terrorisme devient un alibi pour étouffer la dissidence.

L’enjeu dépasse le Rwanda : il s’agit de savoir si les normes internationales de lutte contre le financement du terrorisme peuvent être instrumentalisées par des régimes autoritaires contre leurs opposants politiques.

« La communauté internationale doit choisir entre la stabilité à court terme et la justice à long terme », résume un observateur africain à Washington. « Sacrifier l’opposition rwandaise sur l’autel de la diplomatie, c’est conforter une dictature qui finira tôt ou tard par déstabiliser toute la région. »