L’instrumentalisation des assassinats de survivants du génocide pour réprimer l’opposition politique au Rwanda

Victoire Ingabire Umuhoza

Par Marc Matabaro

Le 14 novembre 2024, Pauline Nduwamungu, une survivante du génocide de 1994 âgée de 66 ans, a été assassinée dans le village d’Akabungo, cellule de Rubago, secteur de Rukumberi, district de Ngoma, dans la province orientale du Rwanda. À la suite de cet acte, le Bureau d’enquête rwandais (RIB) a annoncé qu’une enquête était en cours et que plusieurs suspects avaient été arrêtés. Cependant, le porte-parole du RIB, Thierry Murangira, a précisé qu’il était trop tôt pour confirmer ou infirmer que ce meurtre était motivé par une idéologie génocidaire. À ce jour, aucune information supplémentaire n’a été communiquée par le RIB sur cette affaire.

Alors que les autorités déclaraient mener leurs investigations, le 16 novembre 2024, lors d’une cérémonie organisée par le Unity Club sous la direction de Jeannette Nyiramongi Kagame, épouse du président Paul Kagame, ce dernier et le ministre de l’Unité nationale, Jean Damascène Bizimana, ont affirmé que Pauline Nduwamungu avait été tuée par des Hutus récemment libérés ou leurs proches. Ces déclarations ont été suivies de propos du président Kagame, laissant entendre, sans preuves, une implication indirecte de l’opposante politique Victoire Ingabire dans l’assassinat de survivants du génocide.

Ces affirmations ont déclenché une vague de discours haineux sur les réseaux sociaux, où des extrémistes, majoritairement issus de la communauté tutsie, ont accusé les Hutus de s’en prendre aux survivants. Victoire Ingabire, une figure de l’opposition politique et ancienne prisonnière politique, a été particulièrement visée, malgré l’absence de preuves concrètes. Robert Mugabe, un ancien membre des forces de sécurité rwandaises, a publiquement déclaré sur les réseaux sociaux que, faute d’action de l’État, ils prendraient les choses en main, menaçant implicitement de recourir à la violence contre les Hutus.

Le 5 décembre 2024, le ministère public rwandais a accusé Victoire Ingabire d’être à l’origine d’un prétendu complot visant à renverser le gouvernement. Bien qu’elle ne soit pas directement inculpée, elle est décrite comme l’instigatrice d’une formation en ligne destinée à ses partisans pour planifier un changement de régime sans recours à la violence. Ces accusations, largement perçues comme politiquement motivées, interviennent dans un contexte où le gouvernement intensifie sa campagne pour discréditer Ingabire, conformément aux déclarations antérieures de Kagame.

Le 12 décembre 2024, lors de la prestation de serment de Domitilla Mukantaganzwa, nouvelle présidente de la Cour suprême du Rwanda, Paul Kagame a évoqué la nécessité d’appliquer la loi pour mettre fin aux meurtres de survivants, tout en suggérant que d’autres méthodes pourraient être utilisées si les institutions judiciaires échouaient. Ces déclarations ont été perçues comme un signal tacite pour justifier des exécutions extrajudiciaires.

Quelques jours plus tard, le 17 décembre 2024, le parquet rwandais a accusé le journaliste Theoneste Nsengimana de complicité avec Victoire Ingabire dans une tentative présumée de déstabilisation de l’État. On lui reproche d’avoir promu un livre intitulé Blueprint for Revolution de l’activiste serbe Srdja Popovic, bien qu’il ait nié toute connaissance ou implication dans un tel complot. Ces accusations s’inscrivent dans une stratégie plus large visant à lier Ingabire à des actes subversifs, malgré l’absence de preuves directes.

Le même jour, Kabera Samuel, suspecté d’avoir tué Sibomana Emmanuel, un autre survivant du génocide, a été abattu par la police dans des circonstances troubles. Officiellement, Kabera aurait tenté de s’enfuir alors qu’il était sur le point de révéler l’emplacement de preuves incriminantes. Ce mode opératoire, souvent dénoncé par les organisations internationales de défense des droits humains, est interprété comme une méthode déguisée d’exécutions extrajudiciaires.

Cette exécution a été saluée par les partisans du régime Kagame sur les réseaux sociaux. Certains, comme Sadate Munyakazi et Mutabazi Kabarira Maurice, ont même plaidé pour le rétablissement de la peine de mort afin de l’appliquer à des figures de l’opposition, citant explicitement Victoire Ingabire. Ces réactions témoignent d’une volonté de faire taire toute contestation, en utilisant les assassinats de survivants du génocide comme prétexte.

Les analystes politiques estiment que ces événements traduisent une instrumentalisation systématique des tragédies pour justifier la répression des opposants politiques, en particulier ceux issus de la communauté hutue. Victoire Ingabire, cible régulière du président Kagame, est devenue un symbole de résistance démocratique, ce qui agace profondément le régime en place. Malgré les persécutions, elle continue de gagner en reconnaissance internationale, notamment avec le Prix de la Liberté 2024 décerné par Liberal International lors de son congrès annuel à Santiago, au Chili.

Ces manœuvres politiques soulignent les défis auxquels le Rwanda est confronté en matière de justice, de réconciliation et de respect des droits humains. L’utilisation de ces tragédies pour asseoir un pouvoir autoritaire met en lumière une gouvernance basée sur la peur et la division.