RDC: Kagame essaie de se justifier dans une interview avec Jeune Afrique

Par Ben Barugahare

Paul Kagame a récemment accordé une interview au magazine Jeune Afrique, dans laquelle il s’est exprimé sur l’instabilité sécuritaire persistante dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), les accusations de soutien du Rwanda au groupe armé M23 et la possibilité de sanctions internationales contre son pays. L’interview a également abordé ses relations tendues avec le président congolais Félix Tshisekedi et le rôle des puissances étrangères dans ce conflit.

Le sommet régional de Dar es-Salaam, qui s’est tenu récemment, avait pour objectif d’apaiser les tensions et de trouver une solution durable au conflit entre Kinshasa et le M23. Kagame a salué les conclusions de cette réunion, soulignant que les participants avaient adopté une vision tournée vers l’avenir. Toutefois, il a pointé du doigt l’absence physique de Félix Tshisekedi, qui a préféré se rendre au Tchad pour obtenir un soutien militaire avant de participer à la réunion en visioconférence. Pour Kagame, cette attitude démontre que le président congolais privilégie l’option militaire au détriment des solutions diplomatiques.

L’une des principales résolutions du sommet a été la demande de négociations directes entre le gouvernement congolais et le M23. Cependant, cette décision s’est accompagnée d’une exigence de retrait des forces étrangères et des mesures de défense du Rwanda en territoire congolais. Kagame a éludé cette question en affirmant que le problème de fond était purement congolais et que le Rwanda n’était pas impliqué dans le conflit. Pourtant, depuis plusieurs années, les rapports des Nations unies et de diverses organisations indépendantes documentent une implication militaire directe du Rwanda aux côtés du M23.

Le président rwandais a rappelé que depuis 30 ans, son pays est confronté à ce problème. Il a évoqué les multiples accords signés avec la RDC depuis 2007, tous restés lettre morte, et a dénoncé la présence en RDC de la milice hutue des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR). Selon lui, Kinshasa n’a jamais cherché à résoudre ce problème et préfère détourner l’attention en accusant Kigali.

Kagame a également critiqué l’attitude des puissances européennes, notamment la Belgique et l’Allemagne, qu’il accuse de manquer d’objectivité. Il a souligné que Kinshasa emploie des mercenaires européens dans le conflit et s’est demandé pourquoi aucun gouvernement occidental ne dénonçait cette pratique, alors que les accusations contre le Rwanda fusent constamment.

Interrogé sur le risque d’une extension du conflit à l’ensemble de la région, Kagame a mis en cause les présidents du Burundi et de la RDC. Il affirme qu’ils alimentent délibérément les tensions dans le but de fragiliser le Rwanda. Il accuse également Kinshasa de manipuler les divisions ethniques pour justifier la persécution de certaines communautés congolaises d’origine rwandaise.

Le soutien du Rwanda au M23 a été une question clé de l’entretien. Kagame n’a pas nié son empathie pour ce groupe armé, affirmant qu’il défendait les droits d’une population persécutée. Il a dénoncé la politique discriminatoire du gouvernement congolais, qui viserait à exclure une partie de ses citoyens en raison de leur origine ethnique. Pour lui, la communauté internationale devrait plutôt s’interroger sur les raisons qui poussent ces populations à prendre les armes, plutôt que de pointer du doigt le Rwanda.

Les accusations contre la RDC ne se sont pas arrêtées là. Kagame a également dénoncé l’alliance entre Kinshasa et divers groupes armés, dont les Wazalendo, une coalition paramilitaire soutenue par le gouvernement congolais. Il a affirmé que ces milices étaient impliquées dans des massacres à caractère ethnique et bénéficiaient de la complicité des autorités congolaises. Selon lui, cette situation est similaire à celle de 2012-2013, lorsque le M23 s’était déjà rebellé contre Kinshasa. Il s’est demandé pourquoi le problème persistait encore aujourd’hui et pourquoi aucune solution durable n’avait été mise en place depuis.

Lorsqu’il lui a été demandé pourquoi le Rwanda ne laissait pas les Congolais régler eux-mêmes ce conflit, Kagame a répondu que la véritable question devait être posée à Kinshasa. Il a insisté sur le fait que si le gouvernement congolais n’avait pas réprimé cette communauté et n’avait pas collaboré avec des groupes hostiles au Rwanda, la situation ne se serait jamais envenimée.

L’existence de la FDLR demeure un point de tension majeur entre Kigali et Kinshasa. Kagame a rejeté l’idée que cette milice était en train d’être neutralisée par l’armée congolaise. Selon lui, les combattants de la FDLR sont toujours actifs, certains ayant fui temporairement avant de se regrouper dans le sud du Kivu. Il a également rappelé plusieurs attaques menées par ces miliciens contre le territoire rwandais, notamment en 2019 et en 2022. Pour lui, la communauté internationale ferme les yeux sur ces exactions alors qu’elle est prompte à accuser le Rwanda dès qu’il y a une escalade de la violence dans l’est de la RDC.

Un autre sujet sensible abordé dans l’interview est l’objectif affiché du M23 de renverser Félix Tshisekedi. Kagame a éludé la question, tout en affirmant comprendre la révolte du groupe contre un régime qu’il qualifie d’illégitime. Il accuse Tshisekedi d’avoir accaparé le pouvoir au profit d’un cercle restreint et d’avoir instauré une gouvernance basée sur la corruption et la répression. Selon lui, les millions de Congolais victimes de cette politique ont le droit de s’insurger et de demander des comptes à leur gouvernement.

Le président angolais João Lourenço, médiateur désigné par l’Union africaine, avait tenté d’organiser une rencontre entre Kagame et Tshisekedi à Luanda en décembre dernier. Kagame a justifié son absence en expliquant que cette réunion n’avait pas pour but des négociations, mais simplement la signature d’un accord déjà préparé par les ministres des Affaires étrangères des deux pays. Il a reproché à Kinshasa d’avoir bloqué l’intégration de certains points clés et a déclaré qu’il ne voyait pas l’intérêt d’une rencontre si elle ne débouchait sur aucun progrès concret.

L’offensive du M23 sur Goma, qui a causé la mort de plus de 3 000 personnes, a été un moment critique du conflit. Kagame a nié toute implication du Rwanda dans ces attaques, affirmant que son pays n’avait pris que des mesures défensives. Il a également minimisé le nombre de victimes civiles, avançant que la majorité des morts étaient des soldats congolais, des miliciens FDLR et des combattants Wazalendo.

La présence de troupes rwandaises en RDC a été confirmée par les Nations unies et par plusieurs grandes puissances, dont la Chine. Pourtant, Kagame a rejeté ces affirmations, dénonçant un deux poids, deux mesures dans l’analyse de la situation. Il a critiqué les pays qui demandent le retrait des forces rwandaises tout en ignorant la menace que représente la FDLR et les attaques orchestrées par Kinshasa contre le Rwanda.

Les sanctions internationales contre le Rwanda ont également été évoquées. La Belgique, le Royaume-Uni et l’Allemagne ont déjà suspendu une partie de leur aide à Kigali et envisagent d’imposer des sanctions ciblées. Kagame a réagi avec défiance, affirmant qu’il ne craignait pas ces mesures et qu’il privilégierait toujours la sécurité de son pays. Il a comparé cette situation aux heures sombres du génocide de 1994, soulignant que le Rwanda avait déjà survécu à des moments bien plus difficiles.

Enfin, l’entretien a abordé les changements géopolitiques en cours, notamment avec l’élection présidentielle américaine. Kagame a exprimé l’espoir que la nouvelle administration Trump adopte une approche plus favorable à son pays, contrairement à l’administration Biden, qui a régulièrement critiqué le Rwanda pour son rôle en RDC.

En filigrane de cette interview, Kagame s’efforce de se dédouaner de toute responsabilité, tout en admettant implicitement que le Rwanda soutient le M23. Il rejette la faute sur Kinshasa, sur la communauté internationale et sur l’histoire coloniale. Mais au-delà des mots, la réalité sur le terrain montre que l’implication rwandaise dans l’est de la RDC est bien plus complexe qu’il ne veut l’admettre.