RDC-Rwanda : un nouveau rapport de l’ONU affirme que Kigali commande et encadre directement les opérations du M23

Par Ben Barugahare

Le Groupe d’experts de l’ONU a révélé l’utilisation par le M23 et la RDF de technologies militaires sophistiquées, dont des systèmes de défense aérienne à courte portée (SHORAD) et des dispositifs de brouillage GPS, offrant un avantage tactique décisif. Ces systèmes, repérés à Karuba, Rubaya, et d'autres zones du Nord-Kivu en 2024, perturbent les vols humanitaires et militaires. Le matériel, notamment des SHORAD de type Norinco TL-6, semble avoir été détourné de son usage légal. Ces équipements, déployés avec des troupes équipées d’armements standards RDF, renforcent l'appui rwandais au M23 en violation de l’embargo sur les armes.

Cinq jours après la signature à Washington d’un accord de paix censé ouvrir une nouvelle ère dans les relations entre la République démocratique du Congo (RDC) et le Rwanda, un nouveau rapport confidentiel du groupe d’experts des Nations unies, consulté par Reuters, confirme les pires craintes de Kinshasa et jette une lumière crue sur la stratégie réelle de Kigali dans l’Est du Congo. Ce document affirme que le Rwanda non seulement soutient militairement le mouvement rebelle du M23, mais le commande, le forme et l’équipe directement, avec pour objectif non pas de neutraliser la menace des FDLR comme Kigali le prétend, mais bien d’étendre sa mainmise sur les territoires riches en ressources minières.

Selon ce rapport confidentiel transmis début mai au Comité du Conseil de sécurité chargé des sanctions sur la RDC, et qui devrait être rendu public dans les jours à venir, « le Rwanda dirige et contrôle les combattants du M23 » au moment où ceux-ci prennent le contrôle de vastes zones de l’Est congolais. Il documente notamment le rôle de l’armée rwandaise dans l’acheminement d’équipements militaires de pointe, dont des systèmes capables de contrer les frappes aériennes, offrant ainsi aux rebelles un avantage tactique décisif face aux Forces armées de la RDC (FARDC), déjà affaiblies.

Le rapport détaille comment des officiers et des recrues du M23 ont été formés dans les camps militaires de Gabiro, Nasho et Gako au Rwanda. Il évoque également une présence accrue de l’armée rwandaise dans les provinces congolaises du Nord et du Sud-Kivu, estimant qu’au moment de la rédaction du rapport, entre 1 000 et 1 500 soldats rwandais étaient engagés directement sur le front aux côtés du M23, avec des milliers d’autres déployés à la frontière, prêts à intervenir.

L’objectif, selon les experts, n’est plus d’ordre sécuritaire ou défensif, mais stratégique : il s’agit pour Kigali de prendre le contrôle d’une région regorgeant de coltan, de cobalt, de lithium et d’or, autant de ressources convoitées dans le contexte de la transition énergétique mondiale. « L’aide militaire du Rwanda n’avait pas pour but initial de contrer les FDLR », précisent les auteurs du rapport, « mais bien de conquérir de nouveaux territoires. »

En janvier et février 2025, les villes stratégiques de Goma et de Bukavu sont tombées successivement entre les mains du M23. La MONUSCO, l’armée congolaise et les services de renseignement européens ont pointé directement la responsabilité du Rwanda dans ces offensives. Le nouveau rapport onusien va plus loin encore, en affirmant que des tirs de missiles – qui ont tué un casque bleu et blessé quatre autres en janvier – proviendraient d’une position tenue par les Forces rwandaises.

Interrogée par Reuters, la porte-parole du gouvernement rwandais, Yolande Makolo, a rejeté les conclusions du rapport, affirmant qu’il ne reflète pas la position du Rwanda sur la question de la sécurité régionale. « Le Rwanda agit pour se protéger contre les menaces constantes des FDLR et de leurs alliés dans l’Est du Congo », a-t-elle déclaré, rappelant que Kigali reste engagé à appliquer les termes de l’accord de paix signé à Washington, y compris l’éradication des FDLR.

Mais sur le terrain, les faits contredisent les engagements affichés. Depuis la prise de Bukavu, le M23 a étendu son contrôle à de nouvelles zones minières, renforcé son administration parallèle et poursuivi la militarisation des zones occupées. Le rapport mentionne une augmentation significative des effectifs et des équipements rwandais juste avant les dernières offensives menées par le M23, en mars et avril 2025.

Par ailleurs, le contexte diplomatique reste tendu. Le Qatar poursuit des discussions discrètes avec les délégués du gouvernement congolais et les représentants du M23, mais les lignes ne bougent guère. À Washington, où l’accord de paix a été parrainé par l’administration Trump, le ton s’est durci ces derniers jours. Donald Trump a averti que « de lourdes sanctions économiques et politiques » seraient imposées à toute partie qui violerait les termes de l’accord.

Dans ce climat, les déclarations du sénateur rwandais Evode Uwizeyimana, tenues avant les fuites sur le rapport, ont pris une nouvelle dimension. Cherchant à critiquer l’accord de paix comme l’ont fait de nombreux partisans de Kagame, il a fini par remettre en cause la légalité de l’intervention militaire du Rwanda en RDC, révélant ainsi les contradictions internes d’un pouvoir habitué à la discipline du silence.

La publication progressive des conclusions du rapport de l’ONU pourrait contraindre la communauté internationale à sortir de sa réserve. Sur les réseaux sociaux, les discours triomphalistes des partisans du FPR et du M23 renforcent l’idée que pour Kigali, l’Est du Congo est un enjeu stratégique, historique et économique. Pour beaucoup, l’accord de Washington n’était qu’une manœuvre tactique, destinée à temporiser avant de renforcer un projet territorial beaucoup plus ambitieux.

Ces révélations interviennent alors même que l’un des principaux artisans de l’accord de Washington, Massad Boulos, conseiller du président américain Donald Trump pour les affaires africaines, a reconnu publiquement que la question du M23 était au cœur des discussions. Dans une interview à la BBC, Boulos a déclaré que l’accord visait principalement à obtenir un cessez-le-feu de la part du M23, laissant entendre que le Rwanda, en apposant sa signature, reconnaissait de fait son influence sur le mouvement rebelle. Une déclaration lourde de sens, qui met en lumière le rôle pivot de Kigali dans la guerre à l’Est du Congo, malgré ses démentis officiels.

Reste à savoir si la communauté internationale acceptera, une fois de plus, la construction d’un pouvoir parallèle sous parrainage étranger dans une région meurtrie depuis plus de vingt-cinq ans.