Kigali, 26 mars 2025 — Le général Frank Rusagara est mort seul en prison, après plus de dix ans de détention, sans avoir pu revoir ses enfants, ni faire ses adieux à son épouse mourante. Mais ce qui l’a conduit dans les geôles du régime de Paul Kagame, ce ne sont ni des actes de trahison, ni des crimes militaires, mais des mots. Des mots prononcés en privé, mais jugés impardonnables par le pouvoir.
Ancien secrétaire général du ministère de la Défense, ex-attaché militaire à Londres, Rusagara faisait partie de la haute sphère du Front patriotique rwandais. Mais en 2013, il est contraint à la retraite avec 78 autres officiers. Quelques mois plus tard, il est arrêté. Les accusations : avoir qualifié le Rwanda de « république bananière », d’« État policier », et affirmé que « Kagame est fini » (« our guy is finished »). Il aurait également exprimé du respect envers le Rwanda National Congress (RNC), mouvement d’opposition en exil qualifié de terroriste par Kigali.
Ces propos, échangés lors de conversations privées, seront rapportés par des informateurs et utilisés comme base de son inculpation pour « incitation à l’insurrection » et « atteinte à l’image du gouvernement ». Lors de son procès en 2016, Rusagara revendique ses critiques : il dénonçait, selon lui, l’étouffement de la liberté d’expression, la personnalisation du pouvoir, l’absence d’espace démocratique, et la militarisation extrême de la société. Pour lui, le Rwanda n’était plus une république, mais une machine verrouillée autour d’un seul homme.
« Le Rwanda ne peut pas vivre sous un seul esprit, une seule vérité, une seule bouche », aurait-il dit selon des témoignages rapportés à l’époque.
Ces critiques, que certains anciens du FPR partagent en silence, Rusagara les assumait avec une dignité militaire. Mais cela ne fit que renforcer la volonté du régime de faire de lui un exemple. Le tribunal militaire de Kanombe le condamne à 20 ans de prison. En 2019, la peine est réduite à 15 ans en appel, mais les charges sont maintenues.
Un châtiment par procuration
L’affaire Rusagara ne peut cependant être séparée du contexte familial. Son épouse, Mukankanza, était la sœur de David Himbara, ex-conseiller personnel de Paul Kagame, devenu l’un de ses critiques les plus virulents depuis son exil au Canada. Himbara est également le frère aîné du colonel Tom Byabagamba, jugé avec Rusagara. Plusieurs sources affirment que Kagame, furieux de l’insolence de Himbara à l’étranger, a choisi de faire payer sa famille restée au pays. Un châtiment par procuration, dans une logique de représailles personnelles.
La dimension humaine de cette tragédie est insupportable : Rusagara n’a jamais revu ses enfants. Lorsque sa femme est tombée gravement malade à Londres, ses derniers mots furent une demande simple : parler à son mari une dernière fois. Les autorités rwandaises ont dit non. Mukankanza est morte sans adieux. Rusagara, désormais, l’a rejointe dans la tombe.
Le cri d’exil
Dans un message publié sur X (anciennement Twitter), David Himbara écrit : « Frank joined his beloved Mukankanza. Do not weep for them. They are watching the stars. They are waiting for us. » Derrière ce message poétique, une vérité brutale : ceux que Kagame ne peut pas atteindre, il frappe à travers ceux qu’il peut emprisonner.
Human Rights Watch, Amnesty International, Freedom Now, le Groupe de travail de l’ONU sur la détention arbitraire : tous ont dénoncé les violations de procédure, les allégations de torture, et l’instrumentalisation de la justice militaire. Mais Kigali est resté sourd. Le message est clair : au Rwanda, critiquer le régime est une ligne rouge — même pour ceux qui ont porté les armes pour le libérer.
Frank Rusagara devait sortir en 2029. Il n’aura pas tenu. Il meurt en homme libre de ses idées, mais privé de tout : sa liberté, sa famille, sa voix. Il meurt comme beaucoup de dissidents dans l’histoire des régimes autoritaires : debout, mais seul.

























































