Rwanda : quand lire un livre sur la non-violence devient un crime — Victoire Ingabire de nouveau persécutée

Par Nadia Mugunga

Victoire Ingabire Umuhoza, figure emblématique de l’opposition rwandaise avec un message appelant à sa libération diffusé par ACAT France dans le d’une campagne pour les droits humains.

Kigali, le 19 juin 2025 — L’opposition non violente reste une ligne rouge que les autorités rwandaises semblent déterminées à ne pas laisser franchir. Ce mercredi, Victoire Ingabire Umuhoza, cheffe de file de l’opposition démocratique et présidente du parti DALFA-Umurinzi, a été arrêtée à son domicile par la police, après une journée d’interrogatoire devant les autorités judiciaires. Elle est actuellement détenue par le Rwanda Investigation Bureau (RIB), au poste de Remera.

Cette interpellation fait suite à une décision de la Cour suprême, qui a ordonné l’ouverture d’une enquête pour « complot contre le gouvernement ». En cause : des cercles de lecture organisés par des membres de son parti autour du livre Blueprint for Revolution, un manuel de résistance pacifique écrit par l’activiste serbe Srdja Popovic. Le parquet y voit une tentative de mobilisation subversive ; les observateurs indépendants y voient, au contraire, une criminalisation de l’engagement citoyen non violent.

Victoire Ingabire n’en est pas à sa première confrontation avec le pouvoir. Revenue d’exil en 2010 pour se présenter à l’élection présidentielle, elle avait été arrêtée peu après son retour, puis condamnée à 15 ans de prison pour « divisionnisme » et « conspiration contre l’État », à l’issue d’un procès largement critiqué par des ONG telles qu’Amnesty International et Human Rights Watch. Libérée en 2018 à la faveur d’une grâce présidentielle, elle fonde DALFA-Umurinzi, un parti résolument engagé dans la voie du changement pacifique et du dialogue démocratique.

L’arrestation de Mme Ingabire intervient alors qu’elle devait cette année terminer sa période de peine conditionnelle. Une étape cruciale qui lui aurait permis de récupérer ses droits civiques et, potentiellement, de se porter candidate à l’élection présidentielle de 2029 ou 2034. Un calendrier qui n’échappe pas aux analystes : selon certains, le moment choisi pour relancer des poursuites judiciaires n’est pas anodin.

Cette nouvelle affaire intervient dans un climat politique national et régional particulièrement instable. Des rumeurs persistantes, bien que non confirmées, font état d’une dégradation de la santé du président Paul Kagame, au pouvoir depuis 2000. Cette incertitude alimente des tensions internes au sein du régime et des spéculations sur une possible transition de pouvoir.

Sur le plan diplomatique, le Rwanda fait face à des critiques croissantes pour son rôle présumé dans le conflit à l’Est de la République démocratique du Congo, en particulier pour son soutien au groupe armé M23. À mesure que son isolement international s’accentue, le régime semble redoubler d’efforts pour museler la société civile et réduire au silence les dernières voix d’opposition.

Le Rwanda Investigation Bureau accuse Victoire Ingabire et d’autres membres de son parti d’avoir formé un « groupe criminel » dans le but de semer le trouble. Une qualification que ses avocats rejettent fermement, dénonçant une tentative manifeste de détourner les institutions judiciaires à des fins politiques.

« Il s’agit ni plus ni moins de criminaliser une réflexion stratégique et pacifique », déplore un membre de son équipe juridique. Mme Ingabire s’était présentée volontairement aux autorités judiciaires dans le cadre de cette enquête. « Elle a coopéré sans réserve. Son arrestation est non seulement injustifiée, mais totalement illégale », ajoute un responsable du parti DALFA-Umurinzi.

Depuis cette arrestation, de nombreuses voix s’élèvent pour demander sa libération immédiate. Des parlementaires européens et plusieurs ONG internationales de défense des droits humains pourraient prochainement se saisir de l’affaire. Le parti DALFA-Umurinzi a lancé un appel à la communauté internationale, soulignant le risque de détention prolongée et d’éventuelles violences en détention.

« Le Rwanda ne peut pas continuer à bénéficier de la confiance de ses partenaires internationaux tout en étouffant systématiquement toute contestation interne », déclare un analyste basé à Bruxelles.

Malgré les intimidations et les persécutions, Victoire Ingabire continue d’affirmer son engagement en faveur de la non-violence.

« Je n’ai jamais prôné la violence. Mon combat est politique et pacifique », déclare-t-elle régulièrement.

Dans le Rwanda d’aujourd’hui, cet engagement semble suffire à faire d’elle une menace pour le pouvoir. Mais pour beaucoup, elle reste un symbole de courage démocratique et d’espoir pour un avenir politique apaisé