Confronté à une situation diplomatique de plus en plus délicate en raison de son implication militaire à l’Est de la République Démocratique du Congo (RDC), le gouvernement rwandais a adopté une nouvelle stratégie de communication. Alors que les médias traditionnels et la communauté internationale se montrent de plus en plus critiques, Kigali a décidé de se tourner vers les réseaux sociaux en sollicitant des influenceurs connus au niveau mondial et africain. Cette approche vise à redorer l’image du régime de Paul Kagame et à détourner l’attention des accusations de soutien aux rebelles du M23.
Depuis 2021, le Rwanda est accusé d’avoir déployé entre 12 000 et 15 000 soldats en RDC pour soutenir le M23, un groupe rebelle accusé de massacres, de déplacements forcés et de pillages dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Ces accusations, étayées par plusieurs rapports des Nations Unies et d’autres organisations internationales, affirment que l’objectif réel de Kigali est de sécuriser l’accès aux ressources minières stratégiques de la région. Malgré les démentis officiels, des sources locales et des observateurs confirment que le gros des minerais exportés par le Rwanda, notamment le coltan, provient en réalité de la RDC, où ils sont mélangés avec des productions locales limitées pour masquer leur origine.
Dans ce contexte, Kigali a proposé à plusieurs influenceurs des voyages tous frais payés au Rwanda et dans les zones contrôlées par le M23 à l’Est de la RDC. L’objectif affiché était de permettre à ces influenceurs de visiter les sites miniers rwandais et d’interviewer le président Kagame pour soi-disant rétablir « la vérité » sur la crise. Alexandre Robert, créateur du History Legends channel sur YouTube, a décliné l’offre, invoquant des préoccupations éthiques. Cependant, d’autres influenceurs, comme Mario Nawfal et Rutendo Matinyarare, ont accepté l’invitation, suscitant de vives critiques sur les réseaux sociaux.
Lors de ces visites, le président Paul Kagame a multiplié les interviews où il a cherché à se victimiser et à blâmer l’Occident et le président congolais Félix Tshisekedi pour l’escalade des tensions. Kagame a notamment réaffirmé à demi-mot que son intervention à l’Est de la RDC était justifiée par la menace posée par les FDLR. Cette justification est largement considérée comme un prétexte visant à masquer les véritables intentions du régime rwandais : l’exploitation des ressources minières congolaises pour soutenir une économie lourdement endettée et dépendante de l’aide internationale, qui représente près de 40 % du budget national.
Contrairement à Alexandre Robert, qui a refusé de se prêter à cette opération de communication, Mario Nawfal a adopté une approche prudente, se limitant à rapporter les propos des officiels rwandais sans les remettre en question. Ses vidéos, largement diffusées sur Twitter, YouTube et Instagram, présentent un Rwanda modernisé, tout en évitant les sujets sensibles tels que les accusations de crimes de guerre et de pillage en RDC.
En revanche, Rutendo Matinyarare s’est rapidement mué en véritable relais de la propagande de Kigali. Depuis son voyage, ses publications encensent les combattants du M23 et le pouvoir de Kagame, présentant les rebelles comme des libérateurs et accusant la RDC de génocide contre les Tutsis. Ses vidéos, partagées massivement sur les réseaux sociaux africains, reprennent mot pour mot les éléments de langage du régime rwandais, ignorant les rapports accablants faisant état d’exactions commises par le M23 : exécutions sommaires, viols et recrutement d’enfants soldats.
L’usage intensif des influenceurs par Kigali met en lumière la stratégie du Front Patriotique Rwandais (FPR) pour contrer les sanctions internationales et détourner l’attention des violations documentées des droits de l’homme. Le Rwanda fait face à des sanctions économiques sévères imposées par les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Allemagne, la Belgique et le Canada, visant directement des hauts responsables rwandais, dont le général James Kabarebe, accusé de coordonner le soutien militaire au M23. Ces sanctions s’ajoutent à la condamnation unanime du Conseil de sécurité de l’ONU, qui a exigé le retrait immédiat des troupes rwandaises de la RDC.
Les critiques sur les réseaux sociaux n’ont pas tardé. Plusieurs internautes ont accusé Mario Nawfal et Rutendo Matinyarare d’avoir été payés par Kigali pour améliorer l’image du régime. Des captures d’écran et des analyses de trafic montrent que leurs vidéos les plus controversées ont bénéficié d’une amplification massive par des comptes pro-Kagame, renforçant l’hypothèse d’une opération de communication financée par l’État rwandais. Cette controverse a aussi remis en question l’éthique des influenceurs acceptant des voyages financés par des gouvernements impliqués dans des conflits armés.
Les observateurs estiment que cette campagne de charme numérique témoigne de la nervosité du régime face à l’isolement diplomatique croissant. En tentant d’influencer l’opinion publique internationale via des influenceurs, Kigali espère contourner les médias traditionnels qui continuent d’exposer ses ingérences en RDC et ses manœuvres pour piller les ressources naturelles congolaises. Toutefois, le succès de cette stratégie reste incertain, d’autant que le récit officiel est de plus en plus discrédité par les témoignages des victimes et les rapports d’enquête des organisations internationales.






















































