Alexis Kayigema et sa fille condamnés dans une affaire tardive et controversée liée au génocide

Par Mariya Mukazana

Le 10 décembre 2024, le Tribunal de grande instance de Kagano a condamné par contumace Alexis Kayigema, un citoyen rwandais actuellement résident en Belgique, pour participation au génocide des Tutsis de 1994. Deux jours plus tard, le 12 décembre, sa fille, identifiée comme Leatitia Mukamugema, a également été condamnée dans la même juridiction pour idéologie du génocide, obstruction à la justice et refus de remettre le patrimoine familial à l’État.

Ces deux jugements ouvrent la voie à la confiscation automatique de tous les biens familiaux au profit des fonds d’indemnisation destinés aux rescapés, comme le prévoient les textes rwandais relatifs à la responsabilité des auteurs de génocide et de leurs familles.

Ce procès attire l’attention non seulement pour sa gravité, mais surtout pour le temps écoulé depuis les faits. De nombreux observateurs se disent surpris de voir un tribunal juger M. Kayigema plus de 10 ans après la clôture officielle des juridictions Gacaca, qui avaient pourtant pour mission de juger ce type d’affaires. Ces tribunaux communautaires, qui ont traité plus d’un million de dossiers, ont clôturé leurs travaux en juin 2012 sans jamais mentionner ni poursuivre Alexis Kayigema.

Cette disproportion temporelle soulève de nombreuses interrogations sur les véritables motivations derrière ce procès tardif. Plusieurs analystes et membres de la société civile suggèrent que l’objectif réel pourrait avoir été la saisie du patrimoine familial, longtemps contestée par la fille du condamné.

Il est largement connu que la fille de M. Kayigema avait été soumise à des pressions répétées, notamment des intimidations et des détentions de courte durée, dans le but de la forcer à céder les biens de sa famille. Ces pratiques avaient déjà suscité des inquiétudes parmi les défenseurs des droits humains.

Il est également fortement supposé qu’elle a quitté le Rwanda, et pourrait actuellement se trouver en Belgique, ce qui aurait conduit à la tenue d’un procès par contumace contre elle et son père.

Fait marquant, le site pro-gouvernemental Igihe.com, qui avait initialement publié un article détaillé sur le procès d’Alexis Kayigema, a rapidement supprimé la publication après que de nombreux lecteurs ont commencé à poser des questions critiques dans les commentaires, soulevant un débat houleux sur la légitimité et l’opportunité d’un procès aussi tardif.

Cette suppression d’article a contribué à nourrir davantage les soupçons d’une affaire à caractère politique, plutôt que purement judiciaire, mettant en lumière la fragilité de la frontière entre justice et règlement de comptes au Rwanda.

Avec ces deux condamnations et la saisie annoncée des biens, cette affaire devient emblématique des inquiétudes récurrentes concernant l’instrumentalisation de la justice au Rwanda. Des voix s’élèvent pour exiger plus de transparence, un contrôle indépendant des procédures, et la protection des droits fondamentaux dans les affaires impliquant des exilés politiques ou leurs proches.