Washington pousse à un accord de paix entre Kigali et Kinshasa, conditionné au retrait des troupes rwandaises

Par Marc Matabaro

Les négociations entre la République démocratique du Congo et le Rwanda entrent dans une phase décisive cette semaine à Washington. Un deuxième projet d’accord de paix, plus ambitieux que la déclaration de principes signée en avril dernier, est sur la table. Plusieurs sources diplomatiques confirment qu’il s’agit d’un texte élaboré sous l’égide des États-Unis et soumis aux parties pour signature d’ici l’été. Le document place le retrait inconditionnel des troupes rwandaises comme condition préalable à tout accord, une exigence que Kigali refuse toujours de reconnaître.

Un retrait préalable du Rwanda, condition incontournable

D’après le projet d’accord obtenu par RFI et confirmé par l’agence Reuters, la signature du texte est conditionnée au retrait total des troupes, armes et équipements rwandais du territoire congolais. Le Rwanda n’a jamais officiellement reconnu la présence de ses soldats à l’Est de la RDC, préférant parler de « mesures défensives ». Pourtant, plusieurs rapports d’experts et enquêtes journalistiques, dont une récente de NBC News, affirment que plus de 5 000 soldats rwandais sont engagés en soutien actif au M23.

Le gouvernement congolais, appuyé par Washington, exige le retrait complet avant toute avancée. Un haut responsable de la présidence congolaise cité par Reuters prévient : « Nous ne signerons rien sans le retrait des troupes rwandaises. Il n’y aura aucun compromis là-dessus ».

Kinshasa et le M23 : blocage persistant à Doha

Parallèlement, des pourparlers directs entre Kinshasa et l’AFC/M23 se sont tenus à Doha pendant près d’un mois, sans progrès significatif. Une source au sein de la délégation du M23 affirme que les négociations sont bloquées par les exigences congolaises, notamment le retrait du M23 des grandes villes comme Goma et Bukavu. Le texte du projet américain prévoit que le Rwanda « prenne toutes les mesures possibles » pour garantir le retrait du M23 des zones occupées, conformément à l’accord de Doha.

Cependant, selon les témoignages recueillis par la BBC, les séances plénières entre les deux camps ont été rares à Doha. La médiation qatarie se serait limitée à des consultations séparées. Une première ébauche d’accord a été transmise aux délégations, appelées à consulter leurs dirigeants avant toute suite.

Le sort des FDLR dans la balance

Autre point central de l’accord : le démantèlement des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR). Le texte engage les deux pays à coopérer « de bonne foi » pour localiser et neutraliser les éléments armés des FDLR, conformément au Concept d’opérations adopté à Luanda en octobre 2024. En contrepartie, la RDC s’engagerait à interdire tout soutien logistique ou financier à ces groupes.

Kigali continue de présenter les FDLR comme une menace existentielle, même si de nombreux analystes estiment que ce groupe, en perte de vitesse, ne représente plus un danger significatif pour le Rwanda. Kigali justifie néanmoins sa présence en RDC par la nécessité de « mesures de sécurité préventives » face à cette menace.

Une paix contre des investissements

L’administration Trump, par la voix de son conseiller spécial pour l’Afrique, Massad Boulos, souhaite finaliser l’accord dans les deux prochains mois. Washington espère que cet accord ouvrira la voie à des investissements massifs des compagnies américaines dans le secteur minier en RDC et au Rwanda, notamment dans le cobalt, le cuivre, le lithium et le tantale. L’objectif est double : désamorcer un conflit meurtrier et sécuriser des ressources stratégiques.

Kigali dénonce une fuite orchestrée

La publication de ce projet d’accord dans les médias a suscité l’ire de Kigali. Le ministre rwandais des Affaires étrangères, Olivier Nduhungirehe, a dénoncé une campagne de désinformation. Il accuse certains responsables d’avoir divulgué à la presse des documents de travail encore en cours de discussion. Pour lui, cette fuite risque de compromettre le processus. « Ceux qui sortent des documents biaisés dans les médias savent très bien qu’ils peuvent mettre en péril les discussions de Washington », a-t-il déclaré.

Des soutiens du régime rwandais estiment quant à eux que ces fuites sont orchestrées par des journalistes critiques de Kigali, œuvrant dans des médias internationaux.

Enquête de NBC : l’ombre d’une guerre clandestine

L’enquête de NBC News publiée cette semaine donne un éclairage saisissant sur l’implication du Rwanda. Elle documente, grâce à des images satellites, vidéos de surveillance et témoignages, l’existence de bases militaires rwandaises en RDC, ainsi que l’acheminement nocturne d’armes lourdes et le retrait discret des soldats tués au combat. Plus de 900 nouvelles tombes ont été identifiées dans un cimetière militaire au Rwanda entre 2021 et 2024.

Les conclusions de NBC confirment ce que plusieurs rapports de l’ONU ont documenté : un soutien direct, actif et massif du Rwanda au M23. Un document interne des RDF daté de 2022, consulté par la chaîne, admet même que deux soldats rwandais avaient été capturés lors d’une opération conjointe avec les rebelles.

Prochaines étapes

Si un consensus se dégage à Washington, une réunion ministérielle pourrait être convoquée dans les prochaines semaines. La signature finale d’un accord dépendra ensuite d’une rencontre entre les présidents Félix Tshisekedi et Paul Kagame. L’Union africaine suit de près le processus, appuyant également une médiation parallèle conduite par le président togolais Faure Gnassingbé.

La signature d’un accord global est encore loin d’être acquise. Le Rwanda refuse toujours de reconnaître la présence de ses troupes en RDC. Kinshasa, de son côté, campe sur ses exigences de retrait complet et de reddition du M23. En coulisses, l’enjeu dépasse le seul cessez-le-feu : c’est l’avenir de l’influence régionale, de la souveraineté congolaise et des ressources minières du Kivu qui se joue autour de cette table de négociations.