Rwanda, M23 et la confession tardive : quand Kigali officialise une guerre par procuration

Par Marc Matabaro

Le 22 janvier 2026, dans une déclaration officielle soumise au Congrès des États-Unis, l’ambassadrice du Rwanda à Washington, Mathilde Mukantabana, a franchi un seuil politique et diplomatique longtemps évité par Kigali. Pour la première fois, le gouvernement rwandais reconnaît explicitement une « coordination sécuritaire » avec l’Alliance Fleuve Congo/Mouvement du 23 mars (AFC/M23), un groupe rebelle actif dans l’Est de la République démocratique du Congo (RDC).

Ce qui, pendant plus d’une décennie, était dénoncé par les Nations unies, des organisations de défense des droits humains et par Kinshasa comme une guerre par procuration devient désormais une politique assumée. Cet aveu intervient dans un contexte mondial marqué par l’érosion du droit international, où les grandes puissances revendiquent de plus en plus ouvertement leurs ambitions territoriales et stratégiques, créant un précédent dangereux pour des acteurs régionaux comme le Rwanda.

Un aveu soigneusement formulé devant le Congrès américain

Dans son texte adressé à la Commission des affaires étrangères de la Chambre des représentants, Mathilde Mukantabana déclare sans ambiguïté :

« Pour cette raison, le Rwanda engage effectivement une coordination sécuritaire avec l’AFC/M23. Je l’affirme clairement afin de bâtir la confiance par la transparence. » 

Elle ajoute que cette coordination a permis au M23 de se retirer unilatéralement d’Uvira, présenté comme un geste de désescalade :

« L’AFC/M23, afin de montrer qu’il n’était pas à l’origine des violences et avec le fort encouragement de mon gouvernement, a récemment entrepris un retrait unilatéral de la ville d’Uvira, démontrant son engagement en faveur de la désescalade. » 

Ces phrases constituent un tournant. Pendant des années, Kigali a nié toute implication directe avec le M23, qualifiant les accusations de « propagande congolaise » ou de « désinformation occidentale ». Aujourd’hui, le discours change : l’ingérence devient une « coordination défensive », et la guerre par procuration devient une politique de sécurité nationale assumée.

La rhétorique du génocide comme licence géopolitique

Pour justifier cette coordination, l’ambassadrice invoque la menace persistante du FDLR et l’histoire de l’insurrection Abacengezi, présentée comme une continuation directe du projet génocidaire. Elle évoque les « tombes d’un million de victimes » et la nécessité de maintenir des capacités défensives jusqu’à la disparition totale de la menace. 

Cette rhétorique, bien que fondée sur un traumatisme historique réel, est devenue l’outil central de la diplomatie sécuritaire rwandaise. Le génocide sert de cadre moral totalisant permettant de justifier des interventions militaires transfrontalières, la militarisation de la politique intérieure et la marginalisation de toute opposition.

Pourtant, de nombreux chercheurs, journalistes et témoins ont documenté des manipulations, des opérations sous faux drapeau et des crimes attribués à des opposants rwandais , mais qui auraient impliqué les forces de Kagame. Des épisodes comme Bwindi et d’autres massacres de civils en RDC et au Rwanda continuent d’alimenter des controverses majeures sur l’usage politique de la mémoire.

L’ONU contredit la narrative rwandaise

La version présentée par Kigali contraste radicalement avec les conclusions du Groupe d’experts des Nations unies sur la RDC. Dans son rapport de décembre 2025, l’ONU affirme que l’AFC/M23 mène des opérations avec un « soutien soutenu et une coordination opérationnelle avec la Force de défense rwandaise (RDF) ».

Le rapport documente des offensives conjointes, des déploiements transfrontaliers, l’utilisation de technologies militaires avancées et une stratégie visant à consolider une région autonome sous contrôle du M23.

Ces opérations ont été accompagnées d’attaques systématiques contre des civils, notamment dans des zones majoritairement hutu, avec des exécutions sommaires, des violences sexuelles et des déplacements massifs de populations. Ces faits pourraient constituer des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité.

Uvira : désescalade ou repositionnement tactique ?

Kigali présente le retrait d’Uvira comme une preuve de bonne foi. Mais ce retrait ressemble davantage à un repositionnement tactique dans une stratégie de conquête territoriale progressive.

Le M23 a établi des structures parallèles de gouvernance, imposé une fiscalité, recruté de force des civils et créé des tribunaux et des forces de police dans les zones sous son contrôle. L’objectif déclaré est la création d’une région autonome à l’Est du Congo.

Autrement dit, il ne s’agit pas d’un simple mouvement rebelle défensif, mais d’un projet politico-militaire visant à redessiner la carte politique du Congo.

L’économie de la guerre : minerais et prédation

Un aspect crucial absent de la déclaration de l’ambassadrice concerne les ressources naturelles. L’Est de la RDC est l’un des territoires les plus riches en minerais critiques au monde. Le contrôle du coltan, de la cassitérite, de la wolframite et de l’or constitue une source majeure de financement pour les groupes armés et un levier géopolitique pour Kigali.

Les experts de l’ONU ont documenté comment l’AFC/M23, avec le soutien rwandais, contrôle une part significative de la production minière du Sud-Kivu, alimentant une économie de guerre transfrontalière.

La stigmatisation des populations hutu

Un point particulièrement inquiétant dans le discours rwandais est la confusion entretenue entre FDLR, milices locales, FARDC et populations hutu. Cette confusion alimente la stigmatisation et les cycles de violences contre les civils.

Les opérations conjointes RDF–M23 ont ciblé des zones hutu avec des méthodes de terre brûlée, entraînant des déplacements massifs et des accusations d’exécutions collectives. La logique sécuritaire devient alors une logique de punition collective.

Un monde qui banalise la violation du droit international

L’aveu rwandais s’inscrit dans un contexte mondial préoccupant. Les ambitions territoriales revendiquées par Donald Trump sur le Groenland, ses déclarations sur le Panama, le Canada et les opérations récentes au Venezuela, ainsi que la guerre de Vladimir Poutine contre l’Ukraine, contribuent à normaliser le mépris des lois et conventions internationales.

Dans ce nouvel ordre mondial fragmenté, des dirigeants comme Paul Kagame peuvent être tentés de suivre cette logique du fait accompli : si les grandes puissances redessinent les frontières ou menacent de le faire, pourquoi un État africain ne pourrait-il pas assumer ouvertement une politique de projection militaire en RDC sous couvert de sécurité nationale ?

Le jeu ambigu de l’administration Trump

Malgré les discours officiels sur la paix et la stabilité, le rôle de l’administration Trump dans le dossier RDC–Rwanda reste difficile à cerner. Les Accords de Washington ont été présentés comme une avancée historique, mais leur mise en œuvre reste fragile et largement dépendante de la volonté politique des parties.

L’attitude du Rwanda, qui agit en toute impunité tout en remerciant Washington pour son leadership, suggère que Kigali teste les limites de la tolérance américaine.

Dans sa déclaration, l’ambassadrice remercie abondamment le président Trump, le secrétaire Rubio et d’autres responsables américains pour leur engagement dans le processus de paix.  Mais cet éloge contraste avec la réalité : une coordination militaire avec un groupe rebelle et une présence transfrontalière qui violent l’esprit même des accords.

Transparence ou normalisation de l’ingérence ?

En affirmant vouloir « bâtir la confiance par la transparence », Kigali tente de transformer une violation flagrante du droit international en geste diplomatique vertueux. Pourtant, la coordination militaire avec un groupe rebelle sur le territoire d’un État souverain viole la Charte des Nations unies, l’Acte constitutif de l’Union africaine et les principes de non-ingérence.

Si aucune conséquence n’est imposée, cet aveu risque de créer un précédent dangereux, où l’ingérence armée devient une politique assumée et tolérée.

Un test pour l’ordre international

La déclaration de Mathilde Mukantabana n’est pas un simple document diplomatique. C’est un test grandeur nature pour l’ordre international fondé sur des règles. Si le Rwanda n’est pas tenu responsable, cela signifiera que le droit international est désormais optionnel, surtout pour les alliés stratégiques.

Cet aveu confirme ce que les Nations unies, les ONG et les chercheurs documentent depuis des années : le M23 est une extension stratégique de la politique militaire rwandaise.

La question n’est plus de savoir si Kigali est impliqué, mais jusqu’où cette implication va et combien de temps la communauté internationale continuera à tolérer une guerre par procuration justifiée par un discours sécuritaire sans limites.