Rwanda – Des séquelles irréversibles : Emmanuel Ndagijimana, rescapé de la torture en prison, réclame justice et réparation

Par Ben Barugahare

À l’occasion de la Journée internationale pour les victimes de la torture, le témoignage d’Emmanuel Ndagijimana rappelle la persistance de pratiques inhumaines dans certaines prisons rwandaises, malgré les engagements de l’État contre la torture.

Aujourd’hui âgé de 38 ans, Emmanuel Ndagijimana garde des cicatrices visibles et invisibles des tortures qu’il affirme avoir subies en 2020 dans la prison de Rubavu, située à Nyakiriba, dans l’ouest du Rwanda. Arrêté pour avoir, selon les autorités, acheté des objets volés, il a été transféré à la prison de Rubavu après un passage à la station de police locale. C’est là qu’a commencé son calvaire.

Selon son témoignage, la direction de la prison l’a impliqué dans une affaire de tentative d’évasion liée à deux codétenus arrêtés quelques semaines plus tôt. Il raconte avoir été interrogé, puis torturé dans ce qu’il décrit comme une cuve métallique remplie d’eau, surnommée « Yorudani », destinée à humidifier le corps avant les coups, afin de les rendre plus douloureux. « Ils m’ont trempé dedans, puis m’ont roué de coups à l’aide de câbles électriques. Quand le directeur en a eu assez, il a ordonné à d’autres détenus de me battre à sa place », affirme-t-il.

Parmi les méthodes décrites, Ndagijimana évoque également la technique de la « chaise » et celle du « gutendeka », où quatre hommes soulèvent la victime pendant que deux autres la frappent simultanément de chaque côté avec des bâtons, sans possibilité de se défendre. Ces sévices lui ont laissé un handicap évalué à 65 % et des troubles psychologiques graves, non traités faute de moyens.

Son tortionnaire présumé, Augustin Uwayezu, alors responsable de la prison de Rubavu, a depuis été condamné à huit ans de prison pour actes de torture. Plusieurs autres gardiens ont été poursuivis et jugés. Une avancée judiciaire que Ndagijimana reconnaît, sans pour autant s’en satisfaire. « Je remercie les autorités d’avoir sanctionné ceux qui nous ont torturés, mais pour moi, ce n’est pas suffisant. J’ai perdu ma capacité de travail, je ne peux plus subvenir aux besoins de ma famille. Il faut aussi des réparations. »

Le cas de Ndagijimana n’est pas isolé. D’autres prisonniers ont perdu la vie à la suite de violences similaires. Le docteur Théoneste Niyitegeka, lui-même ancien détenu, a fondé l’organisation Stop Torture Now pour dénoncer ces abus. « En prison, on vous bat, on vous humilie. Parfois, vous en ressortez avec des handicaps permanents, parfois vous n’en ressortez pas du tout », explique-t-il. Il appelle à une réforme profonde du système pénitentiaire rwandais : « Il faut que les détenus puissent déposer plainte sans dépendre du directeur de la prison, qui est souvent lui-même l’auteur ou le complice des actes de torture. »

Les autorités pénitentiaires nient systématiquement l’existence de tels traitements. En 2023, un porte-parole du service des prisons a déclaré à la presse que les cas de torture étaient isolés et commis à titre personnel, non sur instruction. L’administration affirme respecter les engagements pris dans le cadre de la Convention des Nations Unies contre la torture, que le Rwanda a ratifiée en 2015.

Pourtant, les témoignages s’accumulent. Le Dr Niyitegeka dénonce aussi l’utilisation abusive de l’isolement prolongé : « J’ai passé un an entier seul dans une cellule, sans voir personne d’autre que des rats et des insectes. C’est une torture psychologique qui détruit lentement. »

Alors que le Rwanda affirme promouvoir le respect des droits humains en prison, les récits de survivants comme Ndagijimana jettent une ombre sur ces déclarations officielles. Aujourd’hui, il demande non seulement réparation, mais surtout que ces pratiques cessent. « Ce que j’ai vécu, personne ne devrait le vivre. Aller en prison ne devrait pas signifier être condamné à la torture. »

La Commission nationale des droits de la personne, qui supervise la mise en œuvre du mécanisme national de prévention de la torture, est appelée à renforcer ses contrôles et à garantir un accès indépendant à tous les lieux de détention. Mais pour des victimes comme Emmanuel Ndagijimana, chaque jour sans soins est un jour de plus à subir les conséquences d’une violence d’État encore impunie dans sa totalité.