Après la Conférence de Kigali, la Francophonie sort affaiblie et le Rwanda renforcé

Par Marc Matabaro

La Conférence ministérielle de la Francophonie, qui s’est clôturée hier à Kigali, laisse un constat dérangeant : l’organisation n’a pris aucune position publique sur la détention de Victoire Ingabire Umuhoza ni sur la fermeture politique qui caractérise aujourd’hui le Rwanda.

En offrant au régime rwandais une scène diplomatique de premier plan, sans conditions ni rappel ferme à ses principes, la Francophonie a donné l’image d’une institution hésitante, plus soucieuse de ménager un partenaire que de défendre ses valeurs.

Une conférence largement mise en scène

Pendant trois jours, Kigali a soigné son image. Logistique irréprochable, discours calibrés, modernité affichée : tout a été pensé pour convaincre les délégations étrangères d’être venues dans un pays “modèle”.

Mais derrière cette mise en scène, aucune avancée politique n’a été enregistrée.

Aucune mesure d’apaisement.

Aucun geste en direction de l’opposition.

Aucun engagement concernant les droits humains.

Le gouvernement rwandais a repris la main sur le récit, reléguant au second plan les réalités que vivent les opposants, journalistes, blogueurs ou activistes.

Victoire Ingabire : la grande absente, pourtant au centre des enjeux

Alors que les ministres défilaient au Centre de Convention de Kigali, Victoire Ingabire Umuhoza restait derrière les barreaux.

Ni mention, ni interrogation publique, ni exigence minimale de la part des représentants francophones.

Cette absence volontaire contraste avec les principes mis en avant dans l’« Appel de Kigali », où l’OIF réaffirme l’égalité, la participation citoyenne et les droits des femmes. Une femme politique pacifiste, figure de ces mêmes combats, continue pourtant de subir une détention dénoncée comme arbitraire.

À la veille de la conférence, le PS-Imberakuri publiait un communiqué qui, rétrospectivement, sonne comme une mise en garde ignorée.

Me Bernard Ntaganda y dénonçait une Francophonie transformée en « Franco-finie », expression assumée pour décrire une organisation devenue complaisante envers les régimes qui savent se rendre utiles sur la scène diplomatique.

Le parti rappelait aussi une réalité que beaucoup préfèrent éviter : au Rwanda, le français n’est plus une langue centrale, et les valeurs démocratiques que la Francophonie prétend défendre y sont ouvertement violées.

Le PS-Imberakuri appelait alors à la libération immédiate de Victoire Ingabire et à la fin des poursuites contre les prisonniers d’opinion. La conférence s’est pourtant terminée dans un silence qui valide, point par point, cette critique frontale.

L’OIF piégée par sa prudence

Le mutisme de la Francophonie met en lumière une hésitation chronique : faut-il défendre ses textes ou ménager ses membres les plus sensibles ?

Le choix semble désormais clair. Et il affaiblit l’organisation.

La prudence affichée à Kigali confirme ce que dénonçaient les opposants : l’OIF se montre ferme sur le papier, mais silencieuse lorsque les violations émanent d’un État influent ou stratégiquement utile.

Derrière la vitrine, un verrouillage inchangé

La conférence n’a pas modifié la réalité rwandaise.

Les arrestations arbitraires continuent.

Les disparitions inexpliquées inquiètent.

La presse indépendante reste réduite à presque rien.

Les procès politiques se succèdent.

Ce décalage entre la vitrine internationale et la vie politique quotidienne est devenu le cœur du système. Et la conférence n’a fait que le confirmer.

Les signataires de la lettre ouverte adressée à la Secrétaire générale de la Francophonie — partis politiques, associations, personnalités indépendantes — demandaient une prise de position claire.

Aucune n’a été formulée.

Kigali était l’occasion pour la Francophonie d’assumer sa mission.

Elle ne l’a pas saisie.

Le Rwanda sort renforcé, ayant obtenu une reconnaissance internationale sans devoir faire le moindre geste politique.

La Francophonie sort affaiblie, éclipsée par sa propre prudence.

Les défenseurs des droits humains, eux, voient se refermer une nouvelle porte.

Dans un climat où l’espace politique rwandais se resserre, le silence de l’OIF ne passe pas inaperçu. Il pèse sur sa crédibilité et laisse planer un doute sérieux : que reste-t-il réellement de la mission démocratique de la Francophonie ?