Le 29 janvier 2026, le ministre rwandais des Affaires étrangères et de la Coopération, Olivier Nduhungirehe, a réagi publiquement sur le réseau social X (anciennement Twitter) à une initiative du Parlement européen concernant Victoire Ingabire Umuhoza, figure emblématique de l’opposition rwandaise actuellement détenue.
Dans un message publié sur son compte personnel, utilisé de facto comme canal diplomatique officiel, il a déclaré:
« Je souhaite rappeler au Parlement européen qu’il peut avoir juridiction sur le Groenland, Aruba ou la Nouvelle-Calédonie, mais qu’il n’a AUCUNE (et n’en aura JAMAIS) sur la République du Rwanda, un pays qui a recouvré son indépendance de la colonisation européenne il y a plus de soixante ans. »
Il a ajouté:
« Le Rwanda n’acceptera jamais cette arrogance et cette ingérence continues de la part des députés européens, qui pensent être dotés de valeurs morales supérieures, au point de manquer de respect à la justice d’un pays africain. »
Très actif sur les réseaux sociaux, Nduhungirehe est souvent surnommé le porte-voix numérique du Rwanda, utilisant X comme tribune diplomatique pour répondre aux critiques internationales, souvent sur un ton offensif.
Une réaction déclenchée par le Parlement européen
Cette sortie intervient au lendemain d’une discussion tenue le 28 janvier 2026 au Parlement européen à Bruxelles, où la sous-commission des droits de l’homme a reçu Rémy Amahirwa, fils de Victoire Ingabire, dans le cadre du suivi d’une résolution adoptée en septembre 2024 demandant sa libération immédiate et inconditionnelle.
Le Parlement européen avait également appelé à la libération du journaliste Théoneste Nsengimana et d’anciens membres du parti d’opposition DALFA-Umurinzi, estimant que leurs poursuites avaient un caractère politique.
Chronologie d’un affrontement politique
L’affaire Ingabire s’inscrit dans une confrontation politique de longue durée avec le régime de Paul Kagame.
- Janvier 2010: Victoire Ingabire rentre volontairement au Rwanda après des années d’exil aux Pays-Bas afin de se présenter à l’élection présidentielle face à Paul Kagame.
- Avril 2010: elle est arrêtée et poursuivie pour des accusations liées au terrorisme et à l’idéologie génocidaire.
- 2012: elle est condamnée à huit ans de prison à l’issue d’un procès largement critiqué par les organisations internationales de défense des droits humains.
- 15 septembre 2018: alors qu’il lui restait plusieurs années de peine à purger, elle est libérée par grâce présidentielle accordée par Paul Kagame.
- Juin 2024: elle est de nouveau arrêtée, cette fois accusée de diriger une « organisation criminelle », une qualification que son fils décrit comme un simple recyclage d’anciennes accusations sous une nouvelle terminologie juridique.
Pressions européennes et riposte institutionnelle rwandaise
Le 11 septembre 2024, le Parlement européen adopte une résolution demandant la libération d’Ingabire Victoire, du journaliste Nsengimana et d’anciens membres de DALFA-Umurinzi.
Le 15 septembre 2024, le Parlement rwandais condamne cette résolution, la qualifiant d’atteinte à la souveraineté nationale.
Le 21 janvier 2026, le ministre rwandais de la Justice, Emmanuel Ugirashebuja, affirme devant le Conseil des droits de l’homme des Nations unies en Suisse que le système judiciaire rwandais fonctionne correctement et que le procès d’Ingabire sera conduit « en toute transparence ». Il rencontre également Rémy Amahirwa et lui assure que la justice rwandaise est indépendante et professionnelle.
Le témoignage de Rémy Amahirwa à Bruxelles
Le 28 janvier 2026, Rémy Amahirwa est invité au Parlement européen, où il décrit sa mère comme la figure la plus importante de l’opposition rwandaise, ciblée pour son engagement politique.
Il rappelle qu’après sa libération en 2018, elle est restée sous de lourdes restrictions, interdite de quitter le pays et surveillée en permanence.
Il affirme que la communication avec elle est extrêmement limitée, filtrée par les avocats et les visiteurs autorisés, et qu’elle est privée de droits fondamentaux, notamment le contact régulier avec sa famille et l’accès à des services religieux. Malgré cela, il assure qu’elle reste mentalement et spirituellement forte et déterminée à lutter pour l’État de droit et une véritable démocratie au Rwanda.
Aruba, Groenland et Nouvelle-Calédonie: une rhétorique postcoloniale calculée
En citant le Groenland, Aruba et la Nouvelle-Calédonie, Nduhungirehe a délibérément invoqué des territoires encore liés à des États européens par des relations postcoloniales. Aruba est un pays constitutif du Royaume des Pays-Bas, le Groenland dépend du Danemark et la Nouvelle-Calédonie de la France.
En opposant ces territoires au Rwanda, Kigali cherche à inscrire la critique européenne dans un registre néocolonial afin de délégitimer toute pression internationale sur la situation des droits humains.
Cette comparaison relève toutefois davantage de la rhétorique politique que du droit international. Les critiques du Parlement européen ne reposent pas sur une prétention de juridiction, mais sur des obligations universelles que le Rwanda a lui-même acceptées en ratifiant plusieurs conventions internationales sur les droits humains.
Un fossé entre propagande officielle et perception populaire
Alors que le gouvernement rwandais continue de présenter Victoire Ingabire comme une criminelle ou une menace pour la sécurité nationale, son fils décrit une réalité différente. Lors de visites récentes au Rwanda, il affirme avoir constaté un respect et une affection populaires: remerciements dans les commerces, gestes de soutien dans la rue, témoignages d’admiration dans des hôtels.
Ce contraste suggère que la figure d’Ingabire conserve une légitimité sociale importante, malgré la propagande d’État.
Diaspora mobilisée et nouvelle génération politisée
Depuis sa ré-arrestation en 2024, la diaspora rwandaise s’est mobilisée à Bruxelles, Genève et dans plusieurs capitales européennes. Manifestations, plaidoyers et campagnes de sensibilisation se multiplient.
Rémy Amahirwa lui-même affirme que cette situation l’a poussé à s’engager politiquement, refusant d’attendre une décennie pour revoir sa mère ou permettre à ses enfants de grandir sans elle.
La diplomatie sur les réseaux sociaux comme stratégie politique
La réaction de Nduhungirehe, publiée directement sur X, illustre la place centrale de la diplomatie numérique dans la stratégie de communication du régime. Les réseaux sociaux sont devenus un instrument clé pour façonner le narratif international, attaquer les critiques et projeter une image de souveraineté intransigeante.
En invoquant la souveraineté et l’héritage colonial, Kigali transforme un débat sur les droits humains en confrontation géopolitique, évitant de répondre aux questions essentielles: l’indépendance de la justice, la criminalisation de l’opposition et le pluralisme politique.
Un test pour la crédibilité de l’État de droit
L’affaire Ingabire dépasse largement le cadre d’un dossier judiciaire individuel. Elle constitue un test majeur pour la crédibilité du discours rwandais sur la démocratie, l’État de droit et la réconciliation nationale.
La judiciarisation de l’opposition, la restriction des libertés fondamentales et la riposte agressive aux critiques internationales suggèrent un système politique où la stabilité est maintenue par le contrôle, la communication stratégique et la peur, plutôt que par un pluralisme politique réel.

























































