Un nouveau cas de disparition alimente les inquiétudes autour du climat politique et judiciaire au Rwanda. Jean de Dieu Ihorahabona, connu pour son bras de fer judiciaire contre la Ville de Kigali dans le dossier controversé des expropriations de Kangondo et Kibiraro, est porté disparu depuis le 1er février, selon sa famille.
D’après les témoignages recueillis par ses proches, deux policiers en uniforme l’auraient fait descendre d’un véhicule de transport public alors qu’il revenait d’une visite à sa fille scolarisée dans le district de Rulindo, avant de l’embarquer dans une voiture civile. Depuis, aucune trace officielle de lui.
Son frère, Kalisa, affirme avoir immédiatement suspecté une arrestation déguisée. « Il était suivi depuis longtemps. Son téléphone ne s’éteignait jamais. Quand je n’ai plus pu le joindre, j’ai compris », a-t-il déclaré. La famille évoque une surveillance constante et des intimidations liées à son combat judiciaire contre les autorités municipales.
Sollicitée, la Police nationale rwandaise ainsi que le Rwanda Investigation Bureau n’ont pas répondu aux demandes d’explications. Le gouvernement rwandais a pourtant, à plusieurs reprises, affirmé ne pas recourir aux disparitions forcées et rejeter toute pratique d’enlèvement.
Jean de Dieu Ihorahabona était l’un des visages les plus visibles de la contestation contre les opérations d’expropriation menées dans les quartiers de Kangondo et Kibiraro, situés dans la zone huppée de Nyarutarama. Depuis 2017, ces opérations ont suscité de vives tensions. Les habitants dénonçaient des indemnisations jugées insuffisantes et des démolitions effectuées, selon eux, sous pression. Les autorités, de leur côté, soutiennent que les relocalisations ont été conduites dans le respect de la loi et dans l’intérêt de l’urbanisme.
Contrairement à d’autres familles relogées à Busanza, Ihorahabona avait refusé l’offre d’indemnisation et poursuivait la bataille devant les tribunaux. Son dossier était parvenu à un stade avancé, et selon son entourage, il devait prochainement saisir l’institution de l’Ombudsman pour dénoncer de présumées irrégularités dans l’attribution des terrains concernés. Des allégations que BBC n’a pas pu vérifier de manière indépendante.
Au-delà du cas individuel, cette disparition intervient dans un contexte où les critiques publiques contre les décisions de l’État restent rares et risquées. Les opposants ou contestataires engagés dans des litiges sensibles affirment régulièrement faire l’objet de pressions, de convocations répétées ou de menaces voilées. Kigali rejette systématiquement ces accusations, les qualifiant de tentatives de politisation.
La famille d’Ihorahabona indique avoir déposé plainte auprès du Rwanda Investigation Bureau. Selon Kalisa, plusieurs démarches ont été entreprises, y compris l’audition d’un témoin ayant affirmé avoir assisté à l’interpellation. Mais aucune information sur sa localisation n’a été communiquée.
L’affaire rappelle combien les conflits fonciers, dans un pays où la gestion de l’espace urbain est fortement centralisée, peuvent rapidement devenir des dossiers politiques. Kangondo et Kibiraro restent emblématiques d’une modernisation urbaine menée à marche forcée, où les voix dissidentes se retrouvent isolées face à un appareil d’État peu enclin à tolérer la contestation.
En l’absence de clarification officielle, la disparition de Jean de Dieu Ihorahabona nourrit les soupçons d’une détention non reconnue. Pour sa famille, il ne s’agit pas d’un simple malentendu administratif, mais d’un signal inquiétant adressé à ceux qui persistent à contester les décisions des autorités devant les tribunaux.

























































