La mort d’Aimable Karasira, annoncée par les autorités pénitentiaires rwandaises dans la matinée du jeudi 7 mai 2026, soulève une nouvelle vague d’interrogations et de colère autour de la situation des prisonniers politiques au Rwanda. Officiellement, selon le Service correctionnel du Rwanda, Karasira serait décédé dans un hôpital de Kigali après avoir absorbé une quantité excessive de médicaments liés à un traitement psychiatrique. Une version immédiatement accueillie avec scepticisme par de nombreux observateurs, militants des droits humains et opposants au régime de Paul Kagame.
Le plus troublant reste le contexte de cette disparition. Aimable Karasira devait être libéré le jour même après avoir purgé intégralement une peine de cinq ans de prison. Quelques heures avant sa sortie attendue du pénitencier de Mageragere à Kigali, il était transporté en urgence dans un hôpital où son décès sera finalement constaté. À ce stade, aucune enquête indépendante n’a été annoncée. Les autorités rwandaises affirment attendre un rapport médical, mais les zones d’ombre sont innombrables.
Karasira était devenu au fil des années l’une des voix les plus critiques du pouvoir rwandais. Ancien enseignant à l’Université du Rwanda, rappeur connu sous le nom de “Professor Nigga”, vidéaste et commentateur politique sur YouTube, il incarnait un profil atypique dans un pays où la dissidence publique est extrêmement risquée.
Son histoire personnelle avait profondément marqué ceux qui suivaient ses interventions. Né à Rwaniro dans le sud du Rwanda, il avait grandi à Kigali avant d’étudier au Lycée de Kigali puis à l’Université du Rwanda à Butare, aujourd’hui Huye. Très tôt, il s’était fait remarquer comme un étudiant brillant en informatique. Ceux qui l’ont connu sur la colline universitaire de Ruhande le décrivaient comme discret, solitaire parfois, mais intellectuellement redoutable. Passionné de karaté, détenteur d’une ceinture noire, il fréquentait davantage les salles d’entraînement que les cercles étudiants classiques.
Mais derrière cette image d’intellectuel réservé se cachait une profonde souffrance psychologique. Des années plus tard, durant son procès, ses troubles psychiques deviendront un élément central des débats judiciaires. Karasira lui-même expliquera que les traumatismes liés aux massacres de 1994 avaient détruit une partie de sa vie.
Contrairement au récit officiel imposé au Rwanda depuis des décennies, il affirmait publiquement que sa famille avait été victime de violences commises par plusieurs camps pendant la guerre et le génocide. Il racontait que des membres de sa famille avaient été tués par les Interahamwe, mais également que ses parents, son frère et sa petite sœur avaient été exécutés par des soldats de l’APR, l’ancienne branche armée du FPR aujourd’hui au pouvoir.
C’est précisément cette parole qui l’a progressivement transformé en cible politique.
Au Rwanda, évoquer les crimes des forces du FPR demeure un sujet pratiquement interdit. Le régime de Paul Kagame présente régulièrement ce type de discours comme du “négationnisme”, du “divisionnisme” ou une tentative de “réécriture de l’histoire du génocide”. Pour Karasira, au contraire, il s’agissait d’une revendication de mémoire et de justice.
Dans plusieurs interviews et vidéos publiées sur sa chaîne YouTube “Ukuri Mbona”, lancée à la fin de l’année 2013, il dénonçait ce qu’il appelait une “mémoire sélective” imposée aux Rwandais. Il répétait que les familles hutu ayant perdu leurs proches dans des massacres de représailles ne pouvaient ni parler librement ni commémorer leurs morts.
Son ton provocateur, parfois brutal, lui a rapidement attiré une large audience sur les réseaux sociaux. Ses chansons de rap et de reggae comme “Cishwaha”, “Carte Rouge” ou “Turi ku Rugendo” contenaient des critiques sociales et politiques rarement entendues dans la sphère culturelle rwandaise.
Cette visibilité grandissante allait devenir son “crime”.
En août 2020, l’Université du Rwanda le renvoie officiellement pour “mauvais comportement professionnel”. Beaucoup y verront une sanction politique déguisée. À cette période, ses vidéos étaient devenues virales dans le pays.
Le 31 mai 2021, il annonce publiquement avoir été convoqué par le Bureau rwandais d’investigation, le RIB. Il ne reviendra jamais chez lui. Quelques heures après cette convocation, il est arrêté.
Avant son interpellation, Karasira dénonçait déjà une campagne médiatique organisée contre lui. Il affirmait que certains médias proches du pouvoir préparaient l’opinion publique à son arrestation. “Ils commencent par vous exposer publiquement, puis ensuite ils font ce qu’ils veulent de vous”, avait-il déclaré.
Le timing de son arrestation reste particulièrement troublant. Moins de quarante-huit heures auparavant, il avait accordé une interview dans laquelle il racontait une nouvelle fois comment des membres du FPR avaient tué sa famille en 1994.
Par la suite, le RIB annonce qu’il est poursuivi pour “négation du génocide contre les Tutsi”, “incitation à la division” et “diffusion de fausses informations”.
Durant ses premières comparutions judiciaires, Karasira décrit des conditions de détention extrêmement dures. Il affirme être battu, humilié, privé de soins corrects et soumis à des actes de torture psychologique.
Le 30 mai 2022, exactement un an après le début de son emprisonnement, il apparaît devant la justice dans un état jugé inquiétant par plusieurs observateurs.
“Je purge une peine dont je ne comprends pas le motif. Je n’ai commis aucun crime, je suis innocent”, déclare-t-il devant la cour.
Il affirme alors avoir été torturé “comme dans les films”, avoir reçu de la nourriture avariée et avoir subi des violences physiques répétées.
Dans une déclaration qui marquera durablement les esprits, il ajoute : “Si vous avez entendu ce qu’Hitler a fait aux Juifs ou ce qu’Israël fait aux Palestiniens, c’est ce qu’ils sont en train de nous faire subir.”
Karasira va encore plus loin. Il affirme que sa survie ne serait due qu’à la tenue imminente du Commonwealth Heads of Government Meeting 2022 à Kigali.
“Ils nous ont dit qu’aussitôt la CHOGM terminée, ils vont nous tuer”, déclare-t-il devant la justice.
Ces propos provoquent un immense malaise, mais aucune enquête indépendante ne sera ouverte sur ses accusations.
Au fil des années, son état psychologique devient un sujet majeur de la procédure judiciaire. Lui-même explique que sa détention aggrave des traumatismes anciens et des troubles mentaux déjà existants.
En 2023, un rapport psychiatrique ordonné par la justice confirme qu’il souffre effectivement de troubles psychiques, tout en estimant qu’il reste apte à être jugé.
Pendant ce temps, ses biens personnels sont saisis. Selon ses propres déclarations, plus de cent millions de francs rwandais, en dollars et en euros, sont gelés par les autorités. Il affirmait ne plus pouvoir accéder à ses ressources financières pour assurer correctement sa défense.
Après des années de procès, de reports et de détention, un tournant inattendu intervient en 2025. Alors qu’il avait toujours nié les accusations portées contre lui, Karasira finit par demander pardon devant le tribunal.
“Je demande pardon à toute personne qui aurait été blessée par mes paroles”, déclare-t-il.
Pour de nombreux observateurs, cette scène ressemblait davantage à une capitulation psychologique qu’à un réel aveu. Beaucoup ont estimé qu’après plusieurs années d’emprisonnement, d’isolement et de pressions, Karasira cherchait simplement à sortir vivant de prison.
Quelques semaines plus tard, il est condamné à cinq ans de prison, une peine déjà presque entièrement purgée. Sa libération semblait alors acquise.
Mais cette libération n’aura jamais lieu.
Mercredi matin, plusieurs médias rwandais annoncent qu’Aimable Karasira doit quitter la prison de Mageragere dans la journée. Les heures passent pourtant sans aucune apparition publique.
Dans la soirée, des informations commencent à circuler sur son transfert vers une clinique interne de la prison puis vers l’hôpital de Nyarugenge.
Quelques heures plus tard, le Service correctionnel rwandais publie un communiqué annonçant sa mort.
Selon les autorités, il aurait absorbé une dose excessive de médicaments prescrits dans le cadre de son traitement psychiatrique.
Cette version officielle rappelle immédiatement d’autres morts controversées de personnalités critiques du régime rwandais.
En février 2020, Kizito Mihigo, célèbre chanteur gospel devenu critique du pouvoir, avait été retrouvé mort dans une cellule de police. Les autorités avaient parlé d’un suicide. Sa famille et plusieurs organisations internationales avaient contesté cette version.
En septembre 2021, le rappeur Jay Polly meurt lui aussi en détention. Officiellement, il serait décédé après avoir consommé une substance toxique.
Aujourd’hui, le décès de Karasira vient renforcer une longue liste d’affaires obscures entourant des opposants, journalistes, artistes ou critiques du pouvoir rwandais.
Depuis des années, des organisations internationales accusent le régime rwandais d’étouffer systématiquement toute voix dissidente. Arrestations arbitraires, disparitions, intimidations, assassinats inexpliqués et procès politiques sont régulièrement dénoncés par les ONG de défense des droits humains.
Le pouvoir rwandais, lui, rejette catégoriquement ces accusations et affirme défendre l’unité nationale contre les idéologies génocidaires.
Mais l’affaire Karasira risque de laisser une trace particulièrement profonde.
Parce qu’elle touche à l’un des sujets les plus sensibles du Rwanda contemporain : la mémoire de 1994 et le monopole du récit historique imposé par le FPR.
Karasira répétait souvent qu’il ne niait pas le génocide contre les Tutsi, mais qu’il refusait qu’une partie des victimes rwandaises soit condamnée au silence. Cette position lui aura coûté sa carrière, sa liberté et désormais probablement sa vie.
Dans sa dernière grande interview publiée avant son arrestation, le 30 mai 2021, il avait lancé cette phrase glaçante :
“Je n’ai aucune confiance. Je m’attends toujours à ce que les gens qui ont tué mon père, ont tué ma mère, ont tué mes petits frères et sœurs vont aussi me tuer.”
Moins de quarante-huit heures plus tard, il était arrêté.
Cinq ans plus tard, il meurt le jour exact où il devait retrouver la liberté.
Aujourd’hui encore, de nombreuses questions restent sans réponse. Pourquoi Karasira n’a-t-il pas été libéré dès le matin comme prévu ? Que s’est-il exactement passé dans sa cellule avant son transfert ? Qui lui a administré les médicaments ? Était-il sous surveillance médicale ? Pourquoi aucune structure indépendante n’a-t-elle été autorisée à enquêter immédiatement ?
Pour beaucoup de Rwandais, surtout dans l’opposition ou la diaspora, la mort de Karasira ne ressemble pas à un simple suicide. Elle apparaît comme le symbole d’un système politique où la peur, le silence et la répression continuent de régner derrière l’image internationale d’un Rwanda moderne et stable soigneusement promue par le pouvoir de Kigali.
Et désormais, le nom d’Aimable Karasira rejoint celui de Kizito Mihigo parmi les figures dont la disparition continuera longtemps de hanter la mémoire politique du Rwanda contemporain.
L’Auteur



























































