La défaite des Tories vue de Kigali

Le leader du Parti travailliste, actuellement au pouvoir, a déclaré qu’il mettrait fin à ce qu’il appelle « une simple posture » dans le plan de transfert des migrants vers le Rwanda, un accord négocié par le gouvernement conservateur britannique. Lors de la campagne électorale, les travaillistes avaient promis d’annuler cet accord, qui avait déjà coûté environ 310 millions de livres sterling, et de proposer une meilleure solution pour gérer l’immigration illégale.

Dans sa première conférence de presse en tant que Premier ministre, Sir Keir Starmer a annoncé aux journalistes : « L’accord avec le Rwanda est mort et enterré avant même qu’il ne commence. » Il a critiqué l’accord, affirmant qu’il n’a jamais été une solution durable pour résoudre le problème des demandeurs d’asile, car il n’aurait concerné qu’une infime partie des migrants entrant illégalement au Royaume-Uni.

Les conséquences de l’annulation de ce plan, notamment le coût pour les contribuables britanniques, restent incertaines. Il reste également à déterminer le sort des 52 000 migrants qui attendaient d’être transférés dans le cadre de cet accord.

L’accord entre le Royaume-Uni et le Rwanda pour envoyer des migrants a été un sujet de controverses pendant les derniers jours du gouvernement dirigé par Rishi Sunak. Ce dernier, récemment battu aux élections, avait fait de ce plan sa priorité dès son arrivée au poste de Premier ministre, affirmant qu’il résoudrait le problème des migrants traversant la Manche en petits bateaux.

Bien que l’accord ait été annoncé deux ans plus tôt par l’ancien Premier ministre Boris Johnson, il avait été constamment bloqué par des procédures judiciaires, empêchant tout départ de migrants. Ce plan avait également suscité de nombreux débats au Parlement, provoquant des rébellions parmi les députés conservateurs.

Au 26 juin 2024, 13 195 personnes avaient déjà atteint le Royaume-Uni en petits bateaux cette année, un nombre supérieur à celui enregistré à la même période au cours des quatre années précédentes. Depuis 2018, près de 120 000 personnes ont pénétré au Royaume-Uni par cette voie.

Keir Starmer a déclaré : « Regardez les chiffres actuels pour les six premiers mois de cette année, nous n’avons jamais atteint de tels niveaux auparavant. C’est le problème auquel nous faisons face. » Il a ajouté : « Il est difficile de revenir en arrière, et je ne suis pas prêt à poursuivre un plan inutile qui ne résoudra pas le problème de manière définitive. »

Le nouveau gouvernement a également placé la question de l’immigration parmi ses priorités. Le Parti travailliste prévoit de réduire le nombre de traversées de la Manche en augmentant les effectifs des enquêteurs et en utilisant les ressources de la lutte contre le terrorisme pour démanteler les réseaux criminels de passeurs. Cependant, les détails de ce plan n’ont pas encore été entièrement dévoilés.

Au début de cette année, le président rwandais Paul Kagame avait affirmé que si le plan n’était pas mis en œuvre, les fonds versés par les contribuables britanniques seraient remboursés. Cette déclaration a rapidement été contredite par la porte-parole du gouvernement rwandais, Yolande Makolo, qui a précisé que ces fonds avaient déjà été investis dans les infrastructures nécessaires à l’accueil des migrants et que le remboursement ne faisait pas partie de l’accord.

Le président Kagame et les hauts responsables rwandais n’ont pas encore commenté les conséquences de l’annulation de l’accord sur l’accueil des migrants.

La défaite des conservateurs était attendue au Rwanda, et les partisans du gouvernement rwandais ainsi que les défenseurs du plan de transfert des migrants n’ont pas beaucoup réagi à la défaite du Parti conservateur. En effet, la plupart d’entre eux, membres du parti au pouvoir, le FPR, sont occupés à faire campagne pour le président Paul Kagame, au pouvoir depuis 30 ans, dont l’élection est prévue le 15 juillet 2024. On s’attend à ce qu’il obtienne plus de 90% des voix, et des efforts considérables sont déployés pour mobiliser massivement la population, parfois de manière coercitive, afin de démontrer sa popularité, notamment à l’étranger.

Même si les partisans du gouvernement rwandais n’ont pas exprimé publiquement leur soulagement face à la défaite de Rishi Sunak et des conservateurs, les analystes estiment qu’ils se réjouissent discrètement. En effet, ce plan de transfert des migrants avait apporté des avantages financiers et attiré l’attention internationale sur le Rwanda, notamment concernant les droits de l’homme. Si les migrants avaient été accueillis au Rwanda, le gouvernement rwandais aurait été sous pression constante, avec un contrôle régulier limitant la répression des journalistes indépendants, des opposants politiques et des militants des droits de l’homme. De plus, il n’était pas certain que la cohabitation entre les migrants venus du Royaume-Uni et la population locale se passe bien.

Ignatius R. Kabagambe, ancien haut fonctionnel de l’office du porte-parole du gouvernement rwandais et actuellement responsable des relations publiques à l’Université du Rwanda, a publié une déclaration sur le réseau social X, dans laquelle il questionne l’enthousiasme des détracteurs du plan de transfert des migrants. Kabagambe souligne que l’arrêt du plan ne bénéficie en réalité à personne de manière tangible et que les célébrations des opposants ne font que montrer leur désespoir. Il rappelle également que le véritable impact de l’annulation de l’accord se fera sentir à Londres et non à Kigali, et que les relations de coopération entre le Royaume-Uni et le Rwanda continueront indépendamment du sort de ce plan.