Dans son étude intitulée « Les conflits dans l’est de la République démocratique du Congo : voisins cupides, groupes armés et prédation minière », publiée en mars 2025 aux Éditions de la Fondation Jean-Jaurès, Pierre Jacquemot, diplomate et universitaire expérimenté, ancien ambassadeur de France au Kenya, au Ghana et en République démocratique du Congo (RDC), président d’honneur du Groupe initiatives, membre actif de la rédaction d’Afrique contemporaine et de l’Académie des sciences d’outre-mer, propose une analyse approfondie des conflits liés à l’exploitation minière dans l’Est de la RDC.
Depuis les années 1990, la région orientale de la RDC, notamment les provinces du Nord-Kivu, Sud-Kivu et de l’Ituri, est plongée dans une violence extrême. Jacquemot met en évidence que cette violence est profondément enracinée dans la richesse minérale exceptionnelle de cette région. Il utilise les termes « extractivisme mortifère » pour illustrer comment ces ressources minières, pourtant stratégiques pour le développement économique, deviennent paradoxalement une malédiction pour les populations locales. Les ressources concernées comprennent principalement l’or, mais aussi les minerais dits « 3T » : le coltan (tantale), la cassitérite (étain) et le tungstène, essentiels dans les industries technologiques modernes.
L’exploitation artisanale domine largement la production de ces ressources. Cependant, elle est caractérisée par une extrême précarité, une informalité généralisée et des conditions de travail dangereuses. Les mineurs travaillent souvent sans permis, sans contrats formels et sans aucune protection médicale, exposés quotidiennement aux risques d’accidents et à diverses formes de violences. Les coopératives censées structurer l’exploitation minière artisanale ont, selon Jacquemot, exacerbé les conflits communautaires au lieu de les atténuer. Contrôlées souvent par des élites politiques ou des autorités coutumières influentes, ces coopératives accentuent les rivalités ethniques et sociales locales.
Le rôle central des minerais dans les conflits est détaillé à travers leur importance économique et stratégique. Jacquemot souligne que la majorité de l’or extrait artisanalement (environ 98%) sort frauduleusement du pays, privant ainsi l’État congolais d’importantes recettes fiscales. Les minerais stratégiques, notamment le coltan, essentiel pour l’industrie électronique mondiale, sont particulièrement convoités. Le coltan est principalement exploité dans un corridor minier qui traverse l’Est congolais sur environ 700 kilomètres. L’exploitation artisanale constitue la majorité de la production. Des mines comme celles de Manono, Kisengo et Bibatama produisent des quantités significatives, souvent sous contrôle de groupes armés.
La violence est entretenue par ces groupes armés très diversifiés et nombreux. Estimés à plus de 120 groupes différents selon les sources les plus fiables, ces groupes utilisent une violence systématique pour maintenir leur contrôle sur les sites miniers. Ils prélèvent des taxes illégales à toutes les étapes de la production et de l’exportation, créant ainsi une économie informelle mafieuse qui finance leur survie et la perpétuation du conflit. Même l’armée nationale (FARDC) participe activement à ces pratiques, malgré les interdictions officielles de présence sur les sites miniers.
Jacquemot analyse particulièrement le cas de la milice M23, réapparue en novembre 2021 avec un soutien direct du Rwanda. Cette milice a renforcé considérablement le contrôle rwandais sur les ressources minières congolaises en capturant les villes stratégiques de Goma et Bukavu début 2025. Sous le contrôle du M23, des milliers de tonnes de minerais sont illégalement exportées vers Kigali, où elles sont blanchies avant d’être revendues à l’international comme ressources rwandaises. Ce processus prive systématiquement la RDC de revenus critiques pour son développement économique et social.
Le trafic illicite des minerais est facilité par deux corridors principaux : le corridor nord via l’Ouganda et le corridor central via le Rwanda, qui permettent l’acheminement vers les ports de Mombasa et Dar es Salam. Ces minerais finissent ensuite sur les marchés internationaux en Europe, aux Émirats arabes unis et en Asie, particulièrement en Malaisie et en Chine. Jacquemot décrit ces filières comme extrêmement structurées et efficaces, impliquant des négociants locaux, des intermédiaires internationaux et des comptoirs commerciaux bien établis. Le Burundi joue également un rôle notable, en raison de ses contrôles douaniers laxistes et de ses faibles taxes à l’exportation, facilitant particulièrement le trafic d’or.
Ce modèle économique prédateur génère une violence structurelle continue, alimentée par la cupidité individuelle et collective et marquée par de fréquentes confrontations entre groupes armés pour le contrôle des territoires miniers. Chaque groupe cherche à maintenir ou étendre son territoire d’influence, entraînant des affrontements réguliers et violents.
Face à ces problématiques complexes, les tentatives internationales visant à « moraliser » les filières d’approvisionnement en minerais, telles que la certification des minerais « sans conflit », montrent des résultats mitigés. Jacquemot note que ces initiatives se heurtent à de nombreux obstacles pratiques sur le terrain, notamment en raison de la faiblesse des institutions étatiques, de la corruption généralisée, de la multiplicité d’acteurs locaux aux intérêts divergents et de la persistance de réseaux puissants de contrebande.
En conclusion, Jacquemot plaide pour une solution systémique et globale, soulignant la nécessité d’une action coordonnée sur plusieurs axes : la démilitarisation effective des zones minières, la réinsertion durable des combattants démobilisés, la promotion d’une gouvernance locale transparente et responsable, et la mise en place de contrôles internationaux rigoureux sur les filières commerciales.
Selon Pierre Jacquemot, les minerais de l’Est congolais, s’ils représentent potentiellement une richesse économique exceptionnelle pour la RDC, demeurent malheureusement dans le contexte actuel la source de conflits interminables et de souffrances humaines importantes. Pour sortir durablement de cette crise, il appelle à une approche intégrée, fondée sur la responsabilisation de tous les acteurs locaux, nationaux et internationaux impliqués dans l’exploitation et le commerce des ressources minières.






















































