Kagame attaque Tshisekedi sur son passé

Par Marc Matabaro

Paul Kagame, président du Rwanda depuis près de trente ans, a récemment intensifié ses attaques contre son homologue congolais Félix Tshisekedi. Dans une interview accordée à l’influenceur Mario Nawfal, Kagame a ouvertement remis en question la légitimité et la compétence de Tshisekedi à diriger la République Démocratique du Congo. Cette déclaration, qui s’inscrit dans un contexte de tensions croissantes entre Kigali et Kinshasa, illustre une fois de plus la stratégie bien connue de Kagame : détourner l’attention de son propre rôle dans l’instabilité de l’Est de la RDC et discréditer les dirigeants congolais qui refusent de se plier aux exigences de son régime.

Paul Kagame dirige le Rwanda d’une main de fer depuis 1994, après avoir pris le pouvoir à la suite du génocide. Son règne est marqué par des élections où il obtient systématiquement plus de 90% des voix, un score qui s’explique par la répression brutale de toute opposition politique. Les figures de l’opposition, comme Victoire Ingabire ou Diane Rwigara, ont été soit emprisonnées, soit poussées à l’exil, assurant ainsi à Kagame une mainmise totale sur le pouvoir. Celui qui juge aujourd’hui le passé de Félix Tshisekedi n’a pourtant lui-même aucun parcours exemplaire. Avant de devenir le maître absolu du Rwanda, Kagame a grandi dans les rues de Kampala en Ouganda dans les années 1970. Issu d’une famille de réfugiés rwandais, il a été impliqué très jeune dans des activités criminelles et a rejoint les rangs des guérillas armées avant de se hisser à la tête du Front Patriotique Rwandais (FPR). Cette ascension, bâtie sur la violence et la guerre, contraste avec les critiques qu’il adresse aujourd’hui à Tshisekedi.

Dans son entretien avec Nawfal, Kagame s’est moqué du passé de Tshisekedi en affirmant qu’il n’était pas digne de diriger la RDC. Il a notamment raconté une anecdote selon laquelle un employeur italien de l’époque où Tshisekedi vivait en Belgique aurait été choqué d’apprendre que son ancien employé, incapable selon lui de livrer correctement des pizzas, était devenu président du Congo. Cette tentative de ridiculisation est révélatrice du mépris avec lequel Kagame traite les dirigeants congolais. Mais elle est aussi empreinte d’une profonde hypocrisie. Kagame, qui a grandi dans les rues de Kampala avant de rejoindre les rangs de la rébellion armée, est-il bien placé pour juger le passé de Tshisekedi ? Lui-même n’a jamais été élu dans un scrutin véritablement libre et démocratique. Son régime repose sur la peur, la répression et la propagande, tandis qu’il utilise les ressources du Rwanda pour enrichir une élite restreinte et financer des opérations militaires clandestines en RDC.

Les critiques de Kagame à l’encontre de Tshisekedi ne sont pas nouvelles. Depuis des années, il s’emploie à décrédibiliser les dirigeants congolais pour justifier l’ingérence rwandaise en RDC. Cette stratégie vise à détourner l’attention du soutien actif de Kigali aux rebelles du M23, un groupe armé responsable d’atrocités dans l’Est du Congo. Plusieurs rapports des Nations Unies ont documenté le rôle de l’armée rwandaise dans la formation et l’armement du M23, mais Kagame continue de nier toute implication, tout en accusant Kinshasa d’être responsable du conflit. Son discours repose sur une manipulation habile : présenter les Tutsis congolais comme des victimes d’un régime génocidaire pour légitimer l’intervention de Kigali sous prétexte de protection. Cette rhétorique a été utilisée à plusieurs reprises par Kagame pour justifier les incursions rwandaises en RDC, permettant ainsi à son régime de piller les ressources naturelles congolaises en toute impunité.

Dans son interview avec Nawfal, Kagame a également accusé Tshisekedi d’être porteur d’une idéologie génocidaire. Ce genre d’accusation, fréquemment utilisé par le président rwandais, est une manière de diaboliser son adversaire et de légitimer ses propres actions. Or, ce n’est pas la première fois que Kagame utilise cette stratégie contre un dirigeant congolais. Déjà sous les présidences de Laurent-Désiré Kabila et de Joseph Kabila, il avait employé des accusations similaires pour justifier ses interventions militaires en RDC. En réalité, la situation dans l’Est de la RDC est directement liée aux ambitions expansionnistes de Kigali. Le Rwanda, sous Kagame, cherche à contrôler cette région riche en minerais stratégiques, essentiels à son économie. L’or, le coltan et d’autres ressources précieuses sont régulièrement exportés du Rwanda, alors que ce pays ne dispose pas de gisements miniers significatifs. Des enquêtes indépendantes ont démontré que ces minerais proviennent en grande partie du Congo voisin, où des groupes armés liés à Kigali les exploitent dans des conditions souvent illégales.

La sortie médiatique de Kagame s’inscrit dans une campagne plus large visant à influencer l’opinion publique internationale. Face à l’isolement croissant du Rwanda, notamment après les sanctions imposées par des pays comme les États-Unis, le Canada, l’Allemagne et le Royaume-Uni, Kigali cherche à redorer son image à travers des influenceurs et des médias complaisants. Mario Nawfal, qui a obtenu une interview exclusive avec Kagame, fait partie de ces figures médiatiques que Kigali tente d’utiliser pour contourner les médias traditionnels et diffuser son propre récit. Cette stratégie n’est pas nouvelle : le Rwanda investit depuis des années dans des campagnes de communication sophistiquées pour masquer son rôle dans les conflits régionaux et promouvoir son image de « miracle économique » africain. Pourtant, derrière cette façade, le pays est fortement endetté et dépend largement de l’aide internationale pour financer son budget. Loin d’être l’exemple de réussite qu’il prétend être, le Rwanda sous Kagame survit en grande partie grâce au pillage des ressources congolaises et à une répression interne féroce.

En attaquant Tshisekedi de manière aussi virulente, Kagame espère détourner l’attention des véritables enjeux. Il sait que la pression internationale s’intensifie et que les preuves de son implication dans le conflit congolais s’accumulent. Sa stratégie est donc claire : discréditer son adversaire, manipuler les faits et présenter le Rwanda comme une victime plutôt qu’un agresseur. Mais cette fois-ci, la communauté internationale semble moins encline à accepter son discours sans critique. Alors que de plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer le rôle de Kigali dans l’instabilité régionale, il devient de plus en plus difficile pour Kagame de masquer la réalité de son régime : celui d’un dictateur qui, après trente ans au pouvoir, continue d’imposer sa volonté par la force et la manipulation.