KIGALI, 4 juillet 2025 — Devant un parterre de journalistes rassemblés à l’occasion du 31e anniversaire de la prise de pouvoir par le Front patriotique rwandais (FPR), le président Paul Kagame s’est exprimé pour la première fois depuis plusieurs semaines, après une absence prolongée qui avait suscité de nombreuses spéculations sur son état de santé. L’essentiel de son discours a porté sur l’accord de paix signé récemment à Washington entre le Rwanda et la République démocratique du Congo (RDC), avec la médiation des États-Unis.
Kagame a affirmé que son gouvernement était prêt à respecter les engagements pris dans le cadre de cet accord. Toutefois, il a posé des conditions claires : certaines obligations rwandaises ne seront mises en œuvre que si la partie congolaise tient ses promesses. « Nous ferons ce que nous avons accepté de faire, mais certaines choses dépendent de ce que les autres doivent faire. S’ils ne respectent pas leur part, cela aura des conséquences sur la nôtre », a-t-il déclaré.
Ce propos fait écho aux exigences du Rwanda concernant la neutralisation du groupe armé FDLR (Forces démocratiques de libération du Rwanda), basé en RDC et historiquement hostile au régime de Kigali. Alors que la ministre congolaise des Affaires étrangères, Thérèse Kayikwamba Wagner, déclarait un jour plus tôt que Kinshasa prévoyait de sensibiliser les membres rwandais du FDLR à un retour volontaire au Rwanda — avec réintégration via les structures de démobilisation rwandaises — Kagame n’a pas directement réagi à cette initiative, préférant souligner que le problème restait entier tant que les FDLR n’étaient pas « éliminés ».
Le président rwandais a également répondu aux critiques formulées à l’encontre de l’accord, accusé par certains d’être au service des intérêts économiques américains. Il a défendu l’implication de l’administration Trump, estimant que l’ancien président avait au moins pris au sérieux les conflits dans les Grands Lacs, contrairement à d’autres puissances davantage préoccupées par le Moyen-Orient ou la guerre en Ukraine. « Ces accords ne concernent pas seulement l’économie. Ils portent aussi sur la sécurité et la politique. Et tout cela va de pair », a-t-il insisté.
En revanche, Kagame a soigneusement évité toute réponse directe aux accusations relayées par Massad Boulos, conseiller spécial de Donald Trump pour l’Afrique, selon lesquelles le Rwanda soutiendrait activement les rebelles du M23. Il a préféré attaquer les rapports du Groupe d’experts des Nations unies, les qualifiant de biaisés et accusant leurs auteurs de ne jamais mentionner les liens entre la RDC et les FDLR. « Vous verrez toujours écrit “M23 soutenu par le Rwanda”, mais jamais “FDLR soutenu par la RDC”. Le récit est toujours ajusté pour servir certains intérêts », a-t-il lancé.
Dans une parenthèse révélatrice, Paul Kagame s’en est pris à la légitimité du président congolais Félix Tshisekedi, affirmant sans détour que ce dernier n’était jamais arrivé au pouvoir par les urnes. « Il a juste été appelé au bureau, et on lui a donné le pouvoir », a-t-il déclaré, en référence au compromis politique entre Joseph Kabila et son successeur. Il a ajouté que Kabila « pensait qu’il faisait une bonne affaire », avant de contester la validité du scrutin de 2023 : « Il y a eu des élections, soi-disant… mais en réalité, il n’y a pas eu d’élections. C’était juste la continuité de ce pouvoir qui avait été remis à un homme, qui continue à le conserver. »
Cette attaque frontale contre les institutions congolaises, au moment même où les deux pays s’engagent formellement dans un processus de paix, montre que la méfiance de Kigali envers Kinshasa reste entière. Elle souligne aussi les limites politiques de l’accord signé à Washington, et les tensions persistantes entre les deux régimes.
Le président rwandais a également profité de cette tribune pour tourner en dérision les rumeurs récentes sur sa santé. Son absence publique entre le 6 et le 24 juin, ainsi que le silence inhabituel des comptes officiels de la présidence, avaient nourri les spéculations. Plusieurs opposants en exil, dont l’ancien conseiller David Himbara, avaient évoqué une maladie grave. Kagame a balayé ces rumeurs d’un revers de main : « Certains de mes problèmes de santé viennent peut-être du fait que je dois vous gérer », a-t-il plaisanté. Puis, plus sérieusement : « Je suis un être humain comme tout le monde. Il n’y a pas de raison de se réjouir de la mort d’autrui. »
Il a aussi fait une remarque acide : « Vous pouvez vous réjouir qu’une personne soit dans un cercueil… mais un kilomètre plus loin, vous pouvez être celui qui la suit. » Ce ton ironique a contrasté avec le sérieux des sujets abordés — ou plutôt, évités.
En effet, plusieurs thèmes essentiels ont été passés sous silence ou éludés. Aucun mot sur la répression politique, l’arrestation prolongée de Victoire Ingabire, la dévaluation du franc rwandais, ou la pauvreté croissante qui frappe la population. Les rares questions posées par les journalistes semblaient avoir été choisies pour éviter l’embarras, à l’image de celle demandant quel poste Kagame aurait occupé s’il avait été joueur de football.
Ce décalage entre la gravité de la situation du pays et la légèreté de certaines questions illustre le climat politique au Rwanda, où la presse et la société civile sont étroitement surveillées. Dans ce contexte, les apparitions publiques de Kagame sont maîtrisées au millimètre, et les critiques à son encontre, aussi bien internes qu’externes, sont systématiquement minimisées ou ridiculisées.
Le président a également profité de la conférence pour dresser un bilan flatteur des 31 années de pouvoir du FPR. Il a salué les « avancées extraordinaires » du Rwanda depuis 1994, tout en admettant qu’il n’attendait pas de miracles dans les dix années à venir. « Ce qui a été semé aujourd’hui portera ses fruits demain », a-t-il déclaré, sans donner de détails précis.
La journée s’est clôturée au Kigali Convention Center par une réception de prestige, le « Cocktail Kwibohora31 », en présence de la Première dame Jeannette Kagame. Dans l’atmosphère feutrée de la soirée, aucun mot sur le caractère militaire de la prise de pouvoir du FPR, ni sur le fait que cette « libération » reste un mot contesté dans une partie de l’opinion, pour qui 1994 marque aussi le début d’un régime autoritaire sans alternance.
En dépit des efforts diplomatiques affichés à Washington, le climat reste tendu dans la région. Le retrait des troupes rwandaises de l’est de la RDC, prévu dans un délai de 90 jours, reste incertain. De leur côté, Kinshasa et le M23 ont annoncé la reprise prochaine des pourparlers à Doha. Dans cette équation fragile, le rôle du Rwanda reste central — et controversé. Derrière les promesses de paix, les logiques de confrontation, de contrôle et d’intérêts économiques ne sont jamais bien loin.

























































