Les assassinats de Félicien Gatabazi et Martin Bucyana, survenus à vingt-quatre heures d’intervalle en février 1994, restent parmi les plus mystérieux et les plus lourds de conséquences de l’histoire récente du Rwanda. Ces meurtres politiques, suivis quelques années plus tard par d’autres crimes impliquant certains de leurs auteurs présumés, exposent un système qui a su juger pour la forme, réhabiliter en silence et se construire une réputation internationale d’ordre et de discipline.
Dans la nuit du 21 au 22 février 1994, Félicien Gatabazi, ministre et président du Parti social démocrate (PSD), est tué à Kigali. L’opération porte la marque d’un commando organisé. Selon plusieurs témoins, elle a été exécutée par des membres du Front patriotique rwandais (FPR) infiltrés dans la capitale. Le lieutenant Godfrey Ntukayajyemo, alias Kiyago, est cité comme principal tireur. Il loge alors chez Sénateur Gatete Polycarpe à Kicukiro, et travaille en lien avec le capitaine Hubert Kamugisha et Mahoro Amani. L’opération aurait été coordonnée par le lieutenant-colonel Karake Karenzi, officier de liaison du FPR auprès de la MINUAR, sur instruction du quartier général de Mulindi dirigé par Paul Kagame.
La mission d’exécution s’appuie sur une femme chauffeur de taxi, Emerita Mukamurenzi. Trompée ou utilisée comme complice sans pleine conscience du projet, elle transporte les assassins jusqu’au lieu du crime avant d’être elle-même éliminée pour éviter qu’elle ne parle. Cette méthode – infiltration, usage de relais civils et élimination des témoins – deviendra récurrente dans plusieurs autres opérations menées durant cette période.
Le lendemain, le 22 février, Martin Bucyana, président du parti CDR, est tué à Butare alors qu’il quitte une réunion politique. Officiellement, l’acte est présenté comme une vengeance populaire liée au meurtre de Gatabazi. Mais plusieurs sources soutiennent que cette seconde exécution fut tout aussi planifiée, destinée à attiser la haine et à plonger le pays dans la confusion. En l’espace de deux jours, deux leaders appartenant à des camps opposés tombent. Kigali s’embrase, les manifestations dégénèrent, les milices sortent dans la rue, et les infiltrations du FPR dans les cortèges accentuent le chaos. Ces deux meurtres scellent la fin de la fragile cohabitation politique issue des accords d’Arusha.
Quatre ans plus tard, le 23 août 1998, le nom de Kiyago refait surface dans une affaire d’une cruauté rare. Capitaine dans la 101e Bataillon de l’armée rwandaise, il séquestre deux femmes, Mutuyimana Marthe et sa fille Mukayisenga Odette, venues réclamer la maison de leur frère et oncle, Ndagijimana Jean-Damascène, que Kiyago avait illégalement occupée. Aidé de deux subalternes – le caporal John Simbaburanga et le soldat Innocent Munyanziza – il retient les deux femmes toute la journée à son domicile de Nyamirambo avant de les conduire de nuit à Mwendo, commune de Butamwa, où elles sont tuées à la machette.
Le Tribunal militaire de Kigali condamne Kiyago et Simbaburanga à mort le 15 septembre 1998, assortissant la peine d’une interdiction définitive de servir, et inflige dix ans de prison à Munyanziza, mineur au moment des faits. En 2006, la Cour suprême requalifie la peine à quinze ans de prison, invoquant les séquelles neurologiques de Kiyago causées par des blessures de guerre, tout en confirmant la gravité des crimes.
Pourtant, les deux condamnés seront plus tard réintégrés dans les Forces de défense rwandaises. Kiyago rejoindra une mission des Nations unies au Soudan entre 2009 et 2011, responsable des opérations de transport, tandis que Simbaburanga, promu sergent, sera aperçu en 2025 dans le contingent rwandais déployé à Cabo Delgado, au Mozambique, sous mandat régional. Deux anciens condamnés pour assassinat envoyés à l’étranger comme représentants d’une armée saluée pour son professionnalisme.
Ces réaffectations, loin d’être des erreurs administratives, traduisent une logique politique: celle d’un État qui affiche la justice tout en protégeant les siens. Les condamnations publiques servent de façade, les réhabilitations discrètes d’assurance. De Gatabazi à Bucyana, de Butamwa à Cabo Delgado, les noms reviennent, les schémas se répètent. Le Rwanda a su convaincre le monde de sa discipline. Mais derrière les décorations et les uniformes, les archives racontent une tout autre histoire – celle d’une impunité d’État parfaitement orchestrée.

























































