Rwanda – La Haute cour confirme la détention provisoire de Victoire Ingabire pour 30 jours supplémentaires

Par Marc Matabaro

Kigali, 7 août 2025 – La Haute cour de Nyarugenge a confirmé ce jeudi la décision du tribunal de Kicukiro de maintenir Victoire Ingabire Umuhoza en détention provisoire pour une durée supplémentaire de 30 jours. Cette figure emblématique de l’opposition rwandaise est poursuivie pour six chefs d’accusation, dont la conspiration contre le gouvernement, la création d’un groupe criminel, la diffusion de rumeurs, et l’incitation à la révolte.

Selon la décision rendue, la juridiction estime que les charges retenues contre elle sont suffisamment sérieuses pour justifier sa privation de liberté. La défense, qui plaidait pour une remise en liberté sous contrôle judiciaire lors de l’audience du 4 août dernier, a vu l’ensemble de ses arguments balayés.

Une défense jugée “non fondée” par la Haute cour

Victoire Ingabire avait présenté huit motifs pour obtenir son élargissement, notamment l’irrégularité des fondements juridiques de son arrestation, l’usage d’une disposition qu’elle estime contraire à la Constitution (l’article 106), la prescription de deux des infractions reprochées, et la faiblesse des preuves avancées.

Mais pour la Haute cour, aucun de ces arguments ne tient la route. Le tribunal a considéré que la défense n’avait pas démontré de violation manifeste des droits de l’accusée et que son avocat actuel, Me Gatera Gashabana, l’a assistée de manière légale, bien que ce ne fût pas le conseil de son choix.

Sur le plan procédural, la cour a rejeté la demande d’écarter le mémoire du parquet déposé tardivement dans le système électronique, arguant qu’aucune loi ne fixe un délai impératif pour répondre en appel.

Quant à la question de l’article 106 du Code pénal, que la défense juge incompatible avec la Constitution, la cour a estimé que ce débat, actuellement pendant devant la Cour suprême, n’avait aucun effet suspensif sur la procédure en cours.

Des preuves controversées mais validées

Sur le fond, la juridiction estime que les éléments à charge sont suffisamment graves pour motiver une détention prolongée. Elle cite notamment :

•Des enregistrements audio impliquant Ingabire Victoire dans l’organisation présumée de manifestations illégales, en lien avec Ntamuhanga Cassien et Mwenzangu, où il est question de « stratégie » et de « tactiques » d’action.

•Des échanges avec Sylvain Sibomana, dans lesquels elle aurait été surnommée « Mukecuru » et aurait coordonné la distribution de tracts hostiles au régime.

•Le témoignage de Nzabandora Boniface, ancien militant, ainsi que l’interview diffusée sur Umubavu TV jugée comme incitative à la haine.

•L’implication supposée de son parti, FDU Inkingi, avec des éléments armés du groupe RUD Urunana.

La défense avait contesté la légalité des écoutes, sans convaincre. Le tribunal a estimé que l’origine des preuves ne pouvait être évaluée à ce stade de la procédure, et que seul le caractère suffisant des charges comptait pour décider d’une détention provisoire.

La traque continue

Des sources proches du ministère public ont confié que la procédure pénale n’en est qu’à ses débuts et que la chasse à l’homme continue en silence, visant à retrouver d’autres présumés complices ou témoins susceptibles d’alourdir le dossier avant l’ouverture du procès sur le fond. Certains noms de militants ou sympathisants de l’opposition sont déjà dans le viseur des enquêteurs, selon ces mêmes sources.

Cette approche suscite l’inquiétude de plusieurs observateurs des droits humains, qui redoutent un usage instrumental de la justice pour neutraliser durablement une opposante politique déjà affaiblie par des années d’emprisonnement.

Un signal politique clair

En refusant la remise en liberté de Victoire Ingabire, la justice rwandaise envoie un message sans ambiguïté : contester l’ordre établi, même verbalement, expose à une réponse pénale lourde. La mention par la cour de son “manque de coopération” pour identifier d’autres personnes liées à l’affaire a été perçue comme une manière de faire pression pour obtenir des aveux ou des dénonciations, une pratique souvent dénoncée par les ONG internationales.

La décision de la Haute cour ordonne le maintien d’Ingabire à la prison de Nyarugenge, à Mageragere, en attendant la suite de l’instruction. À ce stade, aucune date n’a encore été fixée pour le procès sur le fond.