Rwanda : Victoire Ingabire poursuit sa bataille judiciaire devant le tribunal de Kicukiro

Par Ben Barugahare

Kigali, 15 juillet 2025 – L’opposante rwandaise Victoire Ingabire, présidente du parti non reconnu DALFA-Umurinzi, a comparu ce mardi devant le tribunal de première instance de Kicukiro. Elle est poursuivie pour six chefs d’accusation, dont la création d’un groupe armé et la tentative de renversement du gouvernement. Sa comparution intervient un mois après son arrestation, ordonnée à la suite d’une décision de la Haute Cour réclamant une enquête approfondie sur la base de nouveaux témoignages recueillis dans un dossier connexe.

Portant une longue robe en pagne traditionnel, Ingabire s’est présentée à l’audience accompagnée de son avocat, Me Gatera Gashabana. Dès l’ouverture du procès, la défense a soulevé une exception de procédure, dénonçant le non-respect de ses droits à être assistée par un avocat de son choix. Elle a notamment demandé à être représentée par un avocat kényan, lequel n’a pas pu se présenter en raison d’un refus d’agrément du barreau rwandais. Le président de ce dernier, Me Moïse Nkundabarashi, a récemment précisé que cet avocat n’avait pas été admis, car le barreau kényan ne reconnaît pas non plus les avocats rwandais.

Le parquet reproche à Victoire Ingabire les mêmes infractions que celles imputées à neuf autres personnes arrêtées en 2021, présentées comme des membres de DALFA-Umurinzi. Ces individus avaient participé à une session de formation sur la résistance non-violente à un régime autoritaire, initiative que les autorités considèrent comme un acte subversif. Le ministère public soutient que Mme Ingabire, en tant que présidente du parti, était la principale organisatrice de ces sessions, ce qu’elle réfute catégoriquement.

L’élément central de l’accusation repose sur le témoignage de Boniface Nzabandora, ancien collaborateur de Victoire Ingabire. Il affirme avoir été convié à ces ateliers avant de prendre ses distances après avoir constaté, selon ses dires, que les objectifs poursuivis représentaient un danger pour le pays. Il aurait enregistré secrètement plusieurs échanges pendant les formations, enregistrements désormais utilisés comme preuves par l’accusation.

Mais pour la défense, ces accusations relèvent davantage d’un règlement de comptes personnel. Me Gashabana a contesté la fiabilité de Nzabandora, rappelant que ce dernier avait été licencié par sa cliente après avoir été découvert comme informateur des services de sécurité. « Il est un témoin à charge biaisé, motivé par la rancune et par des intérêts personnels », a plaidé l’avocat.

Ingabire a quant à elle dénoncé une réouverture de dossier infondée, affirmant que les faits pour lesquels elle est poursuivie aujourd’hui avaient déjà été examinés en 2021 sans suite judiciaire. Elle voit dans cette relance du dossier une conséquence directe de pressions exercées par la Haute Cour sur le parquet, et souligne l’absence d’éléments nouveaux pour justifier sa mise en cause actuelle.

Autre point contesté par la défense : le caractère tardif de certaines accusations, notamment celles liées à la prétendue préparation de manifestations il y a plus de quatre ans. Selon les avocats de la défense, les délais de prescription devraient empêcher de telles poursuites.

Le procès, qui portait sur la demande de remise en liberté provisoire, a duré plus de cinq heures, un temps inhabituel pour ce type d’audience. Il s’est terminé sans qu’aucune décision ne soit rendue sur le fond. Le juge a rappelé que les parties auront l’occasion de présenter leurs arguments de manière approfondie lors de la phase d’instruction au fond.

La décision du tribunal concernant la détention provisoire de Victoire Ingabire est attendue le 18 juillet 2025.

Contexte

Victoire Ingabire est une figure emblématique de l’opposition rwandaise. Déjà condamnée en 2012 à huit ans de prison pour « conspiration contre les autorités » et « négation du génocide », elle avait été libérée en 2018 à la faveur d’une grâce présidentielle. Depuis, elle a poursuivi son combat politique, souvent au prix de multiples intimidations et tentatives de marginalisation.

Le parti DALFA-Umurinzi, qu’elle dirige, reste à ce jour non reconnu par les autorités rwandaises, qui l’accusent régulièrement de chercher à semer le désordre. Ingabire, quant à elle, affirme militer pour une transition démocratique pacifique au Rwanda.

Ce nouveau procès relance les débats sur l’indépendance de la justice dans le pays et sur le traitement réservé aux voix dissidentes. Plusieurs organisations de défense des droits humains ont déjà appelé à un suivi attentif de cette affaire, craignant un procès à caractère politique.