RDC – Entre la médiation religieuse et la poursuite de la guerre, la situation reste critique

Par Marc Matabaro

La guerre dans l’est de la République démocratique du Congo continue de s’intensifier alors que les rebelles du M23, soutenus par le Rwanda selon les Nations Unies, renforcent leur contrôle sur des territoires clés. Le 12 février 2025, des rapports en provenance de Kalehe ont confirmé que le M23 et les Forces de défense rwandaises avaient pris le contrôle du siège administratif de ce territoire. Ce développement coïncidait avec une rencontre controversée à Goma entre des évêques catholiques et protestants venus de Kinshasa et les dirigeants du M23 à l’hôtel Serena.

Avant leur déplacement à Goma, la délégation religieuse avait mené d’importantes consultations à Kinshasa. Le 3 février 2025, les représentants de la Conférence épiscopale nationale du Congo et de l’Église du Christ au Congo ont rencontré le président Félix Tshisekedi ainsi que le président de l’Assemblée nationale, Vital Kamerhe. Le lendemain, 4 février, ils ont eu une réunion avec l’opposant Martin Fayulu, leader de l’Engagement pour la Citoyenneté et le Développement, afin de lui présenter leur initiative du pacte social pour la paix et le vivre ensemble, visant à mettre fin aux crises récurrentes dans le pays.

Selon le Révérend Éric Senga, porte-parole de l’Église du Christ au Congo, ces consultations sont une étape cruciale vers la réconciliation nationale. Il a déclaré que ces consultations constituaient une approche préparatoire au pacte social. Fayulu a accueilli l’initiative avec intérêt, tout en faisant des observations de fond. Après la rencontre, Senga a affirmé qu’un consensus clair avait été trouvé sur l’importance de la cohésion nationale. Face à la détérioration de la situation sécuritaire et humanitaire dans l’est de la RDC, la Conférence épiscopale nationale du Congo et l’Église du Christ au Congo accélèrent leurs consultations avec les principaux acteurs nationaux, dans l’objectif d’aboutir à une stabilité durable à travers un large consensus national. Leur programme prévoit également un déplacement en Europe pour rencontrer des opposants congolais en exil et élargir les discussions autour de la paix.

L’arrivée des religieux à Goma par le Rwanda a suscité une vive controverse. Certains analystes estiment que négocier avec le M23, largement perçu comme une force supplétive de Kigali, risque de légitimer la rébellion et d’affaiblir la résistance congolaise. Beaucoup soutiennent que le véritable pouvoir derrière l’insurrection du M23 se trouve à Kigali, et qu’aucune négociation ne peut aboutir tant que le rôle du Rwanda dans ce conflit n’est pas directement abordé. Cette médiation a également creusé des divisions au sein du gouvernement congolais. Si Tshisekedi avait initialement salué l’initiative religieuse comme un élément du dialogue national, son administration s’est ensuite distancée des discussions avec le M23. La coalition au pouvoir a officiellement désavoué la médiation de Goma, affirmant que la délégation religieuse n’avait aucun mandat pour négocier avec les rebelles. Tshisekedi insiste sur le fait que reconnaître le M23 comme un acteur politique légitime ouvrirait la porte à une normalisation de l’insurrection armée.

Alors que les manœuvres politiques se poursuivent, Corneille Nangaa, leader de l’Alliance Fleuve Congo et allié du M23, radicalise son discours. Dans une interview accordée à Le Monde Afrique, il a rejeté toute possibilité de négociation avec Tshisekedi, affirmant que Félix Tshisekedi n’a jamais gagné l’élection présidentielle. Ancien président de la Commission électorale nationale indépendante, aujourd’hui condamné à mort par Kinshasa, Nangaa se revendique comme un révolutionnaire constitutionnel et assure que l’Alliance Fleuve Congo et le M23 ne cesseront le combat que lorsqu’un changement de régime sera imposé.

Pendant ce temps, Paul Kagame continue de nier toute implication du Rwanda dans la guerre, en dépit de nombreux rapports confirmant son soutien au M23. Dans une interview à Jeune Afrique, il a rejeté les accusations d’ingérence, renvoyant la responsabilité de la crise à Tshisekedi. Kagame a réitéré l’argument habituel du Rwanda, selon lequel la présence de groupes armés génocidaires en RDC justifie l’existence du M23, une rhétorique largement contestée par la communauté internationale. L’impact régional du conflit devient de plus en plus alarmant. Le Burundi, qui a déployé des troupes aux côtés de l’armée congolaise, a haussé le ton contre le Rwanda, menaçant d’une riposte militaire si les forces rwandaises poursuivent leurs incursions sur le sol congolais. L’Agence France-Presse rapporte que le M23 et les forces rwandaises ont avancé vers des positions stratégiques supplémentaires, alimentant les craintes d’un embrasement régional.

La Communauté de développement de l’Afrique australe peine à contenir la crise. L’Afrique du Sud, allié militaire clé de la RDC, a récemment déployé 700 à 800 soldats à Lubumbashi pour renforcer sa présence. Cependant, des contraintes logistiques sont apparues, car l’aéroport de Goma, utilisé auparavant pour les atterrissages militaires, est désormais sous le contrôle du M23 et inaccessible. En conséquence, les renforts sud-africains ont été redirigés vers le Burundi.

L’affaire des 14 soldats sud-africains tués dans le cadre de la mission de la Communauté de développement de l’Afrique australe en RDC a envenimé les tensions. Leurs corps, initialement transférés de Goma, ont transité par le Rwanda avant d’être envoyés à Entebbe, en Ouganda, puis rapatriés en Afrique du Sud le 13 février. Ce passage par le territoire rwandais a été perçu comme une humiliation par les autorités sud-africaines, qui ont préféré organiser le rapatriement des corps depuis Entebbe plutôt que de passer par l’aéroport de Kigali, pourtant le plus proche. Kigali a exploité cet événement comme une opération de communication visant à souligner son rôle incontournable dans la région, renforçant ainsi les soupçons d’une stratégie plus large de manipulation politique et militaire du conflit congolais.

Le conflit affecte également l’économie régionale. La décision de Kinshasa de fermer son espace aérien aux compagnies rwandaises, notamment RwandAir, risque de porter un coup dur au secteur aérien rwandais. Déjà en difficulté financière, RwandAir pourrait subir une crise majeure. On ignore si cette interdiction était prévue à l’avance ou si elle constitue une réponse à la fermeture prolongée de l’aéroport de Goma par le M23, que Kigali justifie par des dégâts causés par les combats.

Des témoignages en provenance du lac Kivu confirment l’entrée continue de troupes rwandaises en RDC. Des habitants ont filmé des embarcations militaires quittant Nyamirundi, dans le district de Nyamasheke au Rwanda, pour se diriger vers les rives congolaises. Ces vidéos viennent s’ajouter aux nombreuses preuves de l’implication directe du Rwanda dans le conflit.

Les tensions ethniques sont également manipulées à des fins stratégiques. Moïse Nyarugabo, politicien banyamulenge, a accusé l’armée congolaise d’attaquer les Banyamulenge à Minembwe, sans mentionner le rôle de Twirwaneho, une milice banyamulenge opposée aux Forces armées de la République démocratique du Congo. Son discours a été repris par Olivier Nduhungirehe, ministre rwandais des Affaires étrangères, suscitant des soupçons sur l’utilisation du prétexte ethnique par Kigali pour justifier son ingérence.

La situation à l’est de la RDC demeure explosive. Alors que le M23 poursuit son offensive, les négociations sont au point mort et les tensions régionales s’aggravent. L’issue dépendra de la réaction de la communauté internationale : une pression diplomatique pourra-t-elle éviter un conflit régional majeur, ou l’Afrique des Grands Lacs est-elle en train de basculer vers une guerre encore plus meurtrière ?