Rwanda : la pauvreté recule, mais les inégalités restent criantes, alerte un expert de l’ONU

Par Marc Matabaro

Après douze jours passés au Rwanda, le Rapporteur spécial des Nations unies sur l’extrême pauvreté et les droits humains, Olivier De Schutter, a livré une analyse nuancée de la situation sociale et économique du pays. Si les progrès sont indéniables, notamment en matière de réduction de la pauvreté monétaire, l’expert onusien pointe des inégalités persistantes, un accès inégal aux services publics et des politiques parfois déconnectées des réalités rurales.

Une pauvreté en recul, mais toujours marquée par de fortes disparités

Selon les données officielles les plus récentes (EICV7), la proportion de la population vivant sous le seuil national de pauvreté est passée de 39,8 % en 2017 à 27,4 % en 2024. Cela représente plus de 1,5 million de Rwandais sortis de la pauvreté en sept ans. Quant à la pauvreté extrême, elle est tombée à 5,4 % contre 11,3 % en 2017.

Mais ces chiffres masquent des écarts considérables entre zones urbaines et rurales. À Kigali, seuls 9,1 % des habitants vivent sous le seuil de pauvreté, contre 37,4 % dans l’Ouest et 34,7 % dans le Sud. Huit personnes pauvres sur dix vivent à la campagne.

Les travailleurs pauvres et l’illusion de l’emploi

Un quart des travailleurs vivent toujours dans la pauvreté. Le phénomène touche principalement les agriculteurs et les ouvriers non qualifiés. “Avoir un emploi n’est pas toujours synonyme de dignité ou de revenu suffisant”, note De Schutter, rappelant que 31,4 % des travailleurs agricoles sont pauvres, contre 12,1 % dans les services.

Un développement qui profite surtout aux élites urbaines

Le Rwanda affiche une croissance impressionnante – en moyenne 8 % par an entre 2021 et 2024. Mais le Rapporteur spécial avertit que ce modèle centré sur l’investissement dans les services, l’hôtellerie de luxe et les infrastructures “bénéficie d’abord aux catégories les plus instruites et urbaines”.

Il évoque même un développement “fondé sur les riches”, illustré par des projets comme le Kigali Convention Centre, dont les retombées concrètes pour les Rwandais les plus pauvres sont discutables.

Un filet de sécurité sociale trop étroit

Les programmes de protection sociale, notamment la Vision Umurenge Program (VUP), ne couvrent qu’une minorité des personnes dans le besoin. En 2024, seuls 27 % des ménages en situation de pauvreté extrême recevaient une aide. Le montant mensuel de l’aide d’urgence (Ingoboka) plafonne à 7 500 francs rwandais (environ 6 euros), très loin des besoins réels.

Olivier De Schutter appelle à une réforme ambitieuse : porter ce montant à au moins 46 600 francs par mois, pour atteindre un seuil vital, et élargir l’accès à ces dispositifs, en particulier pour les femmes enceintes, les personnes handicapées et les enfants.

Une fiscalité à revoir, des priorités à redéfinir

Pour financer ces programmes, le Rwanda devra accroître ses recettes fiscales tout en réduisant les exonérations et l’évasion. Le Rapporteur critique aussi la baisse du budget alloué à la santé (de 10 % à 7 % du budget national entre 2020 et 2025) et à la protection sociale (en baisse de 22 %).

“Le pays ne pourra pas continuer à se développer durablement s’il sacrifie l’investissement dans sa population”, insiste-t-il.

L’éducation et la nutrition en ligne de mire

L’éducation reste un point faible. En moyenne, un enfant rwandais passe 6,9 années sur les bancs de l’école, mais n’en retire que 3,9 années effectives d’apprentissage. Près d’un quart des plus de 15 ans sont analphabètes, et les enfants issus de familles pauvres ou vivant en zone rurale sont nettement défavorisés.

Côté nutrition, la situation reste préoccupante. En 2024, 30 % des enfants de moins de 5 ans souffraient de retard de croissance. La malnutrition des mères et le manque d’accès à une alimentation diversifiée en sont les principales causes.

Des catégories oubliées : femmes, enfants, personnes marginalisées

Les femmes, particulièrement celles vivant dans la pauvreté, sont plus exposées à la violence domestique (44,6 % en sont victimes), aux privations et à l’exclusion économique. Les enfants issus de groupes marginalisés, comme les Batwa, sont souvent laissés pour compte, exclus des programmes d’aide et de l’éducation.

Des recommandations fermes

Dans ses conclusions provisoires, De Schutter appelle Kigali à :

•relever le montant des aides sociales ;

•renforcer les droits du travail et mettre à jour le salaire minimum (inchangé depuis 1973) ;

•garantir une éducation gratuite et de qualité ;

•investir davantage dans la santé et la nutrition ;

•adopter une fiscalité plus équitable.

Il insiste sur l’importance de politiques centrées sur les droits humains, et non dictées par la seule logique de la croissance économique ou de l’attractivité des investissements.

Le rapport complet est attendu en juin 2026.