Rwanda – Aimable Karasira nie avoir incité à la révolte et demande… le Prix Nobel

Par Marc Matabaro

Le jeudi 5 juin 2025, Aimable Karasira, ancien enseignant d’informatique à l’Université du Rwanda devenu chanteur engagé et vidéaste sur YouTube, a comparu devant la chambre pénale de la Haute Cour à Nyanza. Il y est poursuivi pour, entre autres chefs, « incitation à l’insurrection ou à la révolte de la population ». Face aux juges, Karasira a rejeté les accusations du ministère public, affirmant qu’il n’a jamais appelé à la violence et allant jusqu’à déclarer qu’il mériterait le Prix Nobel de la paix plutôt qu’une condamnation.

Vêtu de l’uniforme orange des détenus rwandais, lunettes sur le nez, sac de livres à la main droite et jerrican d’eau à la main gauche, il s’est présenté avec un thermos de bouillie et des chaussettes blanches montantes dans des sandales dépareillées, l’une bleue, l’autre blanche.

L’un des points centraux du dossier porte sur les propos que Karasira a tenus dans ses vidéos sur YouTube, notamment lorsqu’il aurait affirmé que les plus hauts gradés de l’armée rwandaise sont d’origine ougandaise, et que le programme officiel de réconciliation nationale, « Ndi Umunyarwanda », serait une supercherie. Selon lui, ces propos ne relèvent ni du mensonge ni de l’incitation à la haine, mais d’un constat historique et personnel sur l’identité de certains responsables.

Lors de l’audience, son avocat, Me Bruce Bikotwa, a dénoncé ce qu’il qualifie de déformation des propos par le ministère public, ajoutant que « l’accusation prête à l’accusé des mots qu’il n’a jamais prononcés ». Il a précisé que son client parlait des exilés rwandais autrefois établis en Ouganda et non de ressortissants étrangers à proprement parler. Il a également soulevé la question de la double nationalité, désormais légale au Rwanda.

Karasira lui-même a pris la parole, affirmant : « Si je dis que les dirigeants militaires sont des Ougandais, alors j’insulte mon pays. Mais si je dis qu’ils ont été Ougandais à un moment donné parce qu’ils vivaient là-bas, ce n’est pas un crime. » Il a également souligné que ses vidéos sont toujours en ligne et que si elles étaient réellement dangereuses, les autorités auraient pu les faire supprimer depuis longtemps.

Me Félicien Gashema, également membre de l’équipe de défense, a interpellé le tribunal sur l’absence de lien direct entre les propos de Karasira et un quelconque trouble à l’ordre public. Il a rappelé que les élections présidentielles de 2024 se sont déroulées dans le calme, avec une large victoire du président Kagame, ce qui, selon lui, infirme l’idée que les vidéos aient pu avoir un effet subversif.

Le parquet, de son côté, insiste sur le caractère potentiellement clivant de certains propos, notamment ceux assimilant l’actuel régime à celui de Juvénal Habyarimana, ou encore la déclaration selon laquelle « le Rwanda est toujours enchaîné », ou « on nous a fait une omelette, nous sommes devenus le sacrifice ». Des formules que le procureur estime porteuses de division.

Karasira a également dû s’expliquer sur ses critiques à l’égard de pratiques dans les concours de beauté ou dans le recrutement militaire, laissant entendre que des critères physiques, comme la taille, y joueraient un rôle. Il a toutefois nié avoir dit que seuls les grands étaient sélectionnés, précisant qu’il ne faisait qu’évoquer des cas vécus ou entendus.

Il a cité une anecdote au sujet d’un volontaire qui, lors d’un échange avec le président Kagame, lui aurait dit qu’il avait été exclu de l’armée à cause de sa petite taille. « Pourquoi cette personne n’est-elle pas poursuivie pour division ? », a-t-il demandé à la Cour.

L’audience s’est clôturée sur la promesse d’une poursuite des débats dans les jours à venir. Karasira reste détenu depuis son arrestation en mai 2021, et ses soutiens continuent de dénoncer un procès politique. Le principal intéressé, lui, persiste à dire qu’il est un lanceur d’alerte injustement puni pour avoir exprimé ses opinions.