Nord-Kivu : des massacres à répétition dans le territoire de Rutshuru, le M23 et l’armée rwandaise accusés de crimes ciblant les Hutu

Par Marc Matabaro

Alors que la communauté internationale espérait un apaisement après la signature de l’accord de paix entre Kigali et Kinshasa en juin dernier à Washington, de nouveaux massacres viennent assombrir la situation sécuritaire dans l’est de la République démocratique du Congo. Le groupe armé M23, appuyé militairement par des unités de l’armée rwandaise (RDF), est à nouveau accusé d’avoir commis des tueries à grande échelle dans le territoire de Rutshuru, au Nord-Kivu.

Selon le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme, au moins 319 civils, dont 48 femmes et 19 enfants, ont été tués entre le 9 et le 21 juillet dans les localités de Rutshuru. Le Haut-Commissaire Volker Türk a dénoncé « l’un des bilans les plus lourds depuis la résurgence du M23 en 2022 ». La majorité des victimes étaient des agriculteurs hutu, pour la plupart déplacés ou réfugiés, qui avaient temporairement regagné leurs champs sur la base d’assurances données par le M23.

L’ONG All For Rwanda parle, elle, de crimes à caractère génocidaire, évoquant une volonté délibérée d’éliminer les populations hutu de certaines zones du Nord-Kivu. Dans un communiqué publié cette semaine, l’organisation dénonce une stratégie de nettoyage ethnique orchestrée par le M23-AFC et la RDF. « Ces actes ne sont ni isolés, ni accidentels. Ils s’inscrivent dans une logique planifiée de terreur et d’extermination à l’encontre d’un groupe ethnique », écrit All For Rwanda, qui évoque plus de 200 morts pour le seul mois de juillet dans les localités de Binza, Kiseguro, Katwiguro, Kasave, Nyabanira et Nyamilima.

Des témoignages recueillis sur place font état d’exécutions sommaires, parfois à la machette, de corps jetés dans les rivières ou abandonnés dans les champs. Les victimes comprendraient également de nombreux réfugiés rwandais hutus installés dans la région depuis 1994, que le HCR estime à plus de 200 000, bien que des organisations locales parlent de plus d’un demi-million de personnes si l’on inclut les non enregistrés, apatrides ou exilés vivant sous de fausses identités.

Le Rapport final du Groupe d’experts des Nations Unies sur la RDC, publié en juin 2024, avait déjà alerté sur une campagne ciblée du M23 et de la RDF contre des villages hutu. Plusieurs cas d’exécutions collectives, de destruction de localités et de déplacements forcés avaient été recensés dans les chefferies de Bwito et de Bwisha, toujours dans le Rutshuru.

Des crimes qui relèveraient du droit international pénal

L’organisation All For Rwanda estime que les éléments en sa possession pourraient constituer des crimes de guerre, crimes contre l’humanité, voire des crimes de génocide, selon les critères définis par le Statut de Rome. Elle en appelle à l’ouverture d’une enquête internationale indépendante, à la mobilisation du Conseil de sécurité, et à une révision urgente de la politique du HCR envers les réfugiés rwandais hutus, souvent exclus du débat politique et des processus de paix.

Par ailleurs, l’ONG appelle les États garants des accords de Doha et de Washington, notamment les États-Unis, le Qatar, l’Union africaine, la SADC et l’EAC, à conditionner toute avancée politique ou militaire à la cessation immédiate des violences ciblant les civils.

Le ministre belge des Affaires étrangères, Maxime Prévot, a exprimé son indignation face aux massacres, qu’il a qualifiés de « crimes insoutenables qui ne peuvent rester impunis ». Il a appelé à un accès total aux zones contrôlées par le M23 pour permettre des enquêtes indépendantes, et à un respect strict des principes établis dans la déclaration de Doha.

Le gouvernement congolais, de son côté, reste silencieux pour l’heure, tandis que les autorités rwandaises n’ont pas réagi publiquement aux accusations les plus récentes. Le chef du M23, Bertrand Bisimwa, a toutefois évoqué auprès de Reuters une « possible campagne de diffamation », tout en promettant une enquête interne.

Une paix fragilisée par l’impunité

Ces événements interviennent à peine un mois après la signature d’un accord de principes à Doha, censé relancer les négociations entre la RDC et le M23-AFC. Mais sur le terrain, la dynamique de paix reste fragile, voire inexistante. Les civils continuent de fuir les combats, les attaques se multiplient, et les communautés hutu, à la fois congolaises et réfugiées, dénoncent leur marginalisation dans les discussions régionales.

Le Haut-Commissaire Volker Türk appelle à une application réelle et sincère des engagements de Doha et de Washington. Il exhorte les signataires à traduire leurs engagements en protection concrète des populations civiles, sans quoi la spirale de la violence pourrait se poursuivre, voire s’aggraver.

Comme le rappelle All For Rwanda, « aucune paix ne pourra être obtenue sur le sang ignoré d’un peuple exilé. Aucune stabilité ne pourra émerger sans justice pour les victimes ».