Le 9 octobre 2025, à Bruxelles, le Forum Global Gateway de l’Union européenne a été le théâtre d’un moment de haute tension diplomatique. Le président congolais Félix Tshisekedi et son homologue rwandais Paul Kagame, assis dans la même salle, ont échangé des propos qui traduisent la profondeur du fossé entre Kinshasa et Kigali.
Alors que les combats se poursuivent dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), où le mouvement armé M23 maintient ses positions malgré les pressions internationales, Tshisekedi a lancé un appel direct à Kagame pour mettre fin à trois décennies de violences. Le président rwandais, fidèle à sa rhétorique, a répondu par une pirouette arrogante, rejetant toute responsabilité.
Tshisekedi plaide pour la « paix des braves »
Dans son allocution solennelle, le président Tshisekedi a pris à témoin la communauté internationale. Face à Paul Kagame, il a déclaré :
« Monsieur le président Paul Kagame, l’Afrique a besoin de passer à autre chose et nous en sommes capables. Ayez le courage de travailler avec moi pour faire la paix des braves. »
Le chef de l’État congolais a insisté sur la nécessité de tourner la page des conflits à répétition qui ensanglantent l’est de la RDC depuis plus de trente ans. Mais cette paix, a-t-il précisé, ne peut être envisagée que sous une condition non négociable : le retrait immédiat des troupes du M23.
« La paix ne pourra être envisagée qu’à condition que vous donniez l’ordre aux troupes du M23 de cesser les hostilités », a-t-il martelé, rappelant que les Nations unies et plusieurs rapports indépendants ont confirmé le rôle actif du Rwanda dans l’appui militaire, logistique et financier à cette rébellion.
La réponse arrogante de Kagame
Paul Kagame, plutôt que de répondre directement aux accusations, a choisi une formule métaphorique teintée de mépris :
« Si l’on fait un problème du bruit d’un tambour vide, alors on a aussi un problème. Mieux vaut laisser passer ou s’en éloigner. »
Ces mots, prononcés alors que des millions de Congolais vivent dans des conditions humanitaires catastrophiques, ont été perçus comme une insulte. En réduisant les accusations de Tshisekedi au « bruit d’un tambour vide », Kagame balaie d’un revers de main des décennies de souffrances et d’atrocités documentées.
Son ministre des Affaires étrangères, Olivier Nduhungirehe, a renforcé cette posture de défi en déclarant :
« Non, vous vous trompez sur toute la ligne. Le seul à pouvoir arrêter cette escalade est le président Tshisekedi, et lui seul. »
Une manière d’inverser les rôles et de faire porter à Kinshasa l’entière responsabilité de la poursuite du conflit.
Les pressions internationales : entre sanctions et diplomatie
Depuis 2022, plusieurs pays occidentaux ont imposé des sanctions ciblées contre des responsables rwandais accusés de soutenir le M23. En avril 2025, de nouvelles mesures ont été adoptées par Washington et Bruxelles, visant des officiers militaires et des réseaux économiques liés à Kigali.
Ces sanctions, bien que symboliques, n’ont pas suffi à infléchir la position du Rwanda, qui bénéficie par ailleurs d’alliances stratégiques en Occident, notamment dans le secteur minier et sécuritaire.
La réunion de Bruxelles intervient donc dans un contexte où les États-Unis et l’Union européenne cherchent à relancer une médiation. Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, a salué « le processus de paix facilité par les États-Unis » et affirmé que l’UE se tenait « prête à accompagner » la RDC et le Rwanda vers une désescalade.
Elle a annoncé deux financements stratégiques :
- 180 millions d’euros pour la RDC, afin de soutenir l’intégration régionale en Afrique centrale, les infrastructures énergétiques et de transport, la biodiversité et une exploitation minière durable.
- 95 millions d’euros pour le Rwanda, pour développer sa capacité de production vaccinale et son ambition de devenir un pôle d’innovation médicale.
Le rôle inconfortable de l’Afrique du Sud et de la SADC
La situation est d’autant plus complexe que la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), sous leadership sud-africain, a subi un revers cuisant dans l’est de la RDC. Le déploiement militaire destiné à soutenir l’armée congolaise s’est soldé par l’échec de Goma face aux offensives combinées du M23 et des forces rwandaises. Le retrait humiliant des troupes de la SADC, qui ont dû repasser par le Rwanda pour quitter la RDC, a marqué un affaiblissement évident de son poids militaire et diplomatique.
Dans ce contexte, la posture du président sud-africain Cyril Ramaphosa à Bruxelles est apparue inconfortable. En déclarant ressentir « l’énergie pour faire la paix » en rencontrant Tshisekedi et Kagame, Ramaphosa a cherché à se poser en médiateur. Mais cette tentative a été interprétée par de nombreux analystes comme un virage vers une neutralité prudente, voire comme un signal d’abandon du soutien ferme à la RDC.
La crédibilité de Pretoria comme garant de la sécurité régionale est désormais questionnée. Et Kinshasa pourrait y voir un affaiblissement de son principal allié africain face à Kigali.
Global Gateway : entre investissements et arrière-pensées
Le Forum Global Gateway, vitrine de la stratégie européenne en Afrique, devait être consacré aux partenariats économiques. Mais la confrontation entre Tshisekedi et Kagame a éclipsé une partie des discussions.
Paul Kagame a dénoncé une approche occidentale qu’il juge paternaliste :
« La coopération ne fonctionne que lorsqu’elle est construite sur de bonnes bases. Un bon partenariat ne doit pas créer de dépendance, il doit créer de la valeur. »
Derrière ces mots, qui semblent prôner l’égalité des partenariats, transparaît la volonté de Kigali de se poser en interlocuteur incontournable, tout en éludant la question centrale : son implication militaire dans l’est du Congo.
Une paix encore lointaine
L’épisode bruxellois a montré que le chemin vers une paix durable reste semé d’embûches. Tshisekedi a tendu la main pour une « paix des braves », mais Kagame a répondu par l’arrogance et le déni. Ramaphosa, affaibli par l’échec de la SADC, s’est retranché dans une position d’équilibriste, qui ressemble davantage à un repli qu’à une véritable médiation.
La communauté internationale, qui finance désormais à la fois la RDC et le Rwanda, se retrouve face à un dilemme : comment exiger de Kagame des gestes concrets de désescalade alors que son attitude publique reste marquée par la négation et la provocation ?
Si cette arrogance persiste et que les médiations africaines s’essoufflent, le risque est grand que la « paix des braves » reste lettre morte, et que l’est du Congo continue d’être ravagé par un conflit aux coûts humains et politiques incalculables.


























































