Les relations entre Bujumbura et Kigali connaissent un nouveau coup de froid. Le président burundais Évariste Ndayishimiye accuse ouvertement le Rwanda de préparer une attaque contre le Burundi à travers la République démocratique du Congo, en s’appuyant sur le groupe armé Red Tabara. Ces accusations, graves et directes, surviennent alors que le Burundi est militairement engagé aux côtés de Kinshasa contre la rébellion du M23 dans l’est du Congo, un mouvement que les Nations unies et plusieurs chancelleries occidentales estiment soutenu par Kigali.
Le 25 mars 2025, à Bujumbura, le président burundais a reçu la ministre congolaise Thérèse Kayikwamba, porteuse d’un message personnel du président Félix Tshisekedi. La visite illustre le rapprochement entre le Burundi et la RDC face à la menace commune du M23. Mais c’est lors d’un entretien accordé à la BBC que le président Ndayishimiye a déclenché une nouvelle crise régionale. Il y accuse le Rwanda de planifier une agression contre le Burundi via le territoire congolais, en utilisant le groupe Red Tabara comme force supplétive.
« Nous savons que le Rwanda tente de nous attaquer en passant par le Congo, à travers Red Tabara. Mais qu’ils sachent que si leur objectif est de prendre Bujumbura par la RDC, pour nous, Kigali n’est pas loin via Kirundo », a-t-il déclaré, affirmant qu’il détient des renseignements crédibles sur les intentions hostiles de Kigali et prévenant que toute attaque recevra une riposte directe et déterminée.
Le gouvernement rwandais n’a pas tardé à réagir. Olivier Nduhungirehe, ministre rwandais des Affaires étrangères, a qualifié la sortie du président burundais de « malencontreuse », rappelant que les autorités militaires et de renseignement des deux pays étaient en discussion et étaient tombées d’accord sur la nécessité d’une désescalade, tant militaire que verbale. « Le Rwanda va malgré tout continuer son engagement pour la paix avec le Burundi et dans la région des Grands Lacs, tout en espérant un peu de calme et de sérénité dans les propos officiels de l’autre côté de l’Akanyaru », a-t-il ajouté. La porte-parole du gouvernement rwandais, Yolande Makolo, a de son côté exprimé sa surprise, soulignant que les deux pays s’étaient récemment engagés à renforcer leur coopération pour sécuriser la frontière commune.
Le Burundi accuse le Rwanda de soutenir et d’héberger le groupe Red Tabara, responsable de plusieurs attaques armées contre le territoire burundais depuis l’est de la RDC. Kigali nie fermement tout lien avec ce mouvement. « Ils veulent utiliser Red Tabara pour nous attaquer, comme ils le font en RDC avec le M23. Mais les Burundais sont prêts », affirme le président Ndayishimiye. Il rejette catégoriquement toute idée de dialogue avec Red Tabara, qu’il qualifie de groupe criminel. « Red Tabara doit répondre devant la justice. Nous ne dialoguerons jamais avec des tueurs », martèle-t-il.
En parallèle, le président burundais réfute les accusations souvent portées par Kigali concernant une supposée complicité de Bujumbura avec les FDLR, groupe armé hostile au régime rwandais. « Nous avons déjà remis au Rwanda plusieurs criminels recherchés. Lorsque le président Kagame m’a demandé de l’aider à localiser les FDLR, je lui ai dit que nos armées devaient coopérer. Mais jusqu’à présent, ils ne nous ont rien communiqué », affirme-t-il. Il accuse le Rwanda de chercher à s’en prendre à tous ses voisins et de jouer un rôle déstabilisateur dans toute la région. « Le Rwanda ne connaît pas la paix tant qu’il n’est pas en conflit avec quelqu’un. Il s’est déjà brouillé avec l’Ouganda, la Tanzanie, il est en guerre en RDC, et maintenant il prépare une agression contre nous », accuse-t-il.
Le président burundais affirme qu’il a tenté de renouer le dialogue avec son homologue rwandais. Il dit avoir envoyé plusieurs émissaires à Kigali pour mettre en œuvre les engagements pris depuis 2020, mais selon lui, le Rwanda n’a jamais respecté sa part. « Nous avons signé des accords. Mais quand il s’est agi de les appliquer, le Rwanda n’a rien fait », affirme-t-il. Depuis les attaques du groupe Red Tabara fin 2024, le Burundi a fermé toutes ses frontières avec le Rwanda. La méfiance est revenue, et les initiatives de dialogue bilatéral semblent suspendues.
Le Burundi reconnaît officiellement la présence de ses troupes sur le sol congolais, sans en préciser le nombre. Ndayishimiye rappelle que c’est dans le cadre de la Communauté d’Afrique de l’Est, lorsqu’il en assurait la présidence, que la décision avait été prise d’envoyer une force régionale pour stabiliser l’est du Congo. Mais selon lui, la mission a échoué, certains États membres n’ayant pas respecté les règles convenues. « Nous étions positionnés au Sud-Kivu et nous avons agi chaque fois qu’un groupe armé se réveillait. Mais dans le Nord-Kivu, rien n’a été fait. Le M23 a repris les combats, et les autres forces n’ont pas réagi », explique-t-il.
À la suite du retrait de la force régionale, le Burundi a signé un accord bilatéral avec la RDC pour poursuivre sa présence militaire. Toutefois, la progression du M23 soulève des critiques. Pour Ndayishimiye, la faute n’incombe pas à son pays. « Nous sommes venus en appui. La responsabilité principale appartient à l’armée congolaise. Nous avons envoyé un contingent limité, car nous devons aussi sécuriser notre propre territoire », justifie-t-il.
Le président burundais plaide pour une issue politique à la crise à l’est du Congo. Il dit avoir conseillé au président Tshisekedi d’ouvrir des négociations directes avec tous les acteurs armés impliqués dans le conflit. Pour lui, il faut inverser la logique : commencer par le dialogue, et ne recourir à la guerre qu’en dernier recours. « Pourquoi attendre que des milliers meurent avant de se mettre à la table des négociations ? C’est absurde. Il faut parler d’abord », dit-il.
Il identifie aussi une racine plus profonde au conflit : la mauvaise répartition des ressources naturelles. « Tant que quelques-uns continueront à s’accaparer toutes les richesses du pays pendant que le peuple vit dans la misère, il y aura des révoltes et des rébellions », conclut-il.
Alors que les accusations s’intensifient entre Bujumbura et Kigali, et que la rébellion du M23 maintient la pression militaire dans l’est de la RDC, la région des Grands Lacs semble à la croisée des chemins. Les appels au dialogue se heurtent à la méfiance croissante, et la menace d’une confrontation plus large ne peut plus être écartée.


























































