M23 : Contradictions Internes et Influence Rwandaise Indéniable

Par Marc Matabaro

Sultani Makenga, le chef militaire du M23, contrôle désormais un territoire plus vaste que deux fois la Belgique dans l’est de la RDC. Condamné à mort par Kinshasa, sa tête mise à prix, il demeure pourtant une figure incontournable du conflit congolais. Dans une rare exception, il a accepté une interview avec Alain Destexhe, un ancien sénateur belge controversé, connu pour ses liens étroits avec le régime de Paul Kagame. Destexhe, qui a obtenu la nationalité rwandaise, est plus célèbre pour ses prises de position médiatiques que pour son travail politique, ayant été impliqué dans plusieurs affaires de corruption et de conflits d’intérêts entre Kinshasa, Paris et Baku.

Alors qu’il aurait pu s’entretenir avec Corneille Nangaa, le chef politique de l’Alliance Fleuve Congo (AFC), Destexhe a préféré interviewer Makenga, le véritable maître du jeu sur le terrain. Ce choix illustre la hiérarchie réelle du mouvement : la structure militaire domine largement la branche politique, reléguant Nangaa à un rôle secondaire. Pourtant, Makenga lui-même ne décide pas seul. Il reçoit ses ordres directement de Kigali, précisément de James Kabarebe, actuel ministre d’État rwandais chargé de l’intégration régionale, et figure-clé du dispositif militaire de Paul Kagame. Kabarebe, sous sanctions américaines pour son rôle dans l’instabilité en RDC, reste l’un des principaux architectes du soutien rwandais au M23. Makenga, quant à lui, est sous sanctions internationales, ce qui ne l’empêche pas de continuer à diriger les opérations militaires du mouvement.

Cette interview a révélé une contradiction fondamentale au sein du M23. Alors que Makenga affirme ne pas vouloir marcher sur Kinshasa, Nangaa a publiquement déclaré que son objectif était de renverser Félix Tshisekedi. Cette divergence soulève des doutes sur la véritable stratégie du mouvement : lutte défensive ou ambition de pouvoir ? Makenga justifie la prise de Goma et Bukavu par la nécessité de neutraliser les attaques des FARDC et de protéger les populations sous son contrôle. Pourtant, plusieurs rapports indépendants montrent que cette offensive était préparée bien avant et bénéficiait d’un appui logistique extérieur. Le fait que M23 ait réussi à vaincre une coalition numériquement et militairement supérieure laisse peu de doutes sur l’implication rwandaise.

Des enquêtes de l’ONU et de multiples sources locales confirment que Kigali fournit armes, renseignements et formation au M23, malgré ses dénégations officielles. Lorsqu’on l’accuse d’être un proxy du Rwanda, Makenga élude la question et évoque plutôt les liens historiques et culturels entre les deux peuples. Mais son discours reflète fidèlement la propagande de Kigali, notamment sur la menace des FDLR, un argument systématiquement utilisé par le régime rwandais pour justifier son interventionnisme dans l’est congolais. Il reconnaît aussi la présence de centaines de milliers de réfugiés congolais au Rwanda, un levier que Kagame utilise régulièrement dans les négociations régionales.

Makenga rejette les accusations selon lesquelles le M23 exploite les ressources minières de la région, affirmant que le mouvement “ne fait pas du business avec les minerais”. Pourtant, depuis des années, des rapports détaillés ont prouvé l’implication de groupes armés soutenus par Kigali dans l’exploitation illégale du coltan et de l’or congolais. Même si le M23 ne gère pas directement les mines, il contrôle les routes commerciales, perçoit des taxes et sécurise les sites miniers. Le Rwanda, quant à lui, est régulièrement accusé d’exporter ces minerais sous une fausse provenance.

Alors que M23 se présente comme un mouvement de défense, il agit en réalité comme une autorité parallèle en territoire congolais. Le groupe a mis en place des structures administratives, perçoit des impôts et contrôle la circulation des populations. Makenga s’est dit favorable à la réouverture de l’aéroport de Goma pour l’acheminement d’aide humanitaire, mais il a immédiatement posé des conditions en affirmant que l’aéroport était “potentiellement miné” et nécessitait une expertise préalable. Une manœuvre qui permet à M23 de conserver le contrôle du site stratégique.

Sur le plan politique, Makenga se livre à une attaque directe contre Tshisekedi, le qualifiant de “bandit” et l’accusant d’avoir utilisé le conflit pour masquer ses échecs en matière de gouvernance. Il reprend l’argument selon lequel Kinshasa aurait tenté d’attaquer le Rwanda, un discours qui sert de justification aux interventions rwandaises en RDC. Pourtant, les forces congolaises ne disposent ni des moyens ni de la coordination nécessaire pour lancer une telle offensive contre Kigali.

La divergence entre Makenga et Nangaa affaiblit la position du M23 dans les négociations à venir. D’un côté, Makenga insiste sur le fait que le M23 lutte uniquement pour sa survie et pour la reconnaissance des droits des Congolais rwandophones. De l’autre, Nangaa assume pleinement un projet de renversement du pouvoir à Kinshasa. Une telle contradiction soulève des doutes sur la sincérité du mouvement dans un processus de paix : le M23 est-il réellement prêt à négocier ou cherche-t-il seulement à gagner du temps pour consolider son pouvoir ?

L’Union européenne prévoit d’imposer des sanctions contre neuf individus liés aux violences en RDC, et il est fort probable que des figures du M23 et des officiels rwandais soient concernés. Déjà, l’UE a convoqué l’ambassadeur du Rwanda, exigeant que Kigali retire ses troupes du territoire congolais et cesse son soutien aux groupes armés. Makenga juge ces sanctions “injustes”, accusant la communauté internationale de ne punir que le M23 tout en ignorant les exactions des FARDC. Pourtant, des rapports accablants sur les violations des droits de l’homme commises par M23, incluant des exécutions sommaires et des arrestations arbitraires, renforcent la pression contre le mouvement.

Makenga tente de présenter le M23 comme une force nationaliste et fédéraliste, prônant une réforme de l’État congolais. Mais en réalité, son discours masque une volonté de remodeler la RDC selon des intérêts extérieurs, principalement ceux du Rwanda. Avec une organisation militaire stricte, une gestion autoritaire des territoires conquis et un agenda contradictoire au sein même de son leadership, le M23 peine à convaincre qu’il est un acteur crédible du dialogue en cours.

La question essentielle demeure : le M23 est-il un partenaire légitime pour des négociations de paix, ou un instrument au service d’une ambition régionale plus large, pilotée depuis Kigali ? Ses contradictions internes, sa dépendance au Rwanda et sa mainmise sur des territoires stratégiques en font un acteur incontournable mais difficilement fiable.