RDC-Rwanda: les FDLR dénoncent un agenda militaire et appellent au dialogue avec Kigali

Par Ben Barugahare

Dans une lettre ouverte datée du 22 mars 2025, adressée aux présidents en exercice des principales organisations régionales africaines — l’Union africaine (UA), la Communauté de l’Afrique de l’Est (EAC), la SADC, la CEEAC et la CIRGL — les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR) ont exprimé de vives inquiétudes face à la tournure militaire que prend la mise en œuvre des résolutions du sommet conjoint de Dar es-Salaam. Ce sommet, tenu le 8 février 2025, avait appelé à un cessez-le-feu immédiat en République démocratique du Congo et à la “neutralisation des FDLR”, un objectif que le mouvement qualifie désormais de dangereux.

Les FDLR estiment que cette formule de “neutralisation”, reprise sans nuance par certaines capitales, risque d’être détournée à des fins d’extermination ciblée contre les réfugiés hutus rwandais vivant dans l’Est de la RDC depuis près de trois décennies. Elles rappellent que ce terme a historiquement servi de justification à des opérations sanglantes. Les exemples évoqués sont nombreux : la destruction des camps de réfugiés en 1996-1997 par les troupes de l’AFDL soutenues par Kigali, les offensives conjointes FARDC-RDF de 2009 sous les noms de code Umoja Wetu et Kimia, ou encore le soutien rwandais au M23 lors de sa première apparition en 2012. Selon les FDLR, chaque cycle d’opérations prétendument sécuritaires s’est soldé par des massacres, des déplacements massifs et une aggravation du chaos humanitaire.

Dans leur courrier, les FDLR s’attachent à corriger ce qu’elles considèrent comme une lecture erronée de leur identité. Elles rejettent catégoriquement l’étiquette d’organisation terroriste ou génocidaire, affirmant qu’elles sont nées en 2000, soit six ans après le génocide rwandais, dans un contexte d’exil prolongé. Selon leur propre définition, elles sont une organisation politico-militaire formée de réfugiés ayant fui les représailles du Front patriotique rwandais (FPR) après sa prise de pouvoir. Leur but principal serait la protection des réfugiés rwandais, la promotion d’un dialogue inter-rwandais sous supervision régionale et internationale, et un retour sécurisé au pays d’origine, dans un cadre politique réformé et démocratique.

La lettre insiste longuement sur la situation des réfugiés hutus rwandais vivant en RDC, présentés comme les “oubliés des mécanismes de protection internationale”. Ils seraient officiellement 207 000 selon le HCR, mais bien plus nombreux en réalité en raison des apatrides et non-enregistrés. Contrairement aux réfugiés burundais ou sud-soudanais, ils ne bénéficient d’aucun camp dédié, d’aucune assistance ciblée, ni d’une reconnaissance formelle de leur statut particulier. Entre 2019 et 2024, seulement 9 353 personnes auraient été rapatriées vers le Rwanda, souvent sous contrainte, selon les FDLR. Ce chiffre illustrerait, à leurs yeux, une profonde méfiance envers le régime rwandais et le refus d’un retour sans garanties sérieuses.

Les auteurs de la lettre s’efforcent aussi de replacer la crise actuelle dans un contexte plus large, remontant à l’invasion du Rwanda par le FPR en 1990, à la guerre civile qui s’en est suivie, et à l’exode de masse de 1994. Ils invoquent le rapport Mapping des Nations unies, publié en 2010, qui avait recensé des centaines de massacres commis en RDC entre 1993 et 2003, et dont certains pourraient, selon l’ONU, constituer des actes de génocide. Pour les FDLR, cette mémoire refoulée est une pièce manquante de tout processus sérieux de stabilisation dans la région des Grands Lacs.

Se disant conscientes que le contexte régional est marqué par l’expansion du M23 et la poursuite des combats au Nord-Kivu, les FDLR plaident néanmoins pour une solution politique globale. Elles se déclarent prêtes à participer à un dialogue sous l’égide de l’UA, de la SADC ou de la CIRGL, à condition que les revendications des réfugiés soient prises en compte. Elles affirment ne pas vouloir être utilisées comme “alibi” à la poursuite de la guerre. Leur objectif affiché est de “désamorcer les tensions” par des négociations, non par des armes.

Les FDLR mettent en avant plusieurs initiatives passées pour appuyer leur crédibilité en tant qu’acteur de paix : cantonnement volontaire de 2 500 combattants à Kamina en 2001, désarmement à Kinshasa, signature d’une déclaration à Rome en 2005 condamnant le génocide, participation à la conférence de Goma, dépôt d’armes à Kisangani et Walungu en 2014. Elles dénoncent en revanche le fait que ces gestes de bonne foi aient été systématiquement trahis ou ignorés, notamment par Kigali, accusé d’avoir orchestré des rapatriements forcés et meurtriers.

Dans un dernier appel, elles tendent symboliquement la main au régime du FPR à Kigali, appelant à un dialogue sincère sur l’ouverture de l’espace politique rwandais, la reconnaissance des souffrances de toutes les communautés, la mise en place de réformes institutionnelles, et le retour encadré des réfugiés avec des garanties internationales. Elles affirment que seule une médiation africaine forte, inclusive et crédible peut permettre une sortie du cycle de violences dans la région.

En publiant cette lettre à quelques jours des commémorations du génocide de 1994, dans un climat régional tendu par l’occupation de plusieurs localités congolaises par le M23, les FDLR cherchent visiblement à repositionner leur discours politique et à peser sur les prochaines décisions de l’Union africaine et de ses partenaires régionaux. Mais leur démarche restera tributaire d’un changement d’attitude de Kigali, qui continue de les considérer comme un groupe armé génocidaire à éradiquer par tous les moyens.